‹ Charles BaudelaireChapitre 3 sur 8 · XII · texte numérisé non relu

XII

un demi-siècle^ de définir ce qu'il en reste ^ ce que V avenir en retiendra. C'est précisément à la possibilité d'un tel Jugement d' ensemble que doivent servir les travaux préparatoires d'une critique cV exhumation et de documentation minutieuse^ comprise honnêtement et modestement. L'ayant lue., fai tenté de l'oublier pour voir Baudelaire futur ^ selon le vers inoubliablement profond de Mallarmé sur Poe :

Tel qu'en lui-même enfin l'élernité le chamje.

CHARLES -Pierre Baudelaire naquit à Paris, rue Hautefeuille,le 9 avril 1821. Son père, veuf d'une demoiselle Rosalie Janindont il avait eu un fils, Claude-Alphonse, s'était remarié en 1819 avec M"" Archaimbaut-Dufays. A la naissance de Charles, son père avait soixante-deux ans, sa mère vingt-huit ans. Cette grande différence d'âge a été plus tard invoquée par le poète pour expliquer, sinon excuser, son déséquilibre nerveux. Il a fait aussi des allusions à des manies, à des tares héréditaires du côté maternel. Caroline Dufays était née à Londres en 1793, fille d'un ancien officier, orpheline et sans aucune fortune lors de son mariage. On n'a pu retrouver, dans son ascendance, aucune donnée permettant d'élucider les assertions de son fils. François Baudelaire, qui l'épousa tardivement par inclination, l'ayant rencontrée chez son tuteur, descendait de

propriétaires terriens ; il avait été répétiteur au collège Sainte-Barbe, précepteur chez le duc de Choiseul-Praslin, ami de Condorcet, de Cabanis, d'Helvétius ; durant la Révolution, il tenta courageusement de faire fuir Condorcet, aida à vivre les Choiseul- Praslin ruinés, réussit à sauver leurs biens de la confiscation. Ils ne Toublièrentpas. Rentrés en grâce sous le Consulat, ils firent nommer leur ancien précepteur et ami secrétaire et contrôleur au Sénat. En 1805, il fut chef des bureaux de la Préfecture avec un traitement de 10.000 francs. C'était un homme fin, aimable, lettré, dont Charles Baudelaire garda toujours le vague mais tendre souvenir, bien qu'il n'eût encore que six ans lors de la mort de son père, survenue en février 1827. Il est incontestable que les tendances artistiques du poète lui vinrent de l'ascendance paternelle, s'il reste impossible d'attribuer avec certitude ses tares à l'hérédité maternelle. Il est fort vraisemblable aussi que Caroline Dufays fut une jeune mère trop peu tendre au gré de cet enfant passionné et nerveux, qui l'adorait et était assoiffé de caresses et de gâteries. Il lui en voulut longtemps, bien que n'ayant jamais cessé d'être respectueux et aimant. Au reste, dès 1828, elle se remaria avec le commandant Aupick; et dès lors elle paraît avoir été sentimentale avec son mari.

■^^ SA VIE — SON AilT — SA LÉGENDE ^^

dont elle était amoureuse, et surtout raisonnable avec le fils issu d'un premier mariage d'affectueuse convenance. Tout de suite, l'enfant, blessé de voir remplacé si vite par un étranger le père qu'il avait chéri, fut jaloux du beau-père qui lui dérobait l'exclusive affection maternelle : il le détesta, devint ombrageux, taciturne et fantasque. Puis commença la triste vie de collège, à Lyon, où le commandant, aide de camp du prince de Hohenlohe et promu lieutenant-colonel, fut envoyé en 1831. En 1836, Aupick étant nommé chef d'état-major de la première division à Paris, Charles continua au lycée Louis -le-Grand, où il eut pour condisciples Emile Deschanel et Louis Ménard, de brillantes études. Son beau-père faisait son éloge, appréciait son intelligence, l'affectionnait et applaudissait à ses succès ; mais il était trop rigide, trop persuadé de la nécessité de la discipline et du bienfait d'une apparente froideur, pour désarmer la silencieuse rancune de l'adolescent, qu'il ne devinait d'ailleurs pas, étant bon, loyal, mais peu psychologue et attribuant à l'orgueil ou à une nature bizarre et méchante la révolte morale dont quelques traces se révélaient.

