VII
seiisitwe^ les raisons seront examinées plus loin. Ce goût n'a été que trop encouragé par les contemporains ^public offusqué ou confrères puérilement ravis. Les uns et les autres, vantant ou dénigrant, ont apporté le même zèle à transmettre la renommée de perversité, de monstruosité morale de V écrivain, consacrée par un ridicule procès dont, plus probe et moins adroit que beaucoup , il ne sut ni écarter ni exploiter les conséquences . Sous le nom de « baudelairisme » — que f emploierai toujours en ce livre dans un sens péjoratif — nous avons dû subir V exposé indigné et la condamnation pharisaïque d'un état psychologique falsifié, caricaturé. La moindre facétie paradoxale, prise à la lettre, devint u?i chef cr accusation. Cet état fut encore moins affirmé par les détracteurs avoués, moralistes ou trissotins, que par une troupe de poétereaux croyant hériter du génie en imitant son désordre, ne comprenant rien à Vart I classique de Baudelaire, et couvrant de son noffi. et n de son exemple les plus insupportables rapsodies
sataniques et macabres.
Baudelaire nous est donc parvenu affublé des oripeaux horrifiques du baudelairisme comme un revenant traînant son suaire et faisant cliqueter ses chaînes. Il a été placé au milieu du champ littéraire comme un épouvantail. Il n'est point jusqu'à son
masque glabre^ aux yeux inquiétants , au rictus célèbre^ qui n ait contribué à ce redoutable symbolisme^ affirmé jusque sur son tombeau par un Jeune statuaire de trop bonne volonté. Ceu.v qui aimaient., admiraient, plaignaient V auteur des Fleurs du Mal et avaient pénétré son œuvre et son âme., ont en vain protesté. Pour les démentir., les ennemis du poète s'unissaient à ses néfastes parodistes en brandissant les armes que la douloureuse raillerie de Baudelaire avait forgées contre lui-même. Il leur a donc fallu attendre Vlteure oii la Jiaine aurait désarmé et oii le baudelairisme aurait rejoint tant d'autres facticités, d'états d'âme caducs, de frénésies périmées., au magasin d'accessoires du cabotinage littéraire.
C'est à cette heure que nous sommes. Il n'y a plus de baudelairisme. Le mot, si laid, est démodé comme La chose. Il y a Baudelaire. Il ne peut plus être desservi, ni par certains témoins de sa vie, ni par les zélateurs maladroits et les pasticheurs ingénus, ni par les apologistes de la morale vulgaire, ni par les critiques universitaires intrus en la poésie — ni par lui-même. Les oripeaux sont tombés, l'épouvantail a été retiré, les lambeaux d'ironie dans lesquels se drapait et se dissimulait cette âme souffreteuse ont disparu. Nous pouvons écarter de Baudelaire tout ce
^K- CHAULES BAUDELAIRE -^
qui ne fat pas lui, de lui tout ce qui ne fut pas son art, et saisi/-, poui- en fini/-, sa légende.
Elle s'est auto/-isée de sa vie. Quelle a do/ic été cette fa/ueuse, cette scab/'euse, cette dangc/-euse existe/ice ? Exa//ii/ions-la d'abo/d, sans /'ien celer ^ sa/is rie/i atténuer, sans rie/i e/ijoliver ou noircir, mais en écarta/it la nie/iuaille des a/iecdotes, des fiches, qui passio/inent certaine critique co/ifo/idant de bonne foi V érudition litté/-aire et V i/ivestigatio/i biog/'apJiique et oubliant qu elles ne te/ide/it pas à établir le /ne/ne o/'dre de vérités. Da/is une /lotice su/- la /nort de Tho//ias de Qui/icei/ et su/- les nécrologies //icdveillantes qui la co/nnie/itèrent, Baudelaire écrivait : « D'un bout du //londe à Vautre, la gra/ide folie de la //lorale usurpe dans toutes les discussio/is littéraires la place de la pure litté/'atu/-e.. . Déjà, à propos des étra/iges oraiso/is funèbres qui suivire/it la //lort d'Edgar Poe^, fai eu V occasion d'observer que le champ //lortuaire de la littérature est /noi/is /-especté que le cimetiè/e co/nmu/i, oii u/i règle//ic/it de police protège les tombes co/itre les outrages innocents des animau,v. « Je /le peux que souscj-ire à V inte/ition de cette liautai/ic, //léprisa/ite et méla/icolique re/na/'que. C'est pour /noiu/ie des im//io-
1. Malgré la transcription Poe donnée par certains écrivains et acceptée par quelques dictionnaires, nous conservons au nom du poète sa formation américaine POE (sans tréma) qu'a d'ailleurs consacrée le dictionnaire Larousse.
