‹ Charles BarimoreChapitre 9 sur 23 · RÉPONSE · texte numérisé non relu

RÉPONSE

Je suis plus touchée que je ne puis vous le dire de cette marque de confiance. Laissez-moi lire cette petite nouvelle à mon aise : on aime à voir ses amis dans le passé , et je suis sûre d'avance que vous n'y perdrez rien. Je remets cependant ma lecture après votre prochaine visite ; car j'ai quelques questions à vous adresser avant tout. J'espère que c'est là une belle épreuve d'impatience réprimée, d'empire sur soi-même... Mais tout s'altère dans ce monde, hélas!... même la curiosité proverbiale des femmes. J'en ai pourtant beaucoup de savoir ce que vous avez fait de votre Indien.

La duchesse de Duras.

« Les passions sont devenues plus vraies à mesure « que les mœurs, quoique moins bonnes, sont • devenues plus naturelles : c'est ce que l'on « sentira à la lecture du Jean Sbogar de M. Ch. n Nodier, ou de l'épisode du beau f^oyage de

ic M. de Forbin »

Chateaubriand , Mélanges littéraires.

Que ne puis-je espérer pour le Quaker de Philadelphie ce même précieux suffrage que m'ont valu Ismayl et Maryam ! ! I

Le comte de fobbin.

En 1790, âgé de dix-neuf ans, je poursuivais mes études à l'Université de Yéna quand je fus obligé de quitter brusquement l'Allemagne parce qu'on me reprochait d'y professer, tout écolier que j'étais, desidées trop libérales. — En 1793, je fus contraint d'abandonner tout aussi vite la France où je suis né ; car on m'accusait d'en-

traver les progrès des lumières el de regretter les anciennes institutions.

Ne sachant alors où porter mon existence , je tournai tristement mes regards vers les États- Unis d'Amérique , lesquels après avoir servi de modèle , ne servaient plus que d'asile à leurs imprudents imitateurs; un vaisseau danois m'amena jusqu'à Philadelphie, sans que je me fasse rendu compte pendant la longue traversée des moyens d'existence que j'apportais dans un nouveau monde.

Je fus chargé par un négociant de Harlem qui connaissait ma famille, de plusieurs lettres pour MM. Wolsberry, banquiers de PhiUtdelphie.

J'allai chercher avec empressement , dès le lendemain de mon arrivée, cette maison que je savais être l'une des plus importantes et des plup zélées de la nombreuse secte des Aniis appelés vulgairement quakers trembleurs ,ipe\it-èiTe parce qu'ils affectaient d'agiter violemment le corps dans leurs prédications , peut-être aussi parce qu'ils ont horreur de la guerre et de n^pandre le sang humain.

On m'avait prévenu que je serais accueilli

avec une hospitalité calme et froide par les frères Wolsberry; ils occupaient une maison charmante sur les bords de la Delaware. C'est là que je me rendis : je ne devins point un objet de curiosité pour mes hôtes, qui me pressèrent cependant avec une gravité affectueuse , de demeurer le plus longtemps possible chez eux. L'intérêt qu'ils me témoignèrent depuis et dont je reçus de nouvelles preuves chaque jour, me fixa bientôt au milieu de cette famille respectable.

Elle se composait d'un homme âgé , de sa sœur qui était veuve et de deux fils de cette sœur. L'aîné dirigeait conjointement avec son oncle , une maison de banque considérable : le plus jeune voyageait dans le nord de l'Amérique.

Attendu depuis plusieurs mois par les siens avec une sorte d'inquiétude , John Wolsberry me parut être l'objet de toutes leurs préférences.

On avait d'abord envoyé le jeune homme chez un de ses parents en Angleterre ; il y porta le goiit le plus décidé pour les arts ; retenu long-

168 Lt QUAKER

temps à Londres , il se livra sans relâche à l'étude de la peinture contre le vœu de sa famille et l'usage de ses coreligionnaires qui envisagent cette occupation sinon comme dangereuse du moins comme frivole et inutile. Ses premiers essais dirigés par son penchant naturel , surprirent tous les artistes ; ses progrès furent d'une rapidité singulière et quand il revint à Philadelphie , les moindres productions de son pinceau signalaient déjà un talent supérieur.

A mon arrivée John parcourait les bords de rOhio et les vastes solitudes du Nord ; il observait les effets de cette nature vierge, de ces forêts impénétrables , de ces majestueux torrents Il allait chercher, jusque dans leur asile le plus reculé , ces sauvages que l'on oblige à échanger le désert natal contre de nouveaux besoins et de nouveaux vices.

Les habitudes de la famille Wolsberry étaient véritablement patriarcales ; tout y respirait l'amour de la paix et la charité la plus ardente ; mais l'expression même de la bienfaisance y était simple et concise. Avares de paroles consolantes , ils étaient prodigues de consolations

réelles envers le malheur. Le vieux oncle et son neveu travaillaient dans leur comptoir avec une •àprelc minutieuse, bien qu'ils fussent extrêmement riches ; et la moitié de leur revenu était considérée par eux comme le patrimoine des indigents.

« Notre correspondant te recommande, me « dit le vieillard la première fois que je me ". présentai à lui ; sois le bienvenu ; ta patrie « est agitée, adopte la nôtre ; tu n'y as pas en- « core d'amis, regarde nous comme tes frères; '< et si ma maison te plaît , ne me fais pas le i< chagrin d'aller en habiter une autre. »

Je n'osais pas d'abord témoigner toute ma reconnaissance à cet homme de bien ; mais bientôt j'oubliai au milieu de sa famille, les fatigues d'une traversée pénible , les contrariétés de ma vie passée et les sollicitudes de mon avenir.

Poursuivi cependant par le souvenir du tumulte et des intrigues politiques, affecté de tous les maux qui désolaient la France , j'étais incertain jusque dans les souhaits que je formais pou relie. Je n'osais plus avoir une opinion sur le gouvernement qui convenait le mieux à mon

pays, depuis que, même au milieu de ses plus violentes secousses , j'avais toujours cru démêler son besoin de se donner des maîtres.

Je jouissais enfin sans danger et plus près de moi d'un spectacle plus intéressant ; je voyais se développer la véritable indépendance d'un peupledontchaque individu étaitlibre. L'homme n'y obéissait qu'à la loi , et cette loi garantissait contre toute crainte d'avoir à obéir à un autre homme.

Je trouvai dans le monde une véritable franchise, accoutumé que j'étais à l'entendre seulement définir , et une obligeance réelle dégagée de tout ce qui peut eu détruire l'effet.

Sans discuter ici la doctrine des sectateurs de Penn , je pensai dès lors qu'on ne saurait leur refuser un grand respect pour la justice dans tous leurs rapports avec la société, comme aussi une exactitude scrupuleuse à remplir leurs devoirs envers le prochain et même à faire aux autres tout le bien qu'ils n'en doivent pas attendre; enfin une sincérité si parfaite que leur simple affirmation acquiert devant les juges toute l'autorité d'un serment.

J'habitais depuis six mois les bords romantiques de la Delaware lorsque, revenant un jour d'une longue promenade, je m'aperçus que tous les visages de la famille Wolsberry avaient du sourire en mon absence. Je n'osais en demander la cause, ces questions étant de toutes les formes du discours la moins usitée chez les Quakers ; et je m'efforçais en tout de me plier à leurs usages. J'étudiais donc avec assez de curiosité la cause et les effets de cet épanouissement des figures les plus impassibles de Philadelphie quand on annonça un jeune voyageur; c'était John Wolsberry qui me fut présenté avec la bienveillance la plus cordiale. Il s'était annoncé seulement depuis quelques heures :

« John , lui dit son oncle , tu as certainement (( vu bien des choses intéressantes dans le cours « de ton voyage, mais tu as inquiété ta mère. » La pauvre femme s'efforçait vainement de contenir ses larmes , et pourtant elle ne fit pas un mouvement pour quitter sa chaise, ni son fils bien-aimé pour s'approcher d'elle : ils étaient tous satisfaits et joyeux intérieurement , mais leurs paroles ne cessèrent pas d'être graves ; et

aucun d'eux ne pensa à prendre la main de l'autre , ou à exprimer le bonheur de se trouver enfin réunis. Ce fut li chez ces hommes habitués à parler peu, et à réprimer leurs sensations, tout l'accueil fait à un enfant bien-aimé après une longue absence.