Un incident mal défini amena le départ de Baudelaire (une note de lui dit : l'expulsion) du lycée

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en 1839. Peu après il passa son baccalauréat et fut si troublé par l'examen qu'on le reçut plutôt en tenant compte de ses nombreux prix de grec, de latin et de discours français. Devenu maréchal de camp (général de brigade), ami du duc d'Orléans, Aupick se flattait d'ouvrir à son beau-fils une brillante carrière diplomatique. Le jeune homme refusa net. Il voulait être écrivain, avait déjà fait des vers — et il se mit à mener la vie du quartier Latin, se liant avec Feuillet, Leconte de Lisle, Pierre Dupont, Gérard de Nerval, Balzac. Il était déjà presque, moralement, le Baudelaire de la maturité, sombre, froid, sarcastique, enclin au paradoxe et aux théories d'immoralisme qu'il se plaisait à exagérer pour froisser son beau-père et inquiéter sa mère, épouse bourgeoise et pieuse, effrayée de la révélation d'une nature qu'elle ne pouvait comprendre.

Il y eut des scènes pénibles (fort exagérées et déformées par Maxime du Camp et d'autres), et, pour arracher le jeune homme à ses fréquentations, on lui fit accepter de faire un grand voyage au longcours. Il consentit par désœuvrement. Si du Camp peut être considéré comme un des hommes qui, en brodant sans scrupule pour faire des effets de mémorialiste-feuilletoniste, ont le plus contribué à créer la fausse légende de Baudelaire, il faut dire

que dès cette date celui-ci } aida en altérant sciemment la vérité, soit par une manie maladive, soit })ar une propension à mêler les faits et leur projection Imaginative, soit pour mystifier. Il ne manqua pas de raconter (jue son beau-père l'avait embarqué de force comme pilotin et exposé, en cette qualité, aux mauvais traitements. La famille avait prélevé 5.000 francs sur la fortune de l'étudiant, encore mineur, pour les frais du voyage. Nous possédons le rapport envoyé par le commandant du navire au général Aupick. Il établit péremptoirement que Baudelaire fut fort bien traité en passager et même en ami, voulut absolument revenir avant la fin du voyage projeté jusqu'à Calcutta, en fut laissé libre, et revint en effet, ne s'élant intéressé à rien et n'ayant jamais quitté son dessein de s'occuper exclusivement de poésie dans le milieu bohème où il s'empressa de rentrer.

Majeur, il demanda ses comptes de tutelle, et le général Aupick les lui rendit scrupuleusement. Il héritait de 75.000 francs, et quitta aussitôt la maison de son beau- père et de sa mère pour s'installer quai de Béthune, puis rue Vaneau, puis dans un appartement du célèbre hôtel Pimodan. Il commençait sa vie de dandy, telle qu'il l'avait rêvée. II la mena avec le romantisme d'un byronien, la froide

élégance d'un sceptique raffiné et aussi le laisseraller d'un bohème, se plaisant à mystifier, à se créer une réputation de cynisme, de monstruosité morale, trouvant ses meilleures joies dans le plaisir d'étonner à tout prix, avec une insistance puérile ; et pourtant il travaillait, méditait et présageait déjà pour ses intimes un admirable tempérament d'esthéticien et de poète. Fernand Boissard, Gautier, Houssaye, Banville, Monselet, Privât d'Anglemont, ses compagnons d'équipées, mais aussi les confidents de ses pensées d'artiste, savaient à quoi s'en tenir sur la qualité bizarre de sa nature. Indulgents à sa manie de ce qu'on a depuis appelé « le fumisme à froid », ils sentaient qu'elle était la réaction d'une sensibilité excessive, d'une longue contention morale dans l'adolescence, et ils aimaient l'homme sous la réputation de scandale et de diabolisme qui s'étaljlissait.

En 1844, cette existence se transformait : le général Aupick, révolté par l'oisiveté, le désordre et le gaspillage de son beau-fils, obtenait du tribunal qu'on lui imposât un conseil judiciaire, et Baudelaire, ne recevant plus qu'une modeste pension de son tuteur Ancelle, devait renoncer à son train. Il s'y décida avec courage et entreprit de vivre de sa plume, malgré son dédain pour les littérateurs pro-

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