/■alités contemporaines que la façon dont^ sans droite sans réelle nécessité, la vie intime de cjuiconque a compté dans les arts est traitée comme un mur public oii chacun crayonne ses commentaires, comme si la jalousie instinctive des foules pour les êtres célèbres n était déjà pas trop encline au ravalement et au décri, et comme si le plus urgent devoir de la critique ne devrait pas être de sauvegarder le prestige de caste des artistes. Sous le prétexte que la vie privée contribue à e.rplicpLer les œuvres, on a parfois outré le zèlejusqu^àde telles investigations qu'elles ressemblent à des viols et que le désir de déjouer de telles « méthodes historiques » ferait laisser par tout artiste, avec crainte et répugnance, V ordre formel de brûler le plus petit carnet de dépenses. J'ai souvent éprouvé de la honte et de la révolte devant ces tristes aubaines inédites ; et je suis de ceux qui ne peuvent plus, par exemple, supporter quon leur montre encore aujourd'hui quelque nouvelle preuve de flcdr relativement aux amours de George Sand et d'Alfred de Musset, ou de Lamartine et de M'^^ Charles, sans être exaspérés. Je reconnais cependant que ce genre d'érudition ne se confond pas toujours avec l'indiscrétion policière, qu' elle peut même être aussi utile pour déjouer la calomnie que propre à l'alimenter; et je me reprocherais de tarder un instant de plus à dire que
^^ CHAULES BAUDELAIRE ^^
les cotunientdteiii's niinatieux de Baudelaire que je nommerai au cours de ce livre, faisant la lumière sur sa vie décriée et recueillant ses posthumes , n'ont été guidés que par de nobles considérations, ont bien servi une haute mémoire et ne devront pas être coinparés aux chercheurs de tares trop fréquemment attachés aux artistes célèbres, friands du détail, insoucieux de savoir s'il contribuera à ravitaille/' les dénigreurs, et pouvant donne/- à ce qu'ils appellent leur critique Vépig/^aphe spécifiant « qu'il /l'est pas de grand ho//i//ie pour so/i vcdet de chambre » . Dans le cas de Baudelaire, qu'o/i a souillé de tant de mensonges, le rétablisseme/it de la franche vérité, l'exposition entière des qualités et des faiblesses , ont été des mesu/'es salubres.
Mais le bat de ce livre est tout autre. Des faits et gestes de l'ho//i//ie je ne rappellerai que ceux qui éclaireront //lieux l'œuvre /lo/i aux yeux des lettrés, //lais à ceux du gra/id public souve/it prévenu. Il vie/it toujours une heure ou la critique n'est plus l'affaire de quelque « inter/nédiaire des chercheurs et des curieux », oii la sy/ithèse s'impose. J'e/ivisagerai Baudelaire — et /lo/i seule/nent le poète, //lais le critique d'a/'t — ■ e/i pe/isa/it qu'il nous ù/iporte bien moins mai/ite/ia/it de juger ce qu'il fut ou parut être., ce qu'o/i e/i a dit et supposé^ que de tente/', après