John Wolsberry, alors âgé de vingt-deux ans, avait toute la modestie et la beauté des anges bibliques; les purs esprits qui revêtirent une apparence terrestre, pour apporter les ordres de Dieu dans les plaines de Sichem et de Chanaan devaient lui ressembler. Debout, immobile , il gardait le silence. La joie de son âme se peignait dans ses grands yeux bleus, et ses regards erraient doucement sur chacun des êtres qui lui étaient chers. Les rapports de nos goûts, la sympathie la plus prononcée, nous lia bientôt l'un à l'autre avant même que sa timidité me permit de lire dans le cœur le plus noble et le plus sensible.

Chaque jour sa société me devenait plus nécessaire ; je trouvais chaque jour un plaisir plus pur et plus vrai à l'entendre , à le suivre dans

la campagne, ou à être seul admis dans la retraite de son atelier.

Tout ce qu'il avait écrit ou dessiné pendant son voyage portait l'empreinte d'une observation heureuse en même temps qu'originale ; et ses esquisses les plus légères donnaient une notion fidèle des hommes , des usages et des sites de cette terre presque inconnue.

Une piété fervente, une conviction inébranlable, l'étude approfondie des institutions religieuses de la secte des Amis firent naître chez John Wolsberry, le désir de voir sa croyance se répandre parmi les sauvages ; il développa tous les avantages d'une mission générale ; dans les assemblées spirituelles auxquelles il assistait assidûment , et il décida le départ de plusieurs frères choisis parmi les plus zélés.

John, quanta lui, fut retenu par les intérêts de la secte à Philadelphie ; il y achevait un travail relatif à l'enseignement des livres sacrés mis à la portée des Indiens.

Souvent , quand, après les réunions religieuses, mon jeune ami retrouvait la solitude , son imagination exaltée lui rappelait, parmi les souvenirs

des prédications mystiques, les traits des jeunes femmes de la secte si renommées pour leur beauté ; John les voyait embellies par le recueillement et la prière, offrant à ses crayons de merveilleux modèles; et ces premiers élans d'une mémoire inspirée jetèrent sur ses toiles des figures presque comparables aux productions du Guide et du Corrége ; lorsque, dans Tardeur de la jeunesse et du talent , ces deux grands peintres réalisaient à la fois les rêves de l'amour et du génie.

John Wolsberry, était élève de West. Il avait trouvé l'occasion de copier en Angleterre , les œuvres des grands maîtres; et l'étude des sta tues antiques le guidait vers cette correction noble et élégante à l'aide de laquelle les Grecs composèrent une sorte d'apothéose de l'humanité.

Nous n'avions , John et moi , qu'un même désir, devenu chaque jour plus impérieux ; nous brûlions de voir l'Italie ; elle était l'objet de nos rêves comme de nos conversations secrètes. xNous gardâmes pendant trois ans, au fond de nos cœurs, sans la laisser deviner, celte pensée ha-

bituelle qui se fortifiait chez nous par la contrainte ; nous savions d'avance combien son exécution allait rencontrer d'obstacles ; mais selon le malheureux penchant de l'esprit humain , ces obstacles mêmes irritèrent notre impatience mutuelle , et hâtèrent notre détermination.

Notre famille, car je leur appartenais par tous les liens de la reconnaissance , employa aussi vainement son autorité que ses prières pour nous retenir: nous partîmes en promettant d'être revenus après le terme de trois années.

Je pris alors pour du courage cette résolution peut-être irréfléchie qui nous entraîna tous les deux vers l'Europe , mais je dus la considérer plus tard comme une obéissance instinctive aux volontés de la destinée ; et les reproches que je m'adresse encore bien souvent à moi-même ont gravé profondément dans ma mémoire l'image de ce cruel départ. Les soins des habiles et prudents Wolsberry avaient augmenté ma fortune; je retournai en Europe avec le premier élément d'indépendance ; la France était plus tranquille^ et les exilés revenaient de toutes parts dans cette

patrie dont régarement passager n'avait pu détruire les charmes.

Je découvris avec bonheur le rivage de cette belle France , où nous débarquâmes bientôt ; et je saluai avec transport la terre natale; je croyais revoir des frères dans tous ceux qui parlaient la langue de mon enfance; et ces sons amis longtemps oubliés venaient réveiller les plus douces sensations de mon cœur.

Nous nous rendîmes à Paris ; je n'y devais plus trouver rna mère ; mes parents, mes amis étaient encore dispersés par l'orage. L'absence m'avait rendu presque étranger pour tous ceux qui m'avaient connu autrefois ; quelques-uns prirent mon empressement à les chercher pour une preuve gênante de mon infortune; d'autres rougissaient de leur misère et regardaient comme une sorte d'insulte la tendre curiosité que je leur témoignais.

Après tant de mécomptes , mon attachement pour Wolsberry ne devint que plus exclusif, et finit par me suffire entièrement. Je partageais son dégoût pour le monde ; tout notre temps était employé à visiter les artistes , les savants ,

les bibliothèques et le musée du Louvre. C'était là que nous revenions sans cesse ; John me faisait admirer une multitude de nuances et de détails qui n'échappaient jamais à son esprit d'analyse ; il possédait au suprême degré le sentiment intime du beau , et savait le soumettre à une démonstration élevée , toujours claire , simple et en même temps instructive.

Nous fûmes présentés à l'auteur de Paul e( Virginie, au traducteur de Virgile et de Mil ton, et à cet écrivain éloquent, voyageur comme nous, aux forêts de l'Amérique, dont la lyre merveilleuse, entendue dans une époque d'alarmes, a charmé les douleurs de ses contemporains, et a raconté les mœurs touchantes de ces mêmes sauvages que nous avions connus aussi.

Toujours régulier observateur des préceptes de son culte , Wolsberry demeurait étranger aux émotions de nos théâtres , à l'harmonie de la musique italienne et aux danses voluptueuses de l'Opéra. Je dirigeais souvent ses promenades vers les déserts de Versailles ; nous parcourions la demeure triste et pompeuse des rois qui ne sont plus , et ce palais dont les derniers bruits

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ont été des cris d'ingratitude. Nous cherchions ce qui restait de Louis XIV; et tout nous rappelait les malheurs de Louis XVL Passant ensuite de la galerie de Le Brun à l'appartement de M'"^ de Maintenon , du cabinet du Régent dans les boudoirs de M"'*" de Pompadour , nous terminions par les jardins de Trianon cette revue de tant d'écueils , longtemps menacés par la foudre , insensibles témoins du plus terrible naufrage.

Une crainte insurmontable des séductions de la société formait essentiellement le fond du caractère de mon ami, et dérobait au monde une grande partie des avantages que la nature lui avait prodigués.

Cependant je ne combattais qu'avec précaution cette méfiance excessive; car elle ressemblait parfois à un pressentiment.

Nous habitâmes assez longtemps Paris , cette ville où la mort et la vie, le luxe et la pauvreté se pressent dans des rues tumultueuses.

Il y avait alors quelque intérêt à étudier le peuple français , à le suivre dans cette époque singulière : les altérations rapides des consti-

tiitions et des fortunes imprimaient un caractère bizarre à cette capitale toujours avide de changement ; les titres et les visages y devinrent tout à coup aussi nouveaux que les noms ; la richesse et la puissance y brillaient d'un éclat d'autant plus vif qu'il allait disparaître plus vite.

Quant à nous, sans affection pour ces bruits étourdissants et pour ces éphémères grandeurs, nous quittâmes Paris sans regret ; l'Italie nous appelait; des affaires nous conduisirent d'abord à Venise : une juste admiration des peintres de son école nous y retint , et nous y fixa... Terre prodigieuse , où chaque ville suffît presque à la curiosité. Wolsberry, transporté à la vue des fresques hardies du Titien , du Tintoret et du Véronèse, se livra sans réserve à l'enthousiasme que lui inspiraient les tableaux brillants et vigoureux de ces coloristes immortels, et chercha bientôt à les étudier par l'imitation comme par la pensée.

Nous préparâmes des ateliers immenses, destinés à recevoir les épreuves des plus belles statues antiques , des toiles d'une vaste dimen-

sion ; enfin tout l'appareil d'un travail considérable.

La famille de John avait exigé que plusieurs domestiques le suivissent en Europe ; et' sa fortune , qu'exagéraient les correspondants de sa maison de banque , la quantité d'artistes et d'ouvriers qu'il employait, comme la renommée de sa générosité , occupaient Venise à tel point qu'il devint bientôt, pour les oisifs de la galerie de Saint-Marc, l'objet dune véritable curiosité.

Quoique la reine des Lagunes fût dès lors sous la domination autrichienne , les Vénitiens ne s'en livrèrent pas moins à leurs plaisirs favoris , des mascarades bruyantes ; des bals splendides , des spectacles pompeux ; et un grand nombre d'étrangers essayait de les imiter.

Mon ami avait bien jugé que le costume des quakers serait trop remarquable en Europe ; il avait cherché à rapprocher ses habits de la mode générale; mais, malgré mes soins, une simplicité smgulière dans tous ses vêtements , qui contrastait avec l'elegance de sa taille, frappait encore la multitude et l'attachait souvent à nos pas.

Occupé sans relâche de ses études artistiques , ne se reposant de ses travaux que pour les mieux méditer, Wolsberry exécuta , aussi promptement qu'il l'avait conçu , un grand tableau qui représentait Washington réveillant l'Amérique et lui montrant tous les bienfaits de l'indépendance.

La noblesse du style, la fierté de l'exécution, un coloris mâle et transparent, distinguait cet ouvrage qui portait dans toutes ses parties l'empreinte du talent le plus élevé.

L'admiration publique qui , en Italie , va promptement jusqu'à l'enthousiasme, fut bientôt suivie et confirmée par les suffrages des connaisseurs les moins indulgents.

On accourait en foule à l'atelier de Wolsberry ; il l'avait déserté : la solitude la plus profonde le mettait difficilement à l'abri de l'empressement et des suffrages assidus.

On ne parlait plus d'autre chose dans tous les rangs de la société vénitienne.

Je compris alors comment les arts pouvaient acquérir une certaine importance politique , surtout dans les pays soumis au régime de la

monarchie; il semble que tout ce qui est une distraction pour le peuple , un sujet d'innocent entretien pour la classe aisée , devienne aussi d'un intérêt réel pour le souverain , et se présente à lui comme une garantie de la durée de son pouvoir.

En effet , loin de se passionner pour le héros de l'indépendance , et de regretter leur propre servitude , les Vénitiens paraissaient oublier, devant cette peinture emblématique de la prospérité des États-Unis , que l'Océan a remplacé l'Adriatique , et que la puissance de Venise n'existe plus aujourd'hui que dans l'histoire de la vieille Europe : aussi leur admiration n'entraînait avec elle aucun danger ; ils trouvaient dans cette imitation de leurs chefs-d'œuvre bien plus un hommage rendu à leur supériorité dans les arts , qu'un regret de leur gloire passée ou un reproche de la chute de leur république.

Parmi les étrangers que la beauté du ciel et les amusements du carnaval retenaient à Venise, on remarquait la jeune et riche comtesse Zulmoska, veuve polonaise, résidant habituellement à Vienne, mais ^ovageant alors en Italie.

La comtesse Zulmoska venait de perdre un mari très-âgé , dont elle n'avait pas eu d'enfant : son deuil allait finir, et sa maison était déjà le rendez-vous de la meilleure compagnie de Venise.

Wolsberry, dont les dames étrangères étaient venues plusieurs fois admirer le tableau , m'avait chargé de leur faire les honneurs de son atelier , et il s'était refus '- à toutes les invitations qui nous furent faites pour venir entendre la musique exécutée par les plus célèbres ^irtuoses chez madame Zulmoska.

Je fus cependant obligé de réparer ce qu'il y avait de trop impoli dans l'obstination de nos refus. L'insistance de la comtesse Zulmoska finit par vaincre mes résolutions, et je choisis, pour aller chez elle l'une des soirées où je supposais devoir y rencontrer le moins de monde.

Mon entrée dans le salon le plus éclairé , le plus élégant et le plus fleuri, fut sans doule assez gauche ; car on fit pour moi des frais de simplicité qui achevèrent de portCT" mon embarras à son comble.

18i LE QUAKER

Bien qu'entièrement séparé du monde depuis sept ans, je compris presque tout de suite que l'on me ménageait , et que chacun s'étudiait , avec une certaine bienveillance, à descendre à mon niveau.

Les belles dames, qui cherchaient à m'apprivoiser, me parlèrent du grand talent de John Wolsberry, des charmes de notre amitié, et de mon bonheur d'avoir fait un voyage en Amérique.

Madame Zulmoska me parut avoir à peine vingt ans ; elle était grande, éblouissante d'éclat et de fraîcheur ; l'ensemble de ses traits avait plus d'agrément que de régularité; mais son visage s'embellissait d'un mot, d'un sourire et de la sensation la plus fugitive : elle avait dans les manières une sorte de paresse et de distraction dont le réveil était toujours autour d'elle le signal de la conversation la plus animée.

Appuyant les autres de la double autorité que le monde accorde toujours à une haute naissance et à un beau visage, Madame Zulmoska protégeait la limidité; son cœur aidait les absents de

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toutes les ressources de son esprit, sans prêtera la faiblesse un secours mortifiant. Elle parlait facilement plusieurs langues-, sa voix était douce, flexible, et la grâce de sa danse ne pouvait se comparer à rien.

Madame de Lau ri zal, qui semblait être intimement liée avec la comtesse Zulmoska était une émigrée piémontaise séparée de son mari : elle venait de rentrer en possession d'une fortune assez considérable;Ie souvenir des services que lui avaient rendus les parents de madame Zulmoska, l'attachaient à la jeune comtesse , et elle réclamait sa confiance avec l'encourageante bonté d'une femme expérimentée qui se croit un esprit supérieur.

Madame de Laurizal avait au moins trente ans , un teint basané , la voix un peu rauque , des yeuxpleins de feu, dont elle accusait souvent la faiblesse et la myopie : sa bouche était grande, ses dents fort belles , et ses traits mobiles se masquaient d'une expression composée. Sa taille était moyenne, mais régulière; et toute sa personne paraissait au premier aspect piquante et distinguée.

liB LE QUAKER

L'esprit de madame de Laurizal, qui éblouissait d'abord par sa bigarrure, n'était qu'un emprunt fort adroit de tout ce qu'elle avait entendu dire de plus saillant; elle déguisait sous une gaieté vive et philosophique , une prétention à être adorée de tous les hommes; son âme vindicative ne leur pardonna jamais l'indifférence. Il est vrai qu'elle exerçait fréquemment une sorte de séduction sur tous les cœurs amis des superficies : car elle s'était arrangé une apparence de caractère héroïque et un état de souffrances nerveuses et excitées qui n'était pas sans charmes.

Elle avait l'air de succomber à des maux intimes; et déjà lorsque je la connus elle adressait depuis six mois les adieux les plus touchants à la vie et à des amis qui avaient la bonté de s'en affliger sérieusement. Puis le désir d'entendre un Oratorio, la fantaisie de suivre une promenade en gondole , la crainte de demeurer seule rendaient tout à coup quelque ressort h ses nerfs épuisés. Alors madame Zulmoska se réjouissait de cette espèce de convalescence , s'en émerveillait comme d'un miracle de l'a-

DE PHILADELPHIE. \tî

mitié; et la cliarmante veuve polonaise poussait son aveugle tendresse jusqu'à savoir bon gré à son amie de ce qu'elle consentait à vivre.

Une jeune orpheline de dix-neuf ans , Allemande et parente de madame Zulmoska, l'avait aussi suivie en Italie : mademoiselle Hettmann, qui était très réellement malade, ne s'en doutait pas ; c'était une douce créature fort aimante , mais point du tout jolie. Elle avait été élevée chez un pauvre ministre protestant dont la tête s'était embrouillée dans les calculs et les méditations mystiques , et qui avait fini par ne plus nourrir sa famille que de rêveries sur la fin du monde. La jeune fille avait contracté dans cet intérieur une tristesse habituelle que redoublait l'état de sa santé.

Cette société intime était complétée par une Écossaise dame de compagnie de madame Zulmoska, Mademoiselle Campbell ; celle-ci , âgée de trente-six ans , toute pénétrée de la lecture assidue des romans les plus lugubres, véritable souffre-douleur de madame de Laurizal, ne s'occup;.it gurre qu'à réparer à force

d'éther les ravages d'une sensibilité vaporeuse.

Je n'aimais pas son exaltation et ses larmes jaillissant à toutes les épreuves. Enfin , quand mademoiselle Campbell, au milieu de ses sanglots , laissait entrevoir une opinion , c'était toujours celle des autres et la même à peu de chose près , ce qui fournissait rarement à la variété de l'entretien.

Deux Françaises et quelques Anglais passaient aussi de courtes journées et de longues nuits dans cette maison , où tout respirait le luxe , le plaisir, et où régnait avec la plus entière liberté cette sorte de familiarité que donnent la sympathie des goûts et la communauté du voyage. Une table était dressée au milieu d'un salon dont les fenêtres ouvertes donnaient sur le grand canal et sur le pont de Rialto.

Chacun, suivant ses caprices, pouvait venir le soir chez madame Zulmoska se livrer à la conversation , dessiner , chanter ou écouter la musique dans un des salons, lire ou rêver dans un autre.

On assurait que le cœur de madame Zulmoska n'avait jamais été atteint , et que cette froideur

dont elle était assez vaine, causait autour d'elle bien des regrets.

On lui supposait des projets sérieux, on allait jusqu'à désigner un de ses parents pour remplacer le premier mari, et on fixait déjà l'époque de cette autre union.

Si je devinai sitôt des arrangements qui auraient pu être pour moi un mystère, c'est que l'indifférence de madame Zulmoska me parut être le sujet de ses propres plaisanteries en même temps que des reproches les plus gais etles plus habituels de tous les hommes de sa société.

Cependant madame de Laurizal et son amie mettaient une telle suite à nous faire connaître leur empressement de me revoir et leur désir de rencontrer Wolsberry, que j'en fus souvent étonné; mais elles m'en donnèrent l'explication avec tant de bonhomie, elles me montrèrent sous un jour si spécieux l'envie de vaincre l'aversion de John pour la société, elles exprimèrent une bienveillance si naturelle que j'en vins à approuver leurs raisonnements et à me laisser moi-même convaincre.

i» LE QUAKER

Madame de I^urizal, dont le caractère m'était trop peu connu, semblait se charger des avances ; je vis même plusieurs fois madame Zulmoska embarrassée du zèle de son amie.

Je me perdais à deviner les motifs de l'intérêt qu'on nous témoignait chaque jour d'une manière plus vive et plus délicate.

Les deux dames avaient vu John Wolsberry pendant qu'il copiait les fresques des Procurazie et de San-Giovanni.

Mademoiselle Campbell parlait avec une grande exagération de l'intérêt que la belle figure du jeune quaker avait subitement inspiré, comme de la surprise que causaient ses talents ; j'aurais pu, avec un peu plus d'expérience, voir dans ces manèges une insistance combinée et un plan qui semblait arrêté. Je prévoyais cependant si peu l'avenir que je me chargeai tout innocemment deprierWolsberry d'exécuter en secret le portrait de la veuve polonaise. Elle avait rendu la liberté à tout un bourg de la Lithuanie, et ses vassaux, me dit madame de Laurizal, désiraient conserver l'image de celle à qui leurs enfants devaient le plus précieux de tous les biens.

On convint de ménager une seule rencontre entre la comtesse et le farouche Américain; et l'on présumait assez de son talent pour penser que l'entrevue ou plutôt que l'unique séance suffirait. J'en parlai à mon ami; je l'engageai à s'associer à un hommage de reconnaissance qui devait le toucher : c'était la seule séduction à laquelle je le savais accessible.

Madame de Laurizalvint elle-même chercher VVolsberry pour le déterminer, comme pour convenir de la pose à choisir, et de tous les accessoires du portrait. J'attribuai à une imagination un peu trop animée, la chaleur avec laquelle madame de Laurizal s'exprimait quand elle voulut monter son enthousiasme à la hauteur des chefs-d'œuvre qu'elle admirait dans l'atelier de mon ami ; oubliant même le sujet qui l'amenait, elle embarrassait le jeune peintre par des louanges outrées.

Ces louanges contrastaient singulièrement avec le laconisme des réponses du quaker : « Je « te remercie, disait Wolsberry, mais je ne te « crois pas : il ne m'est pas même permis de « t'écouter plus longtemps, car je participerais

in LE QUAKER

« à la faute. » Madame de Laiirizal parut d'abord interdite de cette réponse peu étudiée. « Ton amie a fait une action juste, ajouta-t-il ; a montre-la-moi ; ces sortes de modèles sont « rares à rencontrer ; reviens avec elle , et ne « me loue jamais. »

Il fut donc décidé que madame Zulmoska se rendrait dès le lendemain à l'atelier ; j'éprouvai quelque surprise de ne trouver madame de Laurizal ni choquée ni rebutée de l'excessive simplicité, pour ne pas dire de l'impolitesse apparente de Wolsberry.

{< Je suis bien aise de te connaître, dit John « à madame Zulmoska , en l'abordant ; il sera « facile de donner une idée de ton âme en (c imitant les traits de ton visage: j'y vois déjà « la preuve que la bienfaisance fait ressembler c( à la divinité. . .Que le père de tous les hommes « te bénisse! )> reprit-il après un instant de silence et avec une émotion qui ne lui était pas ordinaire.

Cependant son large chapeau était resté sur sa tête; et il devint bientôt impassible et presque sourd aux expressions flatteuses de la jeune Po-

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lonaise. Elle ne demeura que peu de moments auprès de nous , ne nous pressa point de venir chez elle, et parut s'accommoder, sans affectation , aux manières austères et recueillies de Wolsberry.

En peu de temps , néanmoins , les visites des deux amies devinrent très -fréquentes; et à mesure que le portrait gagnait en ressemblance, Wolsberry perdait quelque chose de la paix de ses premières habitudes.

J'étais moi-même d'une inquiétude difficile à définir.

Nous ne pouvions vaincre nos dispositions communes à la tristesse : alors , comme par un instinct des âmes souffrantes, quand la mer était la plus houleuse , nous allions y chercher une agitation réelle et braver les vents chargés de la brume de l'hiver. Vaines tentatives de distractions ! quand nous rentrions à Porto- Sant' Andréa , le tumulte et les cris de la place Saint-Marc nous devenaient encore plus insupportables. Tantôt nous pénétrions pour y trouver le calme et la solitude sous les portiques des grands cloîtres ; et quand l'aspect de quelques

m LE QUAKER

moines fainéants amenait un sourire sur mes lèvres (1), mon ami, plus sérieux, semblait envier l'obscurité de ces exilés du siècle, et leur vie inaccessible aux orages du cœur.

Déjà Wolsberry ne peignait plus devant madame Zulmoska qu'avec embarras ; tout décelait chez lui un état pénible et nouveau.

Madame de Laurizal persuada bientôt, quoique

1 La religion ne peut pas plus répondre de l'abus de ses institutions, que la nature de l'abus de ses bienfaits. Des bénédictins ignorants, des chartreux oisifs ne sont pas l'œuvre de la religion. Rappelez ces couvents à la discipline de leur règle ; ils deviendront utiles à la société. Les déserts seront fertilisés, les terres incultes défrichées, la jeunesse recevra une éducation vertueuse, les malades seront soignés, et toutes les misères secourues.

L'impie et l'athée se réjouissent des désordres de nos institutions religieuses, et cela est tout simple; les âmes faibles et timides s'en alarment; les vrais fidèles s'en affligent parce qu'ils ont besoin de trouver leur religion conséquente et irréprochable. C'est chez ces derniers un sentiment de bienveillance, s'il est bien entendu : ces mêmes personnes qui s'indignent du désœuvrement des moines , admirent les solitaires consacrés à la méditation et à l'étude, qui sa\ent vaincre leurs passions, s'imposer mille sacrifices, nourrir les pauvres et prier peur tous.

Tonnez donc contre l'abus, mais jamais contre l'institution.

( JVole ajoutée au nianuurit du Quaker, par madame la duchesse de Duras.)

difficilement encore , à mon ami que toutes les convenances seraient blessées s'il se refusait plus longtemps à rendre une visite à madarhè Zulmoska. Il céda , et les égards témoignés à la sévérité de ses mcjours furent poussés si loin, que dans cette première soirée la porte de la belle veuve resta fermée pour tous les gens qui composaient sa société habituelle.

La comtesse parut si Ijien apprécier le sacrifice que lui faisait le quaker , elle l'en remercia d'une façon si vraie et en même temps si vive que la tête du pauvre Wolsberry ne put tenir contre tant de soins recherchés et tant de charmes ; il répondit peu de mots , mais dès cet instant je prévis que sa vie entière était vouée à un penchant qu'il semblait ignorer encore.

Les deux amies nous engagèrent à les suivre dans un voyages pittoresque qu'elles allaient entreprendre ; John accepta tout de suite , et fut lui-même surpris de sa hardiesse et de sa promptitude lorsqu'il n'était plus temps de se dédire.

Nous devions visiter les restes de l'amphithéâtre de Pola , en Dalmatie , la retraite de

Dioclétien à Spalatro, et les vestiges de son palais.

L'intimité de ce poétique voyage acheva le triomphe de la comtesse; lorsque, dessinant elle-même à côté de Wolsberry les ruines qu'ils venaient d'admirer ensemble , elle se penchait vers lui pour imiter l'esquisse exacte et facile du jeune artiste, le vent de la mer se jouait dans les boucles des cheveux blonds de la Lithuanienne «t les entrelaçait pour ainsi dire avec les cheveux bruns et flottants de l'Américain.

Le quaker levait alors les yeux et contemplait timidement cette fille du Nord , brillante d'élégance et de beauté, assise sur les ruines de Salone et souriant avec toute la confiance de la première jeunesse aux promesses trompeuses de l'avenir.

Ils montaient l'un près de l'autre aux sommets des tours, et parcouraient ensuite la PSaumachie et les voûtes obscures des bains antiques, au travers des ronces et des marbres brisés et glissants qui arrêtaient souvent leur marche.

Promenades redoutables où s'éteignaient peu a peu l'esprit d'indépendance et l'austérité du

quaker ! épreuves dangereuses où sa force protectrice et sa volonté se soumettaient insensiblement à la grâce et à la faiblesse !

Quand nous revînmes à Venise, John n'était plus le môme ; à peine jetait-il en passant un regard aux merveilles qui nous avaient le plus sérieusement occupés ; il devint presque insensible aux charmes du climat , aux belles journées d'automne, à ces rayons d'un brillant soleil , qui , dégagés des terribles ardeurs de l'été, viennent alors si doucement illuminer les lagunes.

Les contrastes entre l'immobilité des vieux palais, la verdure du jardin royal et les tempêtes de la mer mugissante quand elle menace de reconquérir Venise, enfin les sensations que donne l'aspect de cette reine de l'Adriatique , déchue de tous ses honneurs, trouvaient maintenant Wolsberry occupé d'une seule idée plus puissante que leur charme ou leur imposante horreur.

Madame Zulmoska semblait être flattée du changement qui s'opérait graduellement dans la manière de vivre du quaker ; mais elle fei-

gnait de douter qu'il fût amené chaque jour à ses pieds par un penchant qu'elle disait encore n'avoir jamais connu par elle-même , et dont cependant elle parlait beaucoup moins.

C'était loin d'elle que John retouchait ce portrait dont il fît le tableau le plus expressif. Il s'enfermait seul avec ses pensées pour perfectionner cette séduisante image ; et la vue de cette production inspirée révélait toute l'intimité et l'ardeur du sentiment le plus rapide et le plus passionné : mais ses pinceaux se refusaient à toute autre occupation. Dès qu'on aime, tout ce qui ne se rapporte pas directement à l'objet de notre culte nous devient aussitôt étranger et comme importun.

Des rêveries prolongées, le besoin de la solitude , le désir de revoir sans cesse madame Zulmoska, livrèrent bientôt à Wolsberry des combats continuels. Honteux de son désordre il n'osait me le confier. Je le vis souvent tout près de rompre le silence ; mais les préjugés de sa secte venaient lui défendre cette consolation si douce aux cœurs souffrants.

La jeune comtesse se montrait de son côté

plus contrainte et plus réservée ; sa maison devint peu à peu moins gaie et moins ouverte aux constantes distractions de Venise ; enfin une sorte de mélancolie vague et incertaine s'empara de madame Zulmoska.

Cette douce tristesse, attrait si dangereux , acheva l'ouvrage des grâces et développa irrévocablement dans l'âme de John le germe ardent qui devait bientôt la consumer. Mécontente des autres et d'elle-même, madame de Laurizal ne travailla qu'avec plus de constance à se rendre indispensable à madame Zulmoska, et redoubla du prévenance envers l'Américain.

Ainsi s'écoula plus d'une année ; et chaque jour ajoutait à l'égarement de Wolsberry. Bientôt chez lui toute lutte cessa entre les principes bien oubliés du sectateur de Guillaume Penn et un sentiment que les remords finirent par exalter jusqu'au délire.

Madame Zulmoska me parut inquiète et décolorée ; sa société se dispersait ; on n'entendait plus que rarement chez elle le bruit des danses et des concerts. Quelques fleurs d'automne pâlies à l'approche de l'hiver ornaient encore ce

salon dangereux et semblaient être remblème des regrets tardifs de la jeune Lithuanienne.

Madame de Laurizal ne quittait jamais la comtesse, elle exerçait sur son amie une sorte d'inquisition tyrannique ; et, loind'être importun, cet ascendant avait fini par amener la plus aveugle confiance.

La jeune Polonaise avait une grande faiblesse de caractère comme beaucoup d'hésitation dans sa conduite ; et elle était dominée par un besoin continuel de l'approbation ou de l'indulgence des personnes qui lui étaient même les plus inférieures.

Cependant le cœur de madame de Laurizal s'abreuvait de fiel; la franchise et les aveux qu'elle exigeait de son amie désabusaient cruellement l'astucieuse Piémontaise sur l'empire infaillible qu'elle supposait à ses charmes et à son esprit. Ses yeux noirs devinrent ternes et errants ; l'habitude d'un sourire forcé frappa tous ses traits d'une expression de contrainte et de dureté.

Mademoiselle Campbell dont l'usage était de ne jamais rien deviner, éprouvait une surprise

aussi respectueuse que muette de tout ce qui se passait autour d'elle.

La douce mademoiselle Hettmann, ramenée vers la terre par les douleurs morales qui l'entouraient, lut bientôt sur ces figures décomposées les chagrins de tous ces êtres faibles ou coupables ; elle frémit , et détourna ses regards comme l'ange témoin céleste des fautes des hommes se couvre de ses ailes pour se dissimuler leur crime et leur châtiment.

Wolsberry m'abandonnait ; et mon amitié , rougissant de sa méfiance, loin de solliciter un aveu, se contentait d'attendre et de souffrir. Une grande passion, me disais-je, est-elle donc pour le cœur de l'homme, comme cette terrible cataracte du fleuve qui trouble et décompose les eaux?

Wolsberry, l'ami le plus sincère, ne m'adressait jdus à rares intervalles que des paroles insignifiantes ; quand je lui avais rappelé le voyage que nous devions faire à Livourne pour y poursuivre 1(!S importantes affaires de leur maison de banque , John m'avait montré, sans s'expliquer , une extrême répugnance à quitter

202 LE QU-iKER

Venise et je n'osais insister dans la crainte de l'affliger inutilement.

Toutes ses journées se passaient alors chez madame Zulmoska dans une sorte d'état contemplatif, l'écoutant, la regardant, parlant très-peu lui-même : il ne revenait chez lui que pour écrire, et j'ignorais si un journal ou une correspondance mystérieuse occupaitainsi toutes les heures qu'il dérobait au sommeil.

La jeune Polonaise, voulant elle-même fuir son trouble , et espérant le cacher aux autres, se réfugiait souvent le soir dans les églises, où la musique des conservatoires retentissait sous des voûtes spacieuses et sombres. John la suivait de loin sous ces édifices voués à d'autres prières que les siennes : debout et pensif, il appuyait son cceur embrasé contre le marbre des colonnes, et comme l'obscurité n'existe pas pour l'amour , une sorte d'illumination intime montrait à Wolsberry celle qu'il adorait , et laissait voir à madame Zulmoska seule la profonde rêverie de son amant.

Alors un découragement subit dela\1e, s'emparant de ces deux âmes, semblait leur dévoiler

l'avenir , et confondre leurs émotions dans une tristesse religieuse et sublime. Et cependant , soit qu'elle voulut s'arracher à ces impressions, soit que même, préoccupée par un sentiment qui l'absorbe, une femme ne puisse jamais rester insensible à de nouveaux succès; soit enfin qu'elle cherchât à se parer de tous ses avantages aux yeux de celui qu'elle préférait à tout; madame Zulmoska reparut par intervalles dans le monde, et réussit enfin à y entraîner mon ami, tant il avait changé de sentiments et de coutumes ! Elle accepta plusieurs fêtes que lui donnèrent de nobles Vénitiens dans leurs maisons de campagne des bords de la Brenta.

Ces palais construits par Palladio se chargeaient d'illuminations intérieures dont l'effet enchanté se réfléchissait dans les eaux de la rivière. Une foule choisie se pressait dans des galeries immenses où l'or le disputait aux décorations de Canalelti.

L'arrivée de madame Zulmoska était toujours annoncée par un murmure flatteur qui sans l'embarrasser ajoutait néanmoins à tous ses attraits le charme ineffable de la modestie. Wols-

204 LE QLAKEK

berry entrait après elle tel que l'esclave roi attaché au char triomphateur ; il y était venu commepar instinct; il demeurait machinalement, bien qu'effrayé lui-même du contraste bizarre que devait offrir le spectacle de sa conduite présente et le souvenir de ses principes et de ses habitudes passées.

Bientôt l'enivrement doux et imperceptible de la danse, le charme d'une musique délicieuse et l'encens des louanges s'emparait de l'imagination de madame Zulmoska , sans qu'elle put s'en défendre.

Le bal est un lieu de supplice pour un amant véritable : il souffre des succès de ce qu'il aime, et lorsque madame Zulmoska paraissait oublier quelques instants le premier intérêt de sa vie, le malheureux Wolsberry éprouvait aussitôt toutes les douleurs de l'abandon. Il sortait rapidement, et marchait au hasard dans ces jardins parés de guirlandes autour de ces édifices qui semblaient s'être transformés en palais magiques de la folie.

Il errait ainsi humilié de sa faiblesse , sans courage pour fuir, et honteux d'être puni de

l'excès et de l'aYeuglement de son amour , par son amour même.

Un jour, dans une de ces brillantes réunions où assistait auprès de Padoue la belle veuve et le sauvage Américain qu'elle avait transformé en cavalier servente , surprise de ne plus le trouver à ses côtés, elle rougit de sa faute; et le besoin de la réparer devenant plus impérieux que toutes les lois des convenances, elle s'arracha du milieu des hommages pour retrouver son amant. Madame de Laurizal l'avait prévenue ; celle-ci avait suivi Wolsberry loin des salons tumultueux; elle essaya de le plaindre de ses peines ; et , loin de le ramener vers son amie , elle sut irriter adroitement la violence de ses soupçons en lui donnant le conseil de s'éloigner.

John partit, s'égara pendant la route assez longue, et ne revint à Venise que le matin, après une nuit que les tourments de la jalousie et les reproches de sa conscience se partagèrent sans relâche.

Mais quoi ! les torts de l'amour sont sitôt pardonnes ! quelques plaintes , de tendres excuses le ramenèrent bientôt aux pieds de son

idole, et une faute resserra le lien qu'elle aurait dû briser.

Le calendrier, en ramonant le nom de la jeune Polonaise, donna le signal des fleurs, des sonnets et des surprises.

<( Et moi que t'offrirai-je ? lui dit en anglais Wolsberry , tandis qu'on chantait une romance; que puis-je pour te flatter? tu règnes sur moi comme sur la nature entière, et je ne saurais te comparer à rien : tu es mon beau lis, ma fleur d'adoption, mon trésor, et je n'en ycux pas d'autre. Tu es aussi l'espoir et l'unique pensée de ma vie ; mourir pour toi ne me semblerait pas assez pour te témoigner combien je t'appartiens. »

Chacune des paroles brûlantes de Wolsberry semblait pénétrer jusqu'au fond de ce cœur qu'il réclamait. « 0 mon Dieu ! reprit aussi « en anglais et avec une sorte de saisissement « la comtesse , tout ce que j'éprouve moi-même « me garantit la sincérité de ce que vous me « dites ; mais je n'en suis pas plus rassurée « sur l'avenir et sur notre bonheur : je ne me « crois pas digne de vous : peut-être me fuiriez-

« VOUS si vous saviez.... w On l'empêcha de poursuivre et mon ami ne put en entendre davantage du reste de la soirée.

L'arrivée de madame Billington , célèbre cantatrice, attirait alors en foule les Vénitiens au théâtre de San Spirito ; John parut dans la loge de madame Zulmoska ; ce dernier sacrifice fut fait sans murmurer comme les autres : mon ami était placé debout derrière la comtesse et madame de Laurizal ; mais je compris que le jeune quaker, bien plus par une préoccupation absolue que par un reste de fidélité à ses maximes , ne voyait , n'entendait rien de ce qui se passait sur la scène. Je considérais de loin ce visage défait , caché en partie par ses cheveux tombant sur son front et sur ses épaules. Je le voyais attendre avidement un regard prolongé qui venait parfois le ranimer. Ses yeux à demi fermés semblaient rêver une douce alliance dans une meilleure vie.

Je m'étais éloigné insensiblement de la maison de madame Zulmoska; on m'en fit des reproches, mais si faiblement articulés qu'ils me confirmèrent dans ma réserve. Tout gênait

ces amants, et John fuyait même son ami. Les souvenirs précieux s'effaçaient, les affections de la famille s'étaient relâchées , les lettres d'Amérique que nous attendions autrefois avec tant d'impatience , demeuraient maintenant cachetées et presque oubliées pendant des jours entiers.

Je m'affligeais de cette indifférence; je craignais qu'elle ne fût comprise à Philadelphie , et je savais la secte des Amis prompte à maudire tout projet d'union en dehors de ses coreligionnaires. Ainsi, inquiet pour ma part d'avoir contribué à cette liaison fatale , mais ne pouvant plus rien pour la rompre , ou pour en arrêter l'effet , je cherchais moi-même àm'étourdir sur les résultats. Je continuais à étudier Yenise, et, pouren connaître tous les mystères, j(! me mêlais sous un domino et un masque à cette multitude qui remplissait les salles de la Fénice. J'écoutais, je suivais ce peuple dont la galanterie alimente toujours l'esprit, et ne laisse jamais atteindre le cœur.

Une nuit je quittais bien tard le théâtre quand une rixe violente m'attira sur le bord du canal

DE PHILADELPHIE. :>t)9

de San Giovanni, en même temps que j'entendais sortir d'une gondole les cris de plusieurs femmes effrayées. Comme j'accourais , je vis deux hommes masqués se charger, l'épée à la main , d'une manière si impétueuse que l'un d'eux tomba presque aussitôt baigné dans son sang. Je volai à son secours tandis que son adversaire se livrait au plus violent désespoir. Je reconnus dans le mourant un officier autrichien, et un second officier qui venait de servir de témoin à ce brusque duel avait prêté son épée au vainqueur toujours masqué, s'efforçant vainement de rappeler à la vie son malheureux antagoniste.

Au milieu de cette confusion, deux femmes sortirent de la gondole : leurs plaintes et leurs cris amenèrent du monde et des flambeaux; le trouble redoublait; les masques tombèrent enfin, et je vis Wolsberry, tout couvert du sang d'un homme qui rendit le dernier soupir entre ses bras.

La comtesse Zulmoska et madame de Laurizal avaient été poursuivies sous le masque par deux jeunes officiers : une méprise fut la cause de cette cruelle aventure ; et la jalousie la plus déraisonnable porta Wolsberry, qui accompagnail

alors les daines étrangères, à sacrifier un homme d'honneur pour des propos peu dignes d'une telle punition , et justifiés en quelque sorte par les légèretés de madame de Laurizal.

Je me hâtai de faire rentrer dans leur gondole tous ces acteurs d'une triste scène , dont on parla peu , et qui n'eut pour témoins que des gens du peuple; la déclaration que l'officier allemand s'empressa de faire chez le gouverneur de Venise arrêta les premières poursuites ; et l'autorité ne vit rien de politique ni de trèsimportant dans un des incidents les plus communs du carnaval et des mascarades. Madame Zulmoska fut transportée chez elle évanouie.

Ce malheureux événement réveilla chez John le souvenir des principes de sa secte , et les tourna en indignation contre lui-même. Les dernières angoisses du mourant étaient sans cesse présentes à ses yeux ; toujours il croyait entendre prononcer la sentence qui condamne le meurtrier à des peines éternelles : et cet homme qui avait voulu faire partager à des peuplades sauvages ses convictions morales et la paix religieuse de son âme, ne ressentait plus

aujourd'hui que les déchirements d'une conscience coupable , et les convulsions de l'amour le plus malheureux.

A peine l'excès de ce premier délire fut-il calmé qu'une autre épreuve était réservée à mon ami : de tristes nouvelles arrivèrent de Vienne. Le comte Repning, père de la comtesse Zulmoska , se montrait vivement courroucé du refus que faisait sa fille d'épouser le prince Baratinski , son cousin. Le rang , la fortune , la personne du prince avaient paru autrefois convenir à la jeune comtesse : elle avait alors souffert les assiduités de son parent , qui ne lui avait inspiré ni goût ni répugnance ; et désirant satisfaire au vœu de tous les siens , elle lui avait permis d'aspirer à sa main.

Madame de Laurizal se hâta d'instruire Wolsberry de ces détails ; elle entretenait avec le père de madame Zulmoska une correspondance suivie. Les dernières lettres du comte Repning annonçaient sa prochaine arrivée et celle du prince Baratinski ; accablé de ces nouvelles, John s'arracha du lit de douleur où le retenait une fièvre brûlante pour se traîner chez la

2l:i LE QUAKER

comtesse ; elle le revit déjà méconnaissable , pâle , amaigri et abattu par le délire et par l'insomnie.

Assis près d'elle, tantôt il la regardait fixement; tantôt courbant sa tête fatiguée par la souffrance , il appuyait son front sur ses mains ; puis secouant sa noire chevelure et précipitant les paroles : « Attendras-tu, lui disait-il, qu'on « vienne t'enlever de Venise? si tu ne rougis « pas de m'aimer, suis -moi ; volons vers les tf États-Unis : là , ma vie entière sera consacrée tt à ton bonheur. Yiens-y régner sur ton amant, (t Que t'importent quelques vains titres? ne « leur préfères-tu pas le nom d'épouse de « l'homme que tu as choisi? les reproches de (c ton père te poursuivront-ils jusque sur mon « cœur quand tu t'y seras réfugiée? quelle joie (c si vive te garde le monde pour te faire oublier « mon amour? Fuyons , mon idole, fuyons ; je <« ne sais quel pressentiment me crie que bientôt « il sera trop tard... Ce sera vainement alors « que tes bras s'étendront vers moi, ils ne saisi- « ront plus que mon ombre. Plus d'hésitations. « Songe que ton cœur appartient à un infor-

« tuné qui pour toi seule a trahi tous ses devoirs, « et ne peut plus cacher ses remords que dans « ton sein ou dans la tombe. — Mon ami , ré- « pondait madame Zulmoska toute tremblante ; « attendez encore ; laissez-moi voir mon père « une fois , une seule fois , laissez-moi lui par- « 1er ; la femme qui vous aime ne doit pas être « une fille dénaturée ; mon père connaîtra Tu- « nique pensée de mon cœur, le sentiment qui « nous attache, et nous devrons peut-être à mes « prières, comme aux soins de madame de Lau- (( rizal , un bonheur sans mélange : si mon père « s'opposait à notre union ; si des préjugés « avaient glacé son cœur, alors, Wolsberry, je « jure de vous suivre et de n'appartenir jamais « qu'à vous... »

Madame de Laurizal entendit la fin de cet entretien, et le recueillit dans son cœur comme un outrage. « Je pense comme vous, chère « amie , » dit-elle avec un trouble que ne put déguiser sa dissimulation habituelle. « Je crois « aussi que vous devez voir le comte 11 ep- <( ning ; je sonderai ses dispositions, peut-être <i souscrira-t-il à vos vœux et sera-t-il touché do

« votre état , mais au nom du ciel , mon cher « John, n'abusez pas de votre empire sur celle « qui vous aime , et gardez tous deux le calme « dont vous avez besoin pour dominer de si « terribles épreuves. »

C'est dans cet état de désespoir que, ne pouvant déjà plus m'entendre, mon ami refusa de m'accompagner même pour peu de jours, à Livourne. Je le suppliai inutilement d'y venir prêter son assistance à un homme de sa secte , son parent , Jack Johnson ; celui-ci, menacé de déclarer une banqueroute, n'avait plus de ressources que dans le crédit de la famille Wolsberry, et invoquait dans les lettres les plus touchantes le secours et la présence de John. — « Porte-lui mon cautionnement , me dit-il , « offre -lui ce que je possède, engage même ma « parole, » ajoutait- il en baissant la voix et en détournant ses regards comme s'il n'avait plus foi lui - même en ses promesses ; « mais <( laisse-moi , je ne suis plus digne de faire une « bonne action. »

Vainement je le conjurai de me confier enfin ses peines ; vainement je lui fis entendre que je

les avais devinées, il me fut impossible d'en obtenir l'aveu ; sa poitrine était oppressée , sa respiration lente et douloureuse : il ne pouvait ni me parler ni verser une seule larme.

La présence de l'un de nous deux était indispensable à Livourne ; je me sentais néanmoins violemment combattu entre le désir de sauver Jack Johnson d'une ruine imminente, et le chagrin d'abandonner mon ami dans une situation morale et physique si douloureuse.

Je cherchais à me rassurer en emportant l'espérance de ne pas demeurer absent plus d'un mois ; car je ne pouvais penser que mon ami , si taciturne de près , voulût lui-même de loin m'informer des tourments de son cœur, ou même de sa faute. Je priai mademoiselle Hettmann de me donner de ses nouvelles à Livourne, et je pris congé de madame Zulmoska : « Revert nez bientôt, me dit-elle, si vous voulez nous '< revoir, » et sa voix altérée, ses yeux baignés de pleurs semblaient solliciter de moi le pardon des maux de Wolsberry : puis des paroles entrecoupées de sanglots s'échappaient de sa bouche. « Hélas ! c'est par ma faute. — Je suis bien

îrt€ LE QUAKER

« coupable. — Mais vous serez indulgent, vous « pardonnerez nos inconséquences. »

Mon départ parut réveiller un instant le jeune quaker de cette stupeur qui ressemblait si cruellement à l'indifférence. Il voulut m'accompagner jusqu'au delà des Lagunes , et pendant ce trajet, ses douloureuses pensées paraissaient assoupies; il fixa lui-même mon retour à une époque rapprochée; il me parla même de revoir Philadelphie; il nomma sa mère et ses parents , en pressant ma main de la sienne ; et un faible sourire errait sur ses lèvres flétries : c'était le dernier souvenir qu'il dût me laisser de notre longue amitié.

J'étais à Livourne depuis huit jours lorsque je reçus de mademoiselle Hettmann la lettre suivante :

« Votre ami , monsieur , me paraît beaucoup « plus souffrant depuis votre départ; une fièvre « brûlante ne lui permet plus de sortir de chez « lui. Je m'y suis rendue pour lui annoncer que « j'allais vous écrire, et pour savoir par moi- « même le véritable état de sa santé. Voici une

«( lettre, m'a-t-il dit, mais elle n'est pas pour « Livourne. C'est à ta cousine que je l'adresse ; « j'attends d'elle mon arrêt. Si elle ne peut « partager ma destinée, son refus me délivrera « du fardeau de l'existence.

(c Maintenant monsieur , aurai-je le courage rt de vous apprendre ce que la mission que me « donnait ainsi votre ami m'a appris à raoi- « même? me pardonnez -vous si, dans mes « habitudes de retraite et d'inexpérience du « monde, j'ai mis si longtemps à savoir ce dont « il eût été si nécessaire que vous fussiez in- « formé plus tôt. Hélas ! ces tristes détails «. viennent de m'être révélés à moi-même par « une personne que ses regrets excusent peut- « être de la part indirecte qu'elle a prise à cette « trame déplorable.

« Apprenez donc que ce fut dans l'oisiveté « d'une soirée, autour d'une table à thé, que « madame de Laurizal, quelques Françaises, et « madame Zulmoska conçurent, il y a deux ans « bientôt, le plan de ce qu'elles intitulèrent le (( roman du Quaker : on était alors fort occupé à « Venise des talents de M.Wolsberry. Son génie

« est noble et sauvage, disaient les l'einines; il c< serait piquant de tourner une tête américaine, « de rendre un austère trembleur d'abord sen- « sible et enfin passionné. Les hommes dont « on s'était caché en premier lieu prirent en- « suite eux-mêmes part à cette plaisanterie, et « on ne se demanda pas longtemps quelle sert rait la figure digne de fixer les regards d'un « émule de Raphaël et d'inspirer un sentiment « exclusif à un timide enfant de la nature, Ma- « dame Zulmoska fut désignée, et madame de « Laurizal proclama ce choix unanime au milieu « des éclats de la gaieté générale. Ma cousine « eut beau repousser ce dangereux triomphe , « on insista. Une conspiration d'une marche (( régulière fut tracée, et, pour première détî marche, on décréta que vous seriez gagné.

« Vainement celle qui m'a tout raconté et que « vous reconnaîtrez peut-être à ces réflexions, « prétendit-elle que ce jeu hardi pouvait avoir « des suites très-graves; on ne tint aucun compte « de ses craintes : on lui reprocha de se laisser « dominer par ses lectures sentimentales, et « chacun l'assura qu'on ne voyait plus que dans

« de bien tristes romans des héros assez niais <i pour prendre au sérieux de telles aventures.

« Madame Zulmoska se prêtait d'abord par « complaisance plus que par goût à ce complot '( général; elle n'y attacha quelque importance, « et n'y fit réflexion qu'après avoir vu M. ^Yols- « berry ; ce fut encore avec toute l'indolence « de son caractère qu'elle chercha à distraire « inutilement sa société d'une plaisanterie qui (( amusait tout le monde et semblait ne com- (i promettre personne. Madame de Laurizal, le « plus ardent des conjurés, rendait chaque soir « un compte exact des succès ou des revers de « la ligue.

t( L'enthousiasme que fit naître le tableau de « M. Wolsberry hâta les mesures décisives, if et votre première visite parut un avantage « marqué.

« Madame de Laurizal inventa le piège du « portrait ; mais bientôt , jalouse en secret des ce succès de ma cousine, regardant la passion « naissante de M. Wolsberry, comme un tort '( réel fait à sa propre coquetterie, elle passa (« de la curiosité maligne à un sentiment, qui.

(c pour être dissimulé, n'en est pas moins chez « elle comme tous les autres, une véritable « passion.

« Hélas ! que de maux peuvent naître d'une c( frivole saillie !

c( Voilà ce que l'on m'a dit, monsieur, en (c ajoutant qu'on avait voulu maintes fois éclai- « rer madame Zulmoska sur le caractère de ma- « dame de Laurizal , et sur les conséquences « que pouvait entraîner l'ascendant de la Pié- « montaise ; mais que toujours ma cousine avait <( traité de chimères les soupçons ou les ter- « reurs qu'on lui témoignait , et que l'injustice « apparente de ces reproches avait redou- « blé l'attachement dont on voulait modérer « l'excès. Vous avez pu voir vous-même que « M. Wolsberry partage entièrement cette con- « fiance.

« Vous savez mieux que moi, monsieur, où en « sont venues les choses et ce qu'il faut faire « pour déjouer tous ces doubles complots ; ils « me paraissent menacer tous les gens que nous « aimons, et leur aveuglement ne peut qu'en « accroître le danger. Revenez sans délai, mon-

« sieur, peut-être serait-il encore temps de con- «( jurer l'orage.

a P. S. M. le comte Repning arrive au mo- « ment où je ferme ma lettre. Le prince Bara- « tinski ne sera à Venise que dans quinze jours.

Je quittai Livourne peu d'heures après cette lecture ne pouvant endurer les tourments de mon inquiétude et de mon impatience ; un courrier m'atteignit comme je traversais Bologne, et me remit les lettres qu'on va lire : je restai anéanti sous ce coup de foudre.

« Il n'est plus temps , monsieur ^ votre ami « a cessé d'exister.

« Peu d'heures après m'avoir remis sa lettre « pour ma cousine, retenu dans son lit par une « fièvre ardente, il vit entrer chez lui madame de « Laurizal. — Écoutez-moi sans m'interrompre, « Wolsberry, lui dit-elle, et ne me haïssez pas ce pour tout le mal que je vais vous faire. Pour- « quoi feindre encore ? Ma hardiesse n'est-elle

222 LE QUAKEH

w pas autorisée par mon désespoir et par mon

« amour ? Oui , Wolsberry , je vous ai aimé

<( avec passion dès le premier jour ; et quand

tf vous me préfériez une rivale que sa froideur

« et son habituelle indolence me faisaient peu

« redouter , j'espérais que vous connaîtriez

u mieux bientôt cette femme nonchalante, sans

« énergie pour vous apprécier , sans courage ,

« pour s'unir à vous, sans résolution pour vous

a suivre : maintenant son père est auprès

a d'elle; vous tenteriez en vain de la revoir,

« vous êtes séparés à jamais , et c'est pour

« échapper à vos poursuites qu'elle-même a

et sollicité la présence du comte Repniiig , sûre

« qu'elle était de sa résistance. Wolsberry ,

« relevez votre âme abattue , sachez oublier une

« femme peu digne de vous : voulez-vous qu'une

c( sœur, une amie, une véritable amante vous

(c suive au bout du monde ? Je ne me plaindrai

K pas du sacrifice, moi , et les jours heureux

« que vous promet mon dévouement et ma ten-

« dresse vous feront oublier, comme à moi-

« même la profonde humiliation où l'amour

« m'a réduite en vous adressant cet aveu

« Demain je reviendrai savoir votre réponse et « vos projets

«< Elle s'échappe rapidement après cette expli- « cation dont les domestiques de M. Wolsberry i( entendirent les éclats et qu'ils viennent de « me rapporter.

« Votre ami demeura d'abord muet de stu- « peur après cette horrible révélation ; puis les « sanglots, les convulsions, le délire se succé- « dèrent sans relâche. — « Ne reviens plus au « près de moi, s'écriait-il, importune furie; dans « quelques heures je ne serai plus à Venise. »

t( La fièvre redoubla. Il n'eut que vers le soir '< assez de force pour s'habiller et écrire d'une « main tremblante ces mots pour vous et quel « ques lignes à madame Zulmoska. Elle était « auprès de son père qui, sans le lui dire, ren- <i voya la lettre à Wolsberry ; alors votre ami, « après avoir interdit à ses gens de le suivre , c remonta les quais jusqu'au pont de Rialto, et te s'arrêta presque défaillant vis à vis des fenê- « très de madame Zulmoska; puis, tournant en- « core une fois ses regards vers les salons éclai-

224 LE QUAKE K

« rés où avait commencé son infortune, il poussa « un cri déchirant, et se précipita dans la mer.

« Une heure après, on retirait du grand canal « le cadavre froid et inanimé d'un pauvre Amé- « ricain victime des passions de l'Europe.

« Apprenez le reste, monsieur, et partagez « notre inconsolable douleur. Madame de Lau- « rizal avait substitué un arrêt de mort à la ré- « ponse de ma cousine; cette réponse venait a d'être écrite par madame Zulmoska, et court tenait la promesse solennelle d'engager irré- « vocablement sa foi et de suivre M. Wolsberry <( en Amérique. Madame de Laurizal s'était « chargée de lui porter elle-même cette heu- « reuse nouvelle ; mais elle ne s'était rendue « chez le jeune quaker qu'après un long entre- « tien avec le comte Repning.

« Ma cousine est dans le plus profond acca- « blement ; sa raison même a reçu quelque at- <c teinte de tant d'illusions perdues à la fois; (( nous allons quitter Venise, le comte Repning <( désire soustraire aussi sa fille à la curiosité « de cette ville bien peu juste dans ses opinions (c sur les causes de l'odieuse catastrophe.

DE PHILADELPHIE. 2^i

« Madame de Laurizal n'a point reparu ; on «. pense qu'elle s'est aussitôt retirée en Pié- « mont.

« Unissons nos prières et nos larmes, monte sieur. Demandons à Dieu le pardon des court pables qui vivent encore, sa miséricorde pour « l'infortuné qui n'est plus, et sa pitié pour les '( souffrances de ma malheureuse cousine. »

A cette lettre de mademoiselle Hettmann étaient jointes les dernières lignes que je devais recevoir de mon ami. Les voici :

« Adieu, mon frère; découragé de vivre, après « le coup qui vient de me frapper au cœur, je « n'ai plus d'aveu pour personne , pas même « pour toi. Je vais mourir. Celle que je croyais 'i un ange m'a précipité en riant dans l'abîme. « Je vais paraître devant le Dieu que j'aimai <( tant dans les beaux jours de ma jeunesse. Je « ne suis plus qu'un déserteur de ma secte, «c couvert du sang de mon semblable , renégat a. des plus saintes maximes, flétri aux yeux du

« monde comme aux miens. Toi seul du moins

« tu garderas ma mémoire sans mépris. Sou-

(( viens- toi de nos illusions, de nos études, do

« nos plaisirs si purs en Amérique; oublie tout

c( le reste. Susperis la malédiction de ma fa-

c( mille et obtiens d'elle et du ciel le pardon de

<( ton fr«^re.

« Adieu. Adieu.

« J. WOLSBERRY. »

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