SA LEGENDE
période du génie wagnérien, aura sauvé l'honneur de la critique française : en une heure honteuse, (( l'immoraiiste pervers » aura racheté la malfaisance des « bien pensants ».
C'est l'instinct de la justice — encore un sentiment qu'on n'attribue guère aux « pervers » et aux «névrosés immoralistes » — quia conduit Baudelaire à défendre Wagner comme Delacroix, tout autant que la solidarité et l'affinité intellectuelles. C'est encore cet instinct qui Ta déterminé, autant que l'affinité et l'admiration, à consacrer des années de labeur à la révélation des œuvres d'Edgar Poe.
Le hasard lui en fit connaître, vers 1846 ou 1847, quelques fragments et en même temps qu'il pressentait un génie profondément relié aux aspirations de son àmé, il décidait de le traduire entièrement et de l'imposer à l'admiration des Français. Le fait est assez rare. L'intention de Baudelaire était d'autant plus méritoire qu'il travaillait avec difficulté, se débattait dans les ennuis d'argent, avait à songer à ses propres créations et savait d'avance que le béné-
fice matériel de l'entreprise serait à peu près nul. Cependant il n'hésita pas à faire ce beau geste d'artiste, et il poursuivit durant toute sa vie active la tâche entreprise, traduisant la presque totalité des contes et des écrits en prose. Je n'ai pas qualité pour décider du degré de perfection d'une traduction semblable : je me borne à dire que, de l'avis des plus qualifiés, elle est un chef-d'œuvre de fidélité, de pénétration scrupuleuse et d'adaptation stylisée. Mais il est à peine utile d'observer que le service rendu par la générosité de Baudelaire à la cause des lettres est inappréciable. Ne fiit-il que l'homme qui nous a donné Edgar Poe, son nom ne périrait pas. Et il n'est que juste d'ajouter que, presque certainement, si Baudelaire n'avait pas accepté de sa pure conscience un tel mandat, Edgar Poe nous fût parvenu beaucoup plus tard, sans cohésion, sans éclat — ou, qui sait ? peut-être jamais.
Au moment même où j'écris cette page, j'apprends la mort de John Ingram, qui, dans une biographie définitive de Poe, fit justice des calomnies astucieuses de Griswold, premier biographe et diffamateur sournois du prodigieux poète. ]Mais l'œuvre équitable et vengeresse d'Ingram ne parut qu'en 1880, trente et une années après la mort de Poe, et une vingtaine d'années après que l'initiative d'un
écrivain français avait assuré à V auteur des Histoires extraordinaires des milliers de lecteurs et les présages d'une gloire immortelle. Ingram rétablit la vérité sur la vie et la personne de Poe ; mais Baudelaire avait, d'emblée, indiqué l'importance de son œuvre et la qualité géniale de son esprit. A Ingram et à Baudelaire, mais à Baudelaire d'abord, le monde intellectuel doit les sombres et puissantes joies d'une œuvre créée par un être exceptionnel, mort à trente-sept ans au delà de l'Océan, dans un pays où ceux qui ne le méconnurent pas totalement se firent de lui l'idée la plus inexacte et le louèrent à contresens,
Baudelaire, par son inetrvention, a réellement empêché que l'œuvre de Poe restât cachée ou nous parvînt défigurée. 11 a réellement créé en France un mouvement qui a contraint le public américain à comprendre l'urgence de mesurer la grandeur d'une telle figure : c'est du pays de France que Poe est revenu prophète aux Etats-Unis — de cette France où il n'alla jamais et où, à l'heure où il mourait désespéré, un autre génie, frère du sien, s'apprêtait à répandre sa gloire, à la sauver, à la venger. Qui sait, sans cette heureuse résolution, ce qu'il fût advenu.^ La partie fantastique et ironique de son œuvre risquait fort de cacher l'autre et de la faire tomber
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dans l'oubli : autant que la méconnaissance totale, cette œuvre encourait la déformation incompréhensive. Même après l'intervention magistrale de Baudelaire, déterminant l'admiration de plusieurs générations de lettrés, Poe est encore aux yeux de trop de gens un auteur d'histoires terrifiantes, d'énigmes policières et de récits grotesques, imbus d'un froid humour mystificateur, et Dieu sait s'il est autre chose ! Sans Baudelaire, qu'en penserait-on aujourd'hui ?
Le poète des Fleurs du Mal a consacré à ses traductions deux préfaces : un essai biographique et critique, et un essai tendant à préciser Testhétique générale de Poe et à la situer dans son milieu et dans son temps. Ce sont deux chefs-d'œuvre de composition et de style, qui achèvent de faire de son œuvre critique une des plus belles du dix-neuvième siècle français. Mais leur portée est bien différente. La première est un modèle d'étude destinée à présenter un auteur étranger, l'esprit de son œuvre, Pensemble de ses méthodes. La seconde est infiniment plus précieuse au point de vue spécial où nous nous sommes placés en ce livre ; elle précise, en effet, avec une merveilleuse clarté, les affinités de Baudelaire et de Poe; elle montre la conjonction de leurs sensibilités et de leurs idéaux ; elle prouve qu'en entrepre-
liant son travail l'écrivain ne cédait pas uniquement au noble désir de servir une mémoire malchanceuse et de faire partager son admiration pour une belle œuvre, mais qu'encore et surtout il obéissait à une nécessité plus profonde, celle d'être le continuateur spirituel d'un génie anticipateur du sien propre. Cette seconde préface est un plaidoyer pro domo et un document sur Baudelaire autant que sur Poe.
L'équation Poe-Baudelaire nous apparaît, en effet, indiscutable aujourd'hui. La traduction n'a été que le trait d'union apparent de ces deux noms ; et il' nous a été donné plus récemment d'en ajouter deux autres, moins rigoureusement sans doute, mais quand même avec une légitimité incontestée : ceux de Mallarmé et de Villiers de l'Isle-Adam, dont l'association résulte de l'association Poe-Baudelaire. Môme sans la traduction, le génie de Ligeia et le génie des Fleurs du Mal nous fussent apparus inséparables. Mais ce fut à l'instant, dès la rencontre fortuite de quelques fragments dans un magazine, qu'avec son intuition aiguë Baudelaire se reconnut un ascendant en ce frère ignoré et prit un engagement envers lui. J'ai déjà dit que ce genre de constatations, s'ajoutant à la simple admiration, déterminait chez ce nerveux un mimétisme. La vérité est qu'aucune des personnalités contemporaines ayant
ému Baudelaire ne réunit jamais autant de traits propres à lui présenter le miroir de sa propre destinée et qu'à mesure qu'il s'enquit passionnément des détails de l'existence de Poe, il dut être à la fois effrayé et violemment attiré en reconnaissant qu'il refaisait un voyage dans sa propre vie et sa propre mentalité.
J'ai dit aussi, à ce propos, combien Baudelaire était enclin à forcer le parallèle, à prendre acte de quelques détails biographiques, physiologiques, moraux (chagrins fauiiliaux, pauvreté après l'aisance, goût des excitants, insuccès, isolement moral), pour se figurer qu'il était réellement le double de son modèle et parvenir ainsi à l'arcane de sa pensée. Mais réellement ces deux êtres qui ne se connurent jamais étaient d'accord sur presque toutes les questions spirituelles comme après des années de méditation en commun, et Baudelaire s'est trouvé redire les pensées essentielles de Poe à une vingtaine d'années de distance, presque avec la même intonation, tout en gardant le mérite de les avoir pensées tout seul. Gela nous est attesté d'ailleurs par une lettre de lui au critique d'art Théophile Thoré, datée de 1864. Baudelaire y plaide auprès de Thoré la cause de son ami Manet, lui expliquant que Manet fut accusé d'avoir pastiché Goya et Velazquez — alors
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qu'il n'en avait encore jamais vu les œuvres et peignait instinctivement selon leur méthode — et il ajoute : a Vous doutez de ce que je vous dis et que de si étonnants parallélismes géométriques puissent se présenter dans la nature. Eh bien ! on m'accuse, moi, d'imiter Edgar Poe ! Savez-vous pourquoi j'ai si patiemment traduit Poe ? Parce qu'il me ressemblait . La première fois que j'ai ouvert un livre de lui, j'ai vu avec épouvante et ravissement non seulement des sujets rêvés par moi, mais des phrases pensées par moi et écrites par lui vingt ans auparavant ! . . . » Au reste, dès 1858, Baudelaire, en une lettre à Arnaud Fraisse, indiquait déjà cette surprise. « En 1846 ou 1847, j'eus connaissance de quelques fragments, j'éprouvai une commotion singulière. Ses œuvres complètes n'ayant été rassemblées qu'après sa mort en une édition unique, j'eus la patience de me lier avec des Américains vivant à Paris pour leur emprunter des collections de journaux qui avaient été dirigés par Poe. Et alors je trouvai, croyez-moi si vous voulez, des poèmes et des nouvelles dont j'avais eu la pensée, mais vague, confuse, mal ordonnée, et qu'il avait su combiner et mener à la perfection, .. » De cette coïncidence est résultée la cohérence merveilleuse du traducteur et de l'auteur traduit, à tel point que nous avons la sensation d'une œuvre
originale en français ou d'un auteur impeccablement bilingue ayant récrit la version française de son texte primitif. Il n'existe pas au monde un travail plus apte à réhabiliter la traduction des trop justes reproches que les artistes lui ont si souvent adressés. Un tel concours d'affinités intellectuelles est une exception heureuse. On en trouve la résonance, si je puis dire, dans les quelques traductions que Mallarmé a données de certains poèmes de Poe. La science de la langue anglaise, l'art et la linguistique de France, s'unirent également à l'affinité d'une poésie mystérieusement musicienne, au destin d'un génie incompris, pour permettre à Mallarmé, disciple de Gautier et de Baudelaire, de continuer si dignement pour les poésies l'œuvre menée à bien, pour la révélation des proses, par son aîné.
Les deux préfaces constituent une complète déclaration de principes. Elles se relient directement à la préface de l'étude écrite à propos des beaux-arts à l'Exposition de 1855 et en affirment plus fermement encore les deux idées essentielles : le dégoût du « progrès » au sens où l'entendent les primaires de la presse démocratique, et le rejet de toute intrusion des fins moralisatrices dans l'art. Ces préfaces se relient, d'autre part, à l'essai sur le comique et l'essence du rire précédant l'étude sur les carica-
turistes, où Baudelaire insistait sur la théorie catholique de la perversité innée, idée qu'un des poèmes en prose, le Mauvais Vitrier, exprime encore sous un© autre forme. Les transitions entre ces diverses idées nous dessinent la courbe psychologique de Baudelaire et nous donnent l'explication la plus plausible de son attitude morale : les comprendre, c'est comprendre la relation étroite entre les inclinations de son humeur et la justification esthétique et sociale qu'il leur trouvait ; c'est saisir que, si Baudelaire fut, dans le domaine de l'art, la santé, la dignité et la mesure mêmes alors que dans la vie privée il se montra souvent autre, il n'y avait pourtant point là une antinomie. C'est réellement parce qu'il tenait à préciser ces deux attitudes et les trouvait légitimes qu'il alliait la sincérité et la grandeur de la conception à la froide mj'stification, à la misanthropie méprisante et au sensualisme triste dans ses rapports personnels avec la vie contemporaine. Tenant le progrès pour une utopie, ayant horreur de la littérature vertueuse, considérant l'innéité du mal comme l'aimantation des actions humaines et une des preuves de la mission rédemptrice de la religion, Baudelaire ne pouvait vivre sans révolte dans son époque d'académiciens bourgeois, de socialistes à la Gabet, d'utilitaires, de matérialistes,
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de prêcheurs de petite vertu, et à celte révolte la réaction d'une sensibilité extrême et d'une nervosité subtile et violente devait nécessairement donner la forme du défi paradoxal.
Si, dans sa vie privée, cette forme ne fut pas toujours heureuse, si elle lui nuisit, en revanche c'est avec un incomparable accent de ferme dignité, d'ironie mesurée, de noblesse intellectuelle, que Baudelaire a laissé tomber de ses lèvres minces, au sourire glacial, quelques-unes de ces phrases hautaines qui sont irréparables, plus outrageantes que des soufflets, et que les tenants de la morale banale ne pardonneront jamais. On s'explique, en les relisant, que tant de détracteurs se soient acharnés à accabler le poète réfractaire en s'armant contre lui des moindres faiblesses de sa vie. Toute la seconde préface aux Contes de Poe est un acte d'accusation où l'écrivain français, douloureusement indigné par le martyre du poète américain, renchérit encore sur les protestations de celui-ci contre la platitude de « la barbarie éclairée au gaz ». Tout ce qui s'adresse ici à l'horrible Amérique où le génie de Poe souffrit tant, à l'Amérique de Franklin, « l'inventeur de la morale de comptoir, le héros d'un siècle voué à la matière » — tout cela s'adresse également à la société du second Empire. « Le progrès, cette grande
hérésie de la décrépitude... ». « Une nation dite sauvage, c'est-à-dire privée de toutes les ingénieuses inventions qui dispensent l'individu d'héroïsme... » « L'homme civilisé invente la philosophie du progrès pour se consoler de son abdication et de sa déchéance... il se trouve confiné dans les régions infiniment petites de la spécialité... >■> « Il sera toujours difficile d'exercer noblement et fructueusement à la fois l'état d'homme de lettres sans s'exposer à la diffamation, à la calomnie des impuissants, à l'envie des riches, cette envie qui est leur châtiment ! — aux veno'eances de la médiocrité bourgeoise. Mais ce qui est difficile dans une monarchie tempérée ou une république régulière devient presque impraticable dans une espèce de capharnaûm où chaque sergent de ville de l'opinion fait la police au profit de ses vices — ou de ses vertus, c'est tout un... » Croyons bien que de telles phrases, entre d'autres, ont été lues et soigneusement retenues par la haine tenace des médiocres contre toute nature supérieure et irréconciliable ; car ils savent discerner de telles natures aussi bien ({ue nous, mais c'est pour les exécrer et dresser contre elles le décri ou l'oubli. Me trompé-je encore en évoquant, à la lecture de phrases semblables, le style et l'esprit des Pensées de Pascal ? Et ceci : « Certains esprits, solitaires
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au milieu de la foule et qui se repaissent dans le monologue, n'ont que faire de la délicatesse en matière de public : c'est, en somme, une espèce de fraternité basée sur le mépris » ? Villiers de l'Isle- Adam, si proche de Baudelaire, devait se rappeler cette phrase quand il disait négligemment : « Le plus court n'est-il pas de serrer la main de tout le monde ? » Et ceci, encore, évoque plutôt La Bruyère ou La Rochefoucauld par le tour et le sentiment : « Parmi l'énumération des droits de l'homme que la sagesse du dix-neuvième siècle recommence si souvent et si complaisamment, deux assez importants ont été oubliés, qui sont le droit de se contredire et le droit de s'en aller. Mais la société regarde celui qui s'en va comme un insolent : elle châtierait volontiers certaines dépouilles funèbres... Il est rare qu'une sépulture fraîche et illustre ne soit pas un rendez-vous de scandales. D'ailleurs la société n'aime pas ces enragés malheureux et, soit qu'ils troublent ses fêtes, soit qu'elle les considère naïvement comme des remords, elle a incontestablement raison. »
Les préfaces où se rencontrent de telles pensées sont donc au nombre des documents les plus riches qui, autrement que les anecdotes accumulées par les chercheurs et curieux de la critique biogra-
phique, nous permettent de pénétrer le caractère intime de Baudelaire et la raison secrète de ses étrangetés apparentes. Elles contribuent à nous livrer la morale de cet immoraliste, et je dirais même ses opinions politiques et sociales si ce n'était presque ridicule en parlant d'un homme pour qui l'art fut tout. Malgré la foucade de 1848 et la brève tentative de se faire journaliste politique en province, Baudelaire, catholique dogmatique, idéaliste, antidémocratique, antiprogressiste, classique, traditionaliste, eût évidemment, lui qui admirait le génie de Joseph de Maistre, préféré la monarchie à tout régime, si l'aspect du règne de Louis-Philippe, des quatre années utopiques et désordonnées de la seconde République, du second Empire enfin, n'avail créé chez lui une indifférence invariablement dégoûtée. J'insiste surtout sur le fait que, pour qui veut comprendre vraiment Baudelaire, la lecture des Fleurs du Mal ne suffit point : il faut lire toute son œuvre en prose avec la même attention. Elle explique les poèmes eux-mêmes, elle écarte l'erreur que ce titre célèbre et inopportun a entretenue, elle fait entrevoir la coordination des idées sur la morale, la société, la mission du poète, que Baudelaire a émises sans les rassembler en un ouvrage, et qui constituent pourtant une véritable éthique, donnant
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à la fois la mesure de son classicisme et de son originalité. De même qu'on pourrait composer une plaquette d'axiomes sur la peinture donnant la plus haute idée de « Baudelaire critique d'art », de même on pourrait en composer une qui condenserait un « Baudelaire moraliste » ; et ces minces feuillets apparaîtraient étonnamment propres à le relier ànos classiques les plus incontestés. Ce seraient, pour tout artiste, deux précieux petits carnets de poche ! Et la juxtaposition de ces aphorismes dispersés dans l'œuvre en prose, dans des écrits disparates et circonstanciels, donnerait le juste sentimcntde la parfaite unité de cet esprit.
Les notes biographiques réunies par Baudelaire en sa préface à la première série des Contes de Poe ont été présentées par lui de façon parfois tendancieuse, d'abord parce qu'il ne possédait pas encore des données absolument complètes et exactes, ensuite parce qu'il semble avoir cédé à son désir coutumier de forcer un peu le parallélisme entre luimême et ceux qu'il admirait. Le service rendu par lui est trop grand, et il a été rendu de façon trop généreuse et trop belle, pour que nous osions l'incriminer quant à des points secondaires. Néanmoins il nous sera licite de dire que le temps, l'apport de nouveaux documents, nous ont mis à môme de
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modifier notre jugement sur Poe. -Baudelaire, par exemple, est allé jusqu'à considérer l'alcoolisme de Poe et sa crise finale comme un suicide et aussi comme un procédé pour retrouver dans le retour de l'état d'ivresse un certain ordre de visions. Cette hypothèse a séduit son désir de romanesque tragique; il a vu dans l'hypersensibilité du poète, voisine de la sienne, et dans sa dipsomanie héréditaire la rançon fatale des plus nobles dons, et il en a présenté une fière défense et une justification séduisante et ingénieuse, faisant entendre que Poe buvait tout exprès pour s'inspirer, et remarquant pourtant que son œuvre restait rigoureusement lucide et sans désordre. L'existence matérielle et intellectuelle de Poe, que nous connaissons mieux aujourd'hui, écarte ces suppositions : de même, l'examen impartial de certains épisodes sentimentaux sur lesquels le poète biographe a élégamment glissé (relatifs à M""^ Osgood, à M""" Whitman) nous conduit à séparer nettement le caractère personnel et le génie littéraire de Poe. Ses désordres ne sauraient être présentés comme des procédés d'auto-excitation : l'hérédité et l'infortune suffisent — ne disons pas à les excuser, car il est insolent et bouffon d'excuser le génie — mais à les expliquer. Contrairement à la thèse de Baudelaire, ce n'est pas à cause d'eux, mais mal-
gré eux, que Poe a produit ses chefs-d'œuvre ; et cela peut être répété pour Baudelaire lui-même. Encore Baudelaire, dans sa jeunesse romantique, a-t-il pu croire comme beaucoup qu'il était utile de systématiser de tels désordres (notamment quant à l'opium ou au haschisch, la dipsomanie l'ayant hanté beaucoup plus tard). L'idée d'utiliser un vice comme procédé d'excitation intellectuelle est restée étranoère au cerveau du jeune Américain de Virginie qui débutait en 1835 quand Baudelaire était encore lycéen, et mourait à trente-six-ans, en 1849, quand Baudelaire gardait encore inédits les principaux poèmes des Fleurs du Mul. Poe s'est créé un monde de rêves et d'ironies sans rapports avec le monde romantique, et si son traducteur s'est servi des notes de Neal, Willis et Graham pour dégager la vérité de la biographie diffamatoire de GrisAvold, les travaux récents, autrement amples et vraiment définitifs d'Ingram, autant que l'étude des Marginalia et des lettres, nous renseignent péremptoirement. La gradation des écrits de Poe, évoluant de l'ironie, de la terreur et des contes mathématiques aux créations de rêve pur, de Ligeia à la Chute de la Maison Ushei\ à Puissance de la Parole^ à Révélation magnétique^ à Eurêka^ est établie par les dates et s'atteste due à un écart grandissant entre la raison pratique et la raison
pure. Du conteur, du polémiste, de l'iiallucinateur, du « farceur » (le mot est de Baudelaire et on sait dans quel sens profond il l'a employé), un idéologue, un métaphysicien se dégageaient de plus en plus, et l'alcool et le désespoir n'y étaient pour rien.
La même « beauté déroulée » du développement majestueux d'un style sobre et harmonieux, que nous avons déjà admirée dans l'étude sur Quincey, se retrouve dans les pages où, après avoir apprécié la vie et la figure de Poe, Baudelaire expose son esthétique. Ceci est, comme toujours, d'un de nos plus grands essayistes. Si Baudelaire s'est un peu mépris en voyant un holocauste littéraire dans la terrible dipsomanie de son frère intellectuel, on ne peut que s'émerveiller de la façon dont il l'a compris et défini en tant qu'artiste. Sauf peut-être une réserve sur sa tendance à prendre trop au sérieux le sarcastique jeu d'esprit de la Genèse cVun poème^ tout est la vérité et la profondeur même. Ne nous lassons pas de redire que des pages comme la définition delà « nouvelle » devraient être données en exemple classique, si nos pédants savaient lire, et trouver le véritable classique là où il est. Le parallélisme entre les idées des deux poètes était trop grand — c'est un curieux prodige, un cas peut-être unique de ménechmes littéraires — pour que le haut sens critique de Baude-
laire i^d'ailleurs très supérieur à celui de Poe) ne le conduisît pas ici à la perfection. Posséder le don d'analyse et de synthèse le plus magistral et avoir à l'exercer sur l'œuvre d'un homme dont on se trouve être le double, en sorte qu'en l'élucidant on approfondit sa propre nature, quel plus sûr acheminement vers le chef-d'œuvre ? Si Baudelaire nous a tu sa joie et son émerveillement presque effrayé de se reconnaître si absolument dans l'être auquel le hasard l'avait conduit, nous pouvons du moins les conjecturer, et ils se révèlent dans toute la fervente tonalité du morceau.
Mais peut-être précisément parce qu'il comprenait si totalement l'artiste, Baudelaire semble avoir peu soupçonné l'idéologue et le métaphysicien. L'artiste les lui a cachés — ou mettons qu'il n'ait pu tout en dire et qu'il ait remis le projet d'une étude ultérieure plus complète. Il est remarquable qu'aucune préface n'accompagne la traduction à'Eureka. Nous ne pouvons que nous en tenir aux textes : ils montrent que Baudelaire a pris en soi l'art de Poe, sa composition, son ironie, sa terreur. Et certes cela suffit à l'admiration. Mais nous sommes enclins de plus en plus à voir dans Poe autre chose, un second sens, une fin plus mystérieuse et plus haute.
La réputation de Poe est, pour la généralité du pu-
blic et notamment en Angleterre, celle d'un conteur fantastique excellant à ménager ses effets de terreur : la beauté supra-humaine de ses chastes figures féminines ne saisit point; les poèmes, hormis deux ou trois, sont connus des seuls lettrés, et quant aux principes de criminologie et de magnétisme, qui sont pour l'époque où Poe les formula de véritables intuitions du génie, on ne les isole pas des contes où ils ne semblent être, modestement, que des ressorts de la composition. L'homme qui, lui aussi, créa « un frisson nouveau » a été un contemplatif d'une tout autre envergure. S'il avait été simplement l'aristocrate, le styliste, l'esthéticien, le « parfait magicien » cju'admira Baudelaire, nous ne saurions relier sa métaphysique et sa mysticité au tragique immédiat de ses Contes. Son imagination ne consistait pas à créer un monde chimérique distant du nôtre, mais à extraire l'étrange du fait apparemment naturel grâce à un emploi nouveau de la méthode psychologique. Ce « fantastique logique » est opposé à l'invention des conteurs qui supposent des faits et des milieux exceptionnels et fictifs. L'imao-ination de Poe est celle des occultistes et des métaphysiciens; s'opposant à toute déformation du réel, mais voyant dans le réel ce que le vulgaire néglige d'y voir, elle retrouve sous le fait quotidien
quelques Iqis générales de l'univers, elle procède du simple au profond et de l'ordinaire à l'inquiétant. L'art précis de Poe, sa clarté dans l'exposition des faits, lui servent à entraîner Fesprit du lecteur sans défiance, de degré en degré, jusqu'à le laisser en présence de contrées inconnues, de tréfonds de l'ànie, sans qu'il puisse comprendre comment il y a été amené. Et c'est là le véritable sens de \q. perversité magique de Poe, c'est-à-dire de ce détournement insensible de la vie au rêve, lequel n'est que la vie contemplée plus intensément.
Les récits de Poe ne sont que les « illustrations » d'une théorie, d'un système idéologique. Baudelaire a soupçonné cela, mais le caractère d'art l'a trompé; il a cru qu'il ne s'agissait que d'un système d'art, ayant pour fin l'art de composer. Beaucoup des contes de Poe commencent par l'exposé des données d'un problème psychologique, et le récit ne suit qu'à titre d'exemple. En isolant ces données de leurs contextes, on obtient assez aisément l'aspect d'un système coordonné où les maladies de la personnalité apparaissent déterminées par la perversité, péché originel selon l'explication du catholique Baudelaire, attirance magnétique de l'infini et prépondérance de l'inconscient selon Poe. Tous les actes des héros de Poe ont ce mobile unique, et tous ses personnages
se réduisent à un unique héros. Les plus puissants effets d'horreur combinés par l'artiste, par ce génie effrayant disparu à trente-sept ans, se révèlent comme les signes, les phénomènes, les conséquences d'un seul principe ; et c'est lui qui est véritablement hallucinant. Toute catastrophe s'oublie; l'essentiel, c'est la loi qui, l'ayant causée, pourra la reproduire. Au delà de la zone des terreurs humaines, nous entrons dans une région de raison pure. Il est impossible de relire un récit de Poe sans que, bien quelateneur nous soit déjà connue, le sentiment d'indéfinissable et fascinant effroi nous ressaisisse. C'est que le sujet, dans un conte fantastique de tout autre auteur, est tout, et que la surprise s'émousse, tandis que Poe a su saisir une loi abstraite qui, elle, est permanente et rayonne toujours avec la même puissance. La perversité de Poe — ai-je besoin de le dire ? — doit être dépouillée de tout sens péjoratif : ce terme exprime l'action des lois magnétiques, cosmiques, primant chez l'être supérieur les lois de l'instinct.
Génie scientifique et philosophique autant que littéraire, Poe n'a pas assez vécu pour réaliser les vastes synthèses qu'il eût probablement, dans l'âge mùr, substituées à sa littérature de contes et à ses fantaisies sarcastiques s'il eût pu vivre sans la dure obligation de les inventer, luireka n'est que la
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tentative annonciatrice de cette période interrompue par la mort précoce. Nous devons considérer les réflexions de Poe sur l'analyse et l'imagination, les prolégomènes du Démon de la Perversité et de Bérénice constituant une psycho-physiologie absolument nouvelle alors, le transcendantalisme de Puissance de la Parole^ de Monos et Una^ d'Eiros et Channion, le dédoublement psychique et la synchronie àe,Williani Wilson et Auguste Bedloe, Ligeia, Morella, les hypothèses sur la criminologie, l'irresponsabilité, la télépathie, l'interpénétration, comme des notes sur ces grandes lois immodifiables de la fatalité qui sont la climatologie et la météorologie spirituelles. L'homme de Poe, intellectuel absolu, sans bonheur, sans famille, sans pays, sans amour même (car les femmes de Poe sont des visions), se penche sur les crimes, les fléaux, les terreurs, les pitiés, avec une attention violente et méthodique; mais il est absorbé par la recherche des lois des faits, et non pas eux. 11 est à la vie un perpétuel étranger.
Baudelaire a peut-être soupçonné cette façon de concevoir Poe au delà de l'apparence de ses écrits, façon qui de plus en plus nous semble la vraie. Mais il s'en est tenu à louer l'artiste et le créateur de frissons. Sa similitude avec l'homme qu'il admira
tant devait d'ailleurs se prolonger jusque dans les erreurs de l'opinion publique sur l'un et l'autre : si je tends en ce livre à prouver combien on a eu tort de prendre Baudelaire pour un poète macabre, inspirateur malgré lui d'une ridicule littérature, il est trop véritable que récemment encore nous avons vu adapter des contes de Poe à l'usage de petites scènes pour donner aux badauds la chair de poule. La méconnaissance des intentions cachées sous l'anecdote horrifique était absolue. Gomme, pour beaucoup, Baudelaire est l'auteur de la Charogne, que de gens ne voient en Edgar Poe qu'un inventeur d'épouvantails, l'auteur du Système du docteur Goudron on du Chat noir! Que de sottes accusations de névrose, de satanisme, de décadence, unissent encore devant l'opinion vulgaire ces deux merveilleux maîtres ! On aimerait du moins que Baudelaire, révélateur de son aîné, l'eût approfondi et commenté tout entier, Teût aperçu tel qu'il est — c'est-à-dire bien plus grand encore qu'il ne l'a dit — et eût montré d'emblée ce que nous avons constaté bien plus tard : l'idéologie de Poe, dont ses contes ne sont que les illustrations, les prétextes, les « images ». Mais les images étaient si saisissantes que Tardât regard d'artiste de Baudelaire s'est attaché exclusivement à elles. Du moins en a-t-il donné une
transcriptiou et une glose également impeccaibles; et nous pouvons conjecturer, quant à son absteation d'une tentative d'élucider le second sens, soit que le temps lui a manqué, soit qu'il s'est gardé d,e s'aventurer dans l'analyse philosophique. Moraliste, mais non philosophe, Baudelaire était infiniment soucieux de n'entreprendre que ce qu'il pouvait conduire à la perfection ; et son sens critique de soi et d'autrui était, trop pénétrant pour qu'il ne reconnût pas combien, si Poe ne fut pas plus grand artiste que lui, il lui était supérieur comme penseur. Il était le tact même, et il a peut-être préféré se taire que parler confusément du métaphysicien, réservant toute sa maîtrise pour bien présenter le conteur et le poète. C'est du moins ce que semble indiquer une phrase delà première version de sa préface, relative aux tendances métaphysiques d'^'z^/'eAr/.- « On comprendra facilement pourquoi je ne veux pas m'engager à la légère dans la discussion d'une si ambitieuse tentative. Je craindrais de m'égarer et de calomnier un auteur pour lequel j'ai le plus profond respect... Il faut lire ce livre avec précaution et faire la vérification de ses étranges idées par la juxtaposition des systèmes analogues et contraires. » L'embarras est ici à la fois franchement avoué et délicatement confessé, et après tout nous
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devons plutôt en savoir gré à Baudelaire. Eurêka est de ces livres qui ne peuvent se commenter efficacement et dont s'impose le tête-à-tête exclusif avec les lecteurs, lesquels ne peuvent être que de deux sortes : ceux qui les comprendront entièrement tout seuls, et ceux auxquels aucune glose ne les ferait comprendre.
LES recherches pieuses et obstinées des admirateurs de Baudelaire, de Banville et Asselineau à Octave Uzanne, Charles Cousin. Spoelberch de Lovenjoul, Eugène et Jacques Crépet, Féli Gautier, Edouard Champion, Jules Bertaut et Alphonse Séché, ont été guidées par le souci de mettre en lumière les moindres faits et les moindres notes. J'ai dit, au début de cette étude, mon sentiment sur cette façon de concevoir; j'insiste volontiers sur la déférence pleinement due à une si scrupuleuse exhumation. Elle a pu, contre le vœu de ceux qui Taccomplirent, fournir des arguments aux détracteurs haineux de Baudelaire, mais elle a aidé aussi à dissiper une légende dont Tobscurité même permettait aux ennemis du poète d'accumuler impunément des griefs absurdement exagérés. Je n'ai pas caché mon intention de laisser de côté les détails dont la curiosité fait le
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principal intérêt, de ne faire allusion à l'homme privé que pour définir les directions générales de son art, et de tenter surtout la synthèse de sa figure devant l'avenir, bien des traits n'ayant plus, après un demi-siècle, qu'un intérêt documentaire et pittoresque pour une petite élite de bibliographes. Ces considérations m'engageront à parler brièvement des fragments posthumes, journaux intimes, lettres, projets, dont on a rassemblé une quantité assez considérable. Je penserai toujours qu'il y a quelque trahison à révéler les ébauches et les carnets confidentiels d'un artiste au grand public, que ce sont là des reliques précieuses pour sa seule famille et que cette famille — en l'espèce, celle des artistes ayant vraiment admiré et compris le mort — doit les garder pour elle aussi jalousement que ses parents selon la nature les eussent soustraits aux étrangers. Il est déjà assez vil que, dans le domaine de la peinture, l'avidité des marchands fasse un sort au moindre croqueton retrouvé dans l'atelier d'uiu artiste réputé. Cette spéculation ne peut heureusement s'étendre aux boutades que griffonna un écrivain. C'est sur l'œuvre achevée que le public fondera son jugement; c'est d'après elle qu'il faut l'aidera le former, et non d'après ce que, parallèlement aux créaiions terminées et signées, une minorité d'amateurs
pieux ou curieux aura réussi à recueillir. Je ne relèverai donc dans les posthumes de Baudelaire que quelques traits utiles à fortifier les assertions des précédents chapitres de ce livre. Devant l'avenir, tout le reste doit tomber — et pour Baudelaire nous sommes déjà l'avenir.
Il est bien rare, par exemple, que les lettres recueillies contribuent à notre jugement littéraire. Hormis deux ou trois et quelques traits épars dans une dizaine d'autres, nous confiant des opinions sur l'art et les lettres d'alors, elles nous éclairent uniquement sur la vie privée de Baudelaire; quelques-unes indiquent le caractère respectueux de son attachement pour M"" Sabatier; d'autres, adressées à ses éditeurs, nous renseignent sur sa scrupuleuse mise ^u point des moindres détails de composition et de typographie de ses poèmes ; d'autres nous disent les vraies intentions de sa candidature académique; mais la presque totalité a trait à ses ennuis d'argent, à leur hantise croissante, et on ne peut les lire sans ressentir la triste obsession qui les a dictées. On croirait entendre l'écho du lamentable refrain de l'existence de Balzac, et on est ému et consterné en voyant se débattre et s'enliser dans de misérables questions de chiffres, pour trois ou quatre cents francs, l'esprit dun être fier, sensible, souffrant. Au
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moins cette lecture sert-elle à apporter une preuve de plus contre la légende perfide; car elle révèle un « immoral » aussi rigidement honnête en affaires ([u'en critique, incapable du moindre expédient déloyal pour se soustraire à ce qui l'exaspère et l'écrase, et malheureux en raison directe de sa probité. Mais cesdocumentsneconcernentexactementque l'homme et Baudelaire n'eut jamais l'arrière-pensée de les savoir publiés ou même divulgués. Je crois même pouvoir affirmer que cette hypothèse l'eût blessé, lui si réservé, dandy jusqu'au stoïcisme, répugnant à se confier et se plaindre, ayant apporté tant de soin à composer son attitude comme son œuvre et à ne livrer de son âme à la foule que certaines régions et dans certaines conditions. Nous aurons éprouvé le besoin de tout savoir de lui, tant qu'il était encore près de nous. C'est chose faite. Mais j'estime qu'il vient une heure de prescription où ce qui a été su doit retomber dans le silence et l'oubli... pour toujours. Il est inutile, il est néfaste môme, que, dans la pensée de ceux qui, éternellement, admireront les Fleurs du Mal, subsiste la possibilité de se rappeler également ses misères pécuniaires. Ceci doit dormir avec le pauvre mort, et les billets à ordre n'ont pas à accompagner dans les siècles les feuillets où s'inscrivit le génie.
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Il en va tout autrement des fragments posthumes. Assurément on y trouve des déchets négligeables, mais il en est de fort beaux. Leur lecture est instructive à la fois pour élucider la ps}xhologie personnelle de Baudelaire et pour vérifier certains des principes esthétiques dont son œuvre en vers et en prose est résultée. L'impression dominante qu'impose cette lecture est celle d'une nature de nerveux hypersensible, fébrile, chez qui la délicatesse extrême engendre, au contact des sottises et des laideurs sociales, les réactions de l'injustice rageuse et de la misanthropie, mais d'une nature droite, aimante, généreuse, chez qui Ihorreur de toute hypocrisie se traduit par la révolte d'une énorme, d'une incoercible franchise. Et de tout ceci naît un moraliste, au vrai sens du terme, un « moraliste immoraliste », c'est-à-dire un homme qui n'accepte aucune des valeurs de la morale courante, en nie la stabilité, les revise librement et refuse de confondre le préjugé traditionnel avec la vérité morale. Condensées dans une admirable prose, les réflexions de Baudelaire se relient incontestablement à celles de Vauvenargues, de La Rochefoucauld, de Rivarol, de Chamfort et de Nietzsche, autant par la liberté absolue de la pensée que par la forme concise, axiomatique,. sourdement indignée ou s'élevant au-dessus de toute
•H^ CilAHLEri BAUDELAIRE ^
indignation jusqu'à une ironie glaciale et sereine. Cette opinion sur un « Baudelaire moraliste », caractérisé par un choix de courts extraits, que j'émettais à propos de certains passages de ses essais et même de certains de ses poèmes, est confirmée pleinement par la lecture de ses fragments posthumes : bien des phrases éparses y contribueraient à la sélection. Et, en fin de compte, c'est là le véritable intérêt intellectuel des brouillons qui ont été coUigés un peu partout. On a retrouvé des poèmes erotiques ou satiriques, diversement datés, et négligeables ; des projets de pièces et de nouvelles, informes ; quelques articles circonstanciels dont l'intérêt n'existe plus; la première version des préfaces pour la traduction de Poe; deux longs fragments de dure critique sur Jules Janin et Villemain, où Baudelaire s'est donné beaucoup de mal pour relever sarcastiquement les niaiseries proférées par ces deux écrivains ; les notes volumineuses du livre sur la Belgique, auquel son humeur chagrine attachait une importance extrême, avec la ténacité d'un esprit aigri et guetté par la maladie, et dont nous pouvons penser aujourd'hui qu'heureusement il ne déparera point ses œuvres achevées. Les quelques observations amusantes et justes, dont certaines remarques sur les églises de Belgique et l'art jésuite, sont
noyées dans les verbosités d'une verve rageuse et pénible, exaspérée par des détails insignifiants et triviaux. Enfin on a retrouvé et groupé des notes sous deux rubriques indiquées par Baudelaire luimême : Journaux Intimes et Mo?i Cœur mis à nu (ce dernier titre suggéré par une phrase des Marginalia de Poe). Et là presque tout est original, attirant et parfois admirable. Et à travers les feuillets épars, auxquels on a assigné une ordonnance parfois hypothétique, d'après quelques dates et en dépit des lacunes, les phrases évocatrices de la vie intérieure semblent s'appeler, se coordonner d'elles-mêmes. Voici, par exemple, qui me justifiera peut-être de parler de 1' « accent pascalien » de Baudelaire :
« A propos du sommeil, aventure sinistre de tous les soirs, on peut dire que les hommes s'endorment journellement avec une audace qui serait inintelligible si nous ne savions qu'elle est le résultat de l'ignorance du danger. »
« Dans certains états de l'âme presque surnaturels, la profondeur de la vie se révèle tout entière dans le spectacle, si ordinaire qu'il soit, qu'on a sous les yeux. Il en devient le symbole. »
Ceci est proche de Ghamfort :
« Les dictateurs sont les domestiques du peuple — rien de plus, un foutu rôle d'ailleurs; et la gloire
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est le résultat de l'adaptation d'un esprit avec la sottise nationale. »
« Dans l'amour, comme dans presque toutes les affaires humaines, l'entente cordiale est le résultat d'un malentendu. Ce malentendu, c'est le plaisir. L'homme crie : « O mon ange ! » La femme roucoule : « Maman ! maman ! » Et ces deux imbéciles sont persuadés qu'ils pensent de concert. Le gouffre infranchissable, qui fait l'incommunicabilité, reste infranchi. »
« L'homme, c'est-à-dire chacun, est si naturellement dépravé, qu'il souffre moins de l'abaissement universel que de l'établissement d'une hiérarchie raisonnable. »
Et voici une page de méditation acerbe, hautaine comme une page de De Maistre, et singulièrement actuelle, d\ine terrible force d'anticipation en certaines de ses phrases : il faut la citer en entier. Elle fait aussi songer au Nietzsche de la seconde période, par l'âpreté du ton et la concentration du dédain :
« Le monde va finir. La seule raison pour laquelle il pourrait durer, c'est qu'il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire, particulièrement à celle-ci : Qu'est-ce que le monde a désormais à faire sous le ciel? Car, en supposant qu'il continuât à exister matériel-
•^^ SA VIE — SON aUT — SA LEGENDE ^^
lement, serait-ce une existence digne de ce nom et du Dictionnaire historique? Je ne dis pas que le monde sera réduit aux expédients et au désordre bouffon des républiques du Sud-Amérique, que peut-être même nous retournerons à l'état sauvage, et que nous irons à travers les ruines herbues de notre civilisation chercher notre pâture, un fusil à la main. Non; car ces aventures supposeraient encore une certaine énergie vitale, écho des premiers âges. Nouvel exemple et nouvelles victimes des inexorables lois morales, nous périrons par où nous avons cru vivre. La mécanique nous aura tellement américanisés, le progrès aura si bien atrophié en nous toute la partie spirituelle, que rien^ parmi les rêveries sanguinaires , sacrilèges ou antinaturelles des utopistes, ne pourra être comparé à ses résultats positifs. Je demande à tout homme qui pense de me montrer ce qui subsiste de la vie. De la religion, je crois inutile d'en parler et d'en chercher les restes, puisque se donner la peine de nier Dieu est le seul scandale en pareilles matières. La propriété avait disparu virtuellement avec la suppression du droit d'aînesse ; ?nais le temps viendra oit l'humanité, comme un ogre vengeur, arrachera leur dernier morceau à ceux qui croiront avoir hérité légitimement des révolutions. »
C'est moi qui souligne. En présence de l'effroyable catastrophe européenne, dont le trait capital est la revanche du matériel mécanique sur le « matériel humain », la machine écrasant l'homme qui l'inventa et la multiplia, en présence d'autre part du collectivisme, on peut avouer que le « poète névropathe » avait, il y a plus d'un demi-siècle, le don de prévision !
Mais poursuivons :
« Encore là ne serait pas le mal suprême. L'imagination humaine peut concevoir sans trop de peine des républiques ou autres États communautaires dignes de quelque gloire, s'ils sont dirigés par des hommes sacrés, par de certains aristocrates. Mais ce n'est pas particulièrement par des institutions politiques que se manifestera la ruine universelle ou le progrès universel; car peu m'importe le nom. Ce sera par V avilissement des cœurs. Ai-je besoin de dire que le peu qui restera de politique se débattra péniblement dans les étreintes de l'animalité générale et que les gouvernants seront forcés, pour se maintenir et pour créer un fantôme d'ordre, de recourir à des moyens qui feraient frissonner notre humanité actuelle, pourtant si endurcie? — Alors le fils fuira la famille, non pas à dix-huit ans, mais à douze, émancipé par sa précocité gloutonne; il
la fuira, non pas pour chercher des aventures héroïques, non pas pour délivrer une beauté prisonnière dans une tour, non pas pour immortaliser un galetas par de sublimes pensées, mais pour fonder un commerce, pour s'enrichir... — Alors les errantes, les déclassées, celles qui ont eu quelques amants et qu'on appelle parfois des anges, en raison et en remerciement de l'étourderie qui brille, lumière de hasard, dans leur existence logique comme le mal, alors celles-là, dis-je, ne seront plus qu'impitoyable sagesse, sagesse qui condamnera tout, hors l'argent, tout, même les erreurs des sens ! Alors, ce qui ressemblera à la vertu, que dis-je ! tout ce qui ne sera pas r ardeur vers Plutus sera réputé un immense ridicule. La justice., si à cette époque fortunée il peut encore exister une justice., fera interdire les citoyens cjui ne sauront pas faire fortune. Ton épouse, ô Bourgeois ! ta chaste moitié, dont la légitimité fait pour toi la poésie, introduisant désormais dans la légalité une infamie irréprochable, gardienne vigilante et amoureuse de ton coffre-fort, ne sera plus que l'idéal parfait de la femme entretenue. Ta fille, avec une nubilité enfantine, rêvera dans son berceau qu'elle se vend un million, et toi-même, ô Bourgeois, moins poète encore que tu n'es aujourd'hui, tu n'y trouveras rien à redire, tu ne regretteras rien. Car il y
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a des choses, dans l'homme, qui se fortifient et prospèrent à mesure que d'autres se délicatisent et s'amoindrissent; et grâce au progrès de ces temps, il ne te restera de tes entrailles que des viscères ! — Ces temps sont peut-être bien proches : qui sait même s'ils ne sont pas venus et si l'épaississement de notre nature n'est pas le seul obstacle qui nous empêche d'apprécier le milieu dans lequel nous respirons ?
« Quant à moi, qui sens quelquefois en moi le ridicule d'un prophète, je sens que je n'y trouverai jamais la charité d'un médecin. Perdu dans ce vilain inonde^ coudoyé par les foules, je suis comme un homme lassé dont Vœil ne voit en arrière, dans les années pj'o fondes, c/ue désahusement et amertume, et devant lui Cjuun orage oii rien de neuf nest contenu, ni enseignement ni douleur. Le soir où cet homme a volé à la destinée quelques heures de plaisir, bercé dans sa digestion, oublieux, autant que possible, du passé, content du présent et résigné à l'avenir, enivré de son sang-froid et de son dandysme, fier de n'être pas aussi bas que ceux qui passent, il se dit, en contemplant la fumée de son cigare : « Que « m'importe où vont ces consciences? »
« Je crois que j'ai dérivé dans ce que les gens du métier appellent un hors-d'œuvre. Cependant je lais-
serai ces pages — parce que je veux dater ma colère. » Au-dessous de ce dernier mot, une variante indique : « ma tristesse. » La page est bien précieuse pour pénétrer l'état d'âme de son auteur. Les dix dernières lignes sont toutes personnelles par leur affirmation de détachement et d'élégante misanthropie; mais l'ensemble est d'un homme dont l'indignation fait un voyant et dont le scepticisme n'est que la réaction d'une âme ulcérée, déçue dans toutes ses générosités natives, et d'une intelligence exaspérée par les faux-semblants du progrès et de la morale. Un abime séparait des romantiques comme des démocrates humanitaires ce poète qui ne se pai/a jamais de mots et qui écrivait : « Je ne comprends pas qu'une main pure puisse toucher un journal sans une convulsion de dégoût. »
En ses notes, Baudelaire n'a rien laissé ignorer de ses admirations et de ses antipathies littéraires, en termes également violents ; car il était, comme tous les êtres loyaux et impressionnables, capable de détester aussi vigoureusen>ent qu'il aimait. Il ne pouvait -souffrir George Sand, Musset (tout au moins ses poésies), Villemain, Janin, Béranger, Girardin.
De tous ses jugements confiés seulement à son jour-, nal, aucun n'aura été plus injuste, plus partial, que
celui sur George Saiid, et il conviendra de l'oublier autant que celui sur la Belgique. L'un et l'autre sont insoutenables. Baudelaire était exaspéré par les écrivains moralisateurs et sentimentaux; il faisait des réserves sur Lamartine, et déplora, avant de s'en irriter tout à fait, que Hugo, « poète sculptural fermé à la spiritualité », devînt un prêcheur démocratique et introduisît dans son art l' « hérésie de l'enseignement ». Mais il n'a jamais jugé utile d'aggraver ses antipathies et le ton qu'il se permettait dans le privé, par la publicité, se contentant d'un dédaigneux silence ; et, par contre, il n'a jamais négligé d'affirmer ses admirations, Balzac, Delacroix, Poe, Wagner, Chateaubriand, de Maistre, Gautier, Vigny, Flaubert, Banville, Mérimée, Stendhal, Leconte de Lisle, Manet, Rops, tous les artistes épris de perfection et ne mêlant à leurs créations aucune visée morale ou sociale. La confession franche des goûts et des dégoûts intellectuels de Baudelaire se relie, en ses notes intimes, à quelques poignants aveux, à quelques soupirs d'angoisse, dont la révélation est d'autant plus émouvante que jamais dans son œuvre publiée il ne se fût accordé la licence de parler directement de lui-même, considérant la confidence du lyrique etdel'élégiaque comme une sorte de veulerie impudique. De loin en loin une phrase
s'isole, douloureusement révélatrice, nous éclairant sur le sens profond de sa biographie :
« Tout enfant, j'ai senti dans mon cœur deux sentiments contradictoires : l'horreur de la vie et l'extase de la vie. C'est bien le fait d'un paresseux nerveux. »
« Je n'ai pas encore connu le plaisir d'un plan réalisé... » Baudelaire écrit cette ligne bien après avoir publié ses chefs-d'œuvre : on peut la situer vers 1862. Elle fait partie de notes fébriles sous la rubrique générale : « Hygiène, Morale, Projets », où il rêve de vaincre sa peur du travail, de refaire sa situation, celle de sa mère, celle de Jeanne Duval, à force d'énergie, d'ordre, de courage — et déjà la maladie le guette. En même temps qu'elle dérègle son esprit au point de la faire s'acharner à son malheureux livre sur la Belgique, qu'il qualifie de « chose très sérieuse, très importante », il semble que son catholicisme foncier reprenne sur son âme un empire plus puissant. 11 note :
« Avant tout, être un grand homme et un saint pour soi-même. »
Il formule, lui le pervers, le névrosé, le satanique de la légende, ces deux prières :
« Ne me châtiez pas dans ma mère et ne châtiez pas ma mère à cause de moi. — Je vous recommande . les âmes de mon père et de Mariette. — Donnez-moi
^ CHAULES BAUDELAIRE -^4
la force de faire immédiatement mon devoir tous les jours et de devenir ainsi un héros et un saint. »
« Je me jure à moi-même de prendre désormais les règles suivantes pour règles éternelles de ma vie :
« Faire tous les matins ma prière à Dieu, réservoir de toute force et de toute Justice, à mon père, à Mariette et à Poe comme intercesseurs : les prier de me communiquer la force nécessaire pour accomplir tous mes devoirs, et d'octroyer à ma mère u?ie vie assez longue pour jouir de ma transformation ; travailler toute la journée ou du moins tant que mes forces me le permettront; me fiera Dieu, c'est-à-dire à la Justice même, pour la réussite de mes projets ; faire tous les soirs une nouvelle prière pour demander à Dieu la vie et la force pour ma mère et pour moi; faire, de tout ce que je gagnerai, quatre parts — une pour la vie courante, une pour mes créanciers, une pour mes amis et une pour ma mère; — obéir aux principes de la plus stricte sobriété, dont le premier est la suppression de tous les excitants, quels qu'ils soient. »
Le mal a été inexorable, la prière est venue trop tard. Mais la révélation de cette page, toute récente, devra suffire à tuer la légende. C'est un éclair illuminant la vraie âme de celui que le chagrin consumait, que la paralysie allait transformer en mort
^ SA VIE — SON ART — SA LEGENnK ^4$
vivant. Pareil accent n'a été révélé, depuis cinquante années, que par les poèmes de Verlaine, et ces quelques lignes si longtemps inédites devraient être données en préface aux Fleurs du MciI^omt en finir avec bien des malentendus. Le soir où il les écrivit solitaire, souffrant, désespéré, Baudelaire dut songer au bonheur manqué avec M°"® Sabatier et faire un immense effort pour se relever, voir sa vie en face, abjurer ses erreurs, l'effort tragique du blessé de sa Cloche fêlée — et c'est ce soir-là qu'un Delacroix eût dû pouvoir le peindre...
Et auprès de ce cri d'espérance, voici le glas de la désespérance — une note courte et terrible :
« Au moral comme au physique, j'ai toujours eu la sensation du gouffre, non seulement du gouffre du sommeil, mais du gouffre de l'action, du rêve, du souvenir, du désir, du regret, du remords, du beau, du nombre, etc. J'ai cultivé mon hystérie avec jouissance et terreur. Maintenant j'ai toujours le vertige, et aujourd'hui, 23 janvier 1862, j'ai subi un singulier avertissement, j'ai senti passer sur moi le vent de l'aile de l'imbécillité. »
Auprès de ces prières, de ce cri d'angoisse attestant un ressouvenir du sonnet du Gouffre, un effroi tout pascalien — encore et toujours ! — qu'importent telle réflexion morose, tel paradoxe sur le
^ CHARLES JiAUDELAlRE -^^
mépris de la femme, démenti par le ton d'adoration respectueuse des lettres à M""^ Sabatier, tel principe de dandysme un peu agaçant, telle affectation de perversité chagrine ? La date de cette dernière note nous dit à quelle heure le destin de Baudelaire commença de ressembler à celui de Nietzsche et de Heine et une grande pitié s'impose. La paralysie générale a dicté à l'auteur de Zarathoustra comme à celui des Fleurs du Mal ces mouvements désordonnés de l'orgueil, cette incompatibilité d'humeur avec l'humanité banale, ces injustices, ces partis pris, ces colères puériles du génie dévoyé vers le retour à l'infantilisme par la volonté féroce, sournoise et méphistophélique du mal. Dans ces confidences écrites — et où rien, quoi qu'on en ait dit, n'autorise à penser que Baudelaire songeât à les publier — nous ne découvrons aucun « dessous » propre à le faire mésestimer. Il y demeure tel que dans son art et ses théories d'art, mais avec un peu d'outrance et de négligence. 11 croyait composer son rôle public : ceci nous montre que, dans le privé, il était à peu près le même homme. Il n'osait écouter son cœur, qui malgré lui parlait parfois, et c'est ce qui rend si déchirants les rares aveux pareils à des sanglots mal contenus. 11 ne mentait ni à soi ni aux autres. Il était bon et sincère, et se pensait un pécheur impardon-
nable précisément parce qu'il était un vrai honnête homme et un vrai croyant s'exagérant la moindre faute. Parmi ceux qui l'ont décrié, combien, s'ils osaient mettre à nu leur cœur, nous épouvanteraient par de pires confessions, et combien, rien que par leur conduite publique, nous ont donné de plus réels motifs d'aversion !
Un grand enfant nerveux et malheureux, juxtaposé à un songeur et à un artiste scrupuleux, lucide et admirable — et l'un et l'autre ne s'entendant pas toujours jusqu'à ce qu'une fin navrante les plonge ensemble au néant — voilà la dernière idée que la lecture des journaux intimes de Baudelaire, après celle de son œuvre, nous laisse emporter de lui. Qu'eût fait l'artiste, si l'enfant malheureux et inquiet avait su saisir un digne amour et si le mal avait été clément, avait différé son arrêt ? Quels chefs-d'œuvre avons-nous perdus ? Vénérons ceux qui nous restent : paix et oubli à l'homme qui mourut bien loin d'avoir donné toute sa mesure — et ne songeons plus qu'à hoiiorerle plus grand esthéticien français du dernier siècle et, entre Alfred de Vigny et Paul Verlaine, le plus intense des poètes de l'anxiété moderne ayant dit certaines choses essentielles pour toujours.
TOUT nous conduit — et ce sera la meilleure conclusion de ce livre — à supputer le mal que le baudelairisme a fait à la mémoire littéraire et personnelle de Baudelaire. De ce nom, et de cette œuvre, et de l'état sentimental qui y était inclus, se sont autorisés une foule de pasticheurs provocants s'encombrant d'un attirail de nécromants et de satanistes, se posant en officiants de messes noires, en fossoyeurs à la philosophie ricanante, en chevaliers des brouillards de la perversité, en erotiques désabusés, en princes de la paresse ennuyée. Ces parodistes insupportables n'ont pas manqué de s'approprier les quelques défauts de Baudelaire et d'y voir les marques de son génie, selon la théorie naïve qui devait en conduire d'autres à être certains qu'il suffit d'être dipsomane pour s'égaler à Verlaine, ou inintelligible pour ressembler à Mallarmé. Il y a
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dans les poèmes de Baudelaire des truculences, des préciosités, des affectations moroses ou macabres : on n'a pas manqué de les exagérer, mais sa large vision, son amère et hautaine éloquence, son laconisme classique et sa mystérieuse faculté symphonique ne s'imitent pas. Larves, lesbiennes, têtes de mort, sarcasmes impies, boutades diaboliquement narquoises, malédictions, frénésies erotiques, hymnes au vice, à Satan, au néant, tout cela a été introduit dans le magasin d'accessoires du mauvais lyrisme sous l'étiquette : « Don de Charles Baudelaire. » On en a fait un épouvantail, un cabotin du rictus, un nécrophile, une sorte de pape de la littérature maudite, trônant dans 1' « enfer » des bibliothèques clandestines, et on a exhibé et dégradé sa fière et sombre poésie jusque dans on ne sait quels Cabarets du Xéant. Il n'est pas de barde aux cheveux broussailleux et au masque émacié et verdâtre qui ne se soit cru un baudelairien tout pur en clamant des vers lugubres devant un public de rapins et de filles, et leur parlant tout ensemble des « baisers défendus » et des « vers du tombeau ». Ce vampirisme absurde sévit très longtemps. On ne dira jamais assez combien il eût écœuré Baudelaire, ([ui avait tant de goût et de retenue; et il eût peut-être accepté comme la punition posthume de son dan-
^ CHAULES BAUDELAlllE •^-
dysme paradoxal de se voir ainsi desservi et caricaturé, mais il eût jugé la punition trop dure et trop longue, même pour son acceptation catholique des vertus de la pénitence.
Maintenant que notre poésie est désintoxiquée du baudelairisme, il est superflu d'accorder à ces poétereaux l'honneur d^être nommés. Le seul « baudelairisant » qu'on doive retenir sans acrimonie est Maurice Rollinat, car il eut du talent et fut sincère. Une crise de névrose engagea réellement ce provincial robuste à pousser Padmiration de Baudelaire jusqu'au mimétisme, à le déclamer, à le chanter même sur une musique de poète-amateur qui parut un instant admirable. Puis, la crise passée, l'honnête homme et l'honnête artiste qu'était Rollinat eut honte d'avoir été une gloire de cafés littéraires et redevint le poète de Dans les Brandes^ de VAbînie^ très préférable à celui des Névroses^ paysagiste intense, visionnaire singulier et puissant de la nature, retourné à la solitude d'un village de la Creuse où la misanthropie le conduisit jusqu'au suicide. Si la gloriole passagère du Rollinat neurasthénique et parisianisé ne survécut pas à son départ, si elle fut compensée par le plus injuste silence sur des œuvres meilleures, on ne saurait du moins dire que les Névroses furent composées à dessein par un imi-
^ SA VIE — SON ART — SA LErxEN'DE ^
tateur désireux de réclame : Rolliiiat respecta et admira Baudelaire, et prit réellement sa propre neurasthénie pour le gage d'un génie analogue. Il fut, d'ailleurs, non moins influencé jusqu'à l'imitation involontaire par le génie de Poe. ^lais il n'avait que du talent, qui s'employa mieux à peindre des tableaux plus petits et plus simples, — et des débris du baudelairisant forcené un curieux poète agreste se refit.
Les poètes du symbolisme, succédant au mouvement où s'était manifesté Pvollinat, furent les premiers à comprendre avec clairvoyance et vénération l'immense apport poétique de Baudelaire sans s'arrêter à son pessimisme macabre. Avec Banville et Yilliers de l'Isle-Adam, Mallarmé avait connu Baudelaire. Il en avait visiblement subi l'influence, ainsi que celle de Gautier, dans certains de ses sonnets de la première manière et dans ses quelques poèmes en prose. 11 était également frappé par son exemple de purisme et de haute intégrité littéraire. Enfin il en avait longuement parlé avec Manet et avec Banville, qui ne cessa jamais jusqu'à sa mort d'expliquer Baudelaire en sa vraie signification, et d'en combattre la fausse légende avec une tenace et lucide fidélité. Mallarmé était donc mieux préparé que [)ersonne pour rétablir avec profondeur et véracité la
^ GîTAin.KS BAUDELxVlRE ^
tradition du grand poète travesti par des zélateurs grotesques ou diffamé par des critiques incompétents et poncifs. Les symbolistes ne s'attachèrent jias, comme M. Bourget ou d'autres psychologues, à l'étude du cas immoraliste ou misanthropique de l'auteur des Fleurs du Mal. C'étaient des poètes, et ils adorèrent ce poète pour sa beauté rythmique et sa science souveraine de la symphonie verbale, pour ses intuitions prophétiques des trois arts, pour son sens tout classique de la concision, pour sa révélation de l'œuvre de Poe, pour la maîtrise de sa critique d'art, pour la noblesse de son altitude d'écrivain, pour les injures faites à sa mémoire, pour l'inepte ostracisme dont on tentait de l'accabler. C'étaient et ce sont encore les meilleures raisons. Pourtant ces poètes n'imitèrent point cet aîné dont ils surent l'œuvre par cœur : sagement ils y cherchèrent un exemple et non une formule. Ils isolèrent Baudelaire du baudelairisme, écartèrent les scories de sa mémoire, firent justice des clichés et préparèrent le jugement équitable de l'avenir. Ce fut un de leurs mérites. On ne peut cependant guère retrouver le souvenir direct de la poésie de Baudelaire que dans certains poèmes de ces deux harmonieux, pénétrants, tendres et tristes musiciens qui s'appelèrent Albert Samain et Charles Guérin. Jules Laforgue,
qui a parlé si intelligemment de Baudelaire en des notes posthumes, ne lui a pourtant rien dû, ni dans la forme ni dans l'esprit. On peut en dire autant de Huysmans, si attiré par ses dons de peintre, son dégoût du progrès et son hypocondrie native. ^Nlais on ne saurait davantage assimiler à la psychologie et à l'art de Baudelaire l'érotisme d'un Mendès, le dandysme immoraliste d'un Wilde, ou la neurasthénie sadique poussant un Mirbeau à renouveler contre la Belgique les invectives rageuses notées quarante années auparavant par Baudelaire malade et aigri. Il serait indécent, en 1917, de ne pas rejeter dans le même oubli les injures du maître et de l'imitateur à un pays que son héroïsme et son martyre nous ont rendu sacré. Baudelaire se fût repenti devant l'éclosion d'art belge de 1887-1910 et devant l'épopée d'août 1914. D'une façon générale, on peut dire que si le baudelairisme a autorisé beaucoup de divagateurs médiocres, le culte de Baudelaire a engagé ses véritables fervents à comprendre que l'admiration, pour lui plus que pour quiconque, n'entraînait pas l'imitation. La perfection même de la forme qu'il imposa à l'expression d'une sensibilité intense et d'une âme fermée engage à le laisser dans » un splendide isolement ». Baudelaire est un joyau insolite qui doit être admiré séparément, et .c'est
bien à lui que peuvent être appliquées les paroles hautaines de cet autre artiste exceptionnel que fut Whistler, définissant l'artiste véritablement grand : « un monument de solitude qui induit à la tristesse. »
Baudelaire a plutôt été mieux célébré, mieux compris par les artistes plastiques que par les écrivains. Abstraction faite de la quantité de niaiseries et de malveillances littéraires prétextées par son œuvre, on peut compter les études critiques sérieuses et perspicaces qui lui ont été consacrées : il y en a très peu, et ceux qui l'adorent ont peu tenu à préciser les raisons de leur culte. La bibliographie baudelairienne est assez restreinte et assez pauvre : elle est quasi nulle quant au critique pictural et musical que fut Baudelaire ; et si son influence est considérable, elle reste cependant secrète, les apparences ne la confirment point. Par contre, quelques artistes de haut renom ont attesté combien l'art de Baudelaire les avait émus. De tous, le premier en date a été Félicien Rops. L'admirable graveur wallon avait avec le poète qui fut son ami de profondes affinités : nervosité, érotisme, dédain du public, caprice fantasque, amour de la perfection technique, indépendance foncière, humeur tantôt sarcastique et tantôt sombre, tout cela le prédispo-
sait à comprendre intensément l'art et la nature de l'auteur des Fleurs du Mal. Il ne l'a jamais « illustré » — une illustration de Baudelaire est aussi impossible que peu souhaitable — mais on peut dire qu'en créant son type de nudité musculeuse et nerveuse, cette « Ropsienne » si spéciale, véritable fauve à face humaine, créature souple et puissante, née pour toutes les lubricités mélancoliques et tous les cynismes raffinés, Rops a vraiment incarné la féminité qui rôde dans les poèmes de Baudelaire, la femme-chatte, la féline aux yeux cruels. Ce n'est certes qu'un aspect : Rops n'a rien fait qui évoque ni la créature radieuse de VAube spirituelle, « l'ange gardien, la muse et la madone », ni les délicieuses créoles entrevues dans quelques sonnets. Mais on associera toujours « la Ropsienne » au souvenir des Femmes damnées et de la Martyre et le dessin du graveur à celui du poète.
Un des meilleurs disciples de Rops, le peintre aquafortiste Armand Rassenfosse, a tenté avec ingéniosité, science et parfois bonheur une interprétation plus directe des Fleurs du Mal. Elles ont été commentées également, avec une fine sensualité et plus spécialement dans un sens nostalgique, par quelques compositions de R.ochegrosse dans une des éditions de luxe du livre célèbre. Un album très
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singulier, très décevant et parfois très troublant de lithographies dues à Odilon Redon a jadis manifesté l'ambition de ce peintre essentielleiuent littéraire : il y a essayé de symboliser plastiquement les rêves, les cauchemars, la part hallucinatoire des Fleurs du Mal, et cela a abouti à des compositions larvaires, mais quelquefois puissamment évocatrices, servies par le sens des beaux noirs et des belles gradations de lumière qui fait de Redon un lithographe excellent. Cet album, introuvable aujourd'hui, est un des exemples les plus curieux du conflit entre les réalités fondamentales du dessin et les états abstraits de l'imagination tels que la poésie les suggère. L'artiste, très compréhensif des vers et de la musique, a du moins eu le mérite d'aller au bout de la difficulté et de tenter franchement de rendre par le dessin les songes et les immatérialités, comme s'il tentait de fixer les fantômes du sommeil.
Bien entendu, on peut et doit laisser de côté les nombreux tableaux et dessins horrifiques, encombrés de serpents, de crânes, de démons grimaçants, de flammes vertes et de faces de goules, qu'a en. gendres le baudelairisme banal et emphatique : il a existé et sévi en peinture comme en poésie! On ne peut mettre à part qu'un remarquable tableau du peintre-poète Henri Martin, inspiré par le poème en
prose Cliacun sa chimère, et une de ses figures de début, « Fleur du Mal ». Il faut, pour rencontrer une interprétation souveraine du génie par le génie, en venir à Auguste Rodin, Un amateur, M. Paul Gallimard, lui remit un jour un exemplaire des /7ew/\s du Mal en le laissant libre de dessiner en marge ce qu'il voudrait. Rodin lit peu et très lentement, mais il va au fond de ce qu'il lit. Il emporta le volume j)artout avec lui, en fit son livre de chevet, le couvrant de croquis à la plume. Gela produisit un témoignage extraordinaire de transposition cérébrale : on a fait espérer que ce volume serait un jour édité et livré au public, après avoir fait longtemps les délices exclusives de l'amateur assez fortuné et assez éclairé pour se l'offrir, et il faut souhaiter cette révélation d'art. Rodin a été conduit par son génie à exprimer tous les sentiments si complexes desFleurs du Mal uniquement au moyen des combinaisons du nu féminin, par d'infinies différenciations de mou-, vements, de galbes et de volumes. Ce qui l'a le plus frappé dans la poésie baudelairienne, c'est l'union de la volupté et de la douleur, et il l'a traduite dans les inflexions du corps humain. Pas une composition, pas une scène, pas un fond de décor, rien que le nu, l'art baudelairien ramené synthétiquement à la sculpture, et avec ce caractère de grand tragique
michelaiigesque qu'un statuaire génial devait en effet percevoir dans l'érotisme majestueux, triste et puissant du poète de la Géante, de Vidéal et de Delphine et Hippolyte.
Mais on peut dire que ce sont là les caractères de tous les groupes en marbre et en bronze où la merveilleuse conception sculpturale de Rodin a uni le pathétique à l'erotique : quelle page Baudelaire n'eùt-il pas écrite sur ses amants convulsés et douloureux ! De telles œuvres sont essentiellement baudelairiennes par leur style et leur symbolisme de la forme, elles sont Baudelaire sculpté, et chacune d'elles est un des vrais bas-reliefs de son monument idéal, propres à compenser le monument réel du cimetière Montparnasse. Celui-ci fut réalisé avec difficulté, foi et amour par un statuaire créole mort très jeune. L'hommage dû à son intention et à son mérite n'empêchera pas de regretter que ce monument, avec sa figure tombale momifiée et surtout son mauvais génie allégorique aux yeux caves, au rictus pervers, modelé d'après le faciès d'un acteur célèbre, rappelle fâcheusement la légende de perversité horrifique et de satanique décadentisme du baudelairisme à jamais périmé ; et en ce sens, il dessert encore Baudelaire. Ce n'est pas un « mauvais génie ». mais un Génie pur et simple qui doit veiller
■^ SA VIE — SON ART — SA LEGENDE r^
dignement sur cette tombe. J'ai déjà, enfin, fait allusion aux plus remarquables d'entre les musiciens qui commentèrent Baudelaire : Henri Duparc, Gustave Charpentier, et surtout Claude Debussy, doivent être nommés avant tous ceux qui, avec plus ou moins de talent, d'ingéniosité et de chance, ont démontré qu'un art poétique comme celui de Baudelaire porte en soi sa propre musicalité et ne saurait être absolument transposé, malgré le mérite des gloses et des interprétations. On peut le seconder, on ne peut le grandir sans risquer de briser sa forme et d'adultérer son esprit.
J'ai osé écrire cette étude sur Baudelaire pour le cinquantième anniversaire de sa mort. La pensée d'un tel recul a guidé toutes mes considérations et a certainement modifié les jugements que, jeune homme, je tenais sur Baudelaire à mes débuts littéraires vers 1890. Mais un recul infiniment plus grand s'est peut-être produit en ces trois dernières années qu'en les quarante-sept années précédentes. Les événements grandioses et tragiques qui ont bouleversé le monde entier ont creusé une « tranchée » symbolique entre hier et demain. Ils ont frappé dune décrépitude subite des idéaux, des états d'âme, des
figures que nous considérions hier comme des éléments et des ferments très vivants. Us ont rejeté bien loin de nous des modes et des inclinations soudainement caduques, et cette tranchée sera la fosse commune d'une immense quantité de déchets intellectuels et moraux. Ce livre est donc écrit à une heure angoissante où bien des œuvres que nous aimions hier nous semblent mortes et même fossiles et où, saignant de bien des arrachements brusques, allant vers demain, mais tournant encore la tête avec regret et sans ingratitude vers ce qui nous émouvait hier, vers nos admirations et nos influences de jeunesse, nous nous demandons ce qui [restera, ce qui franchira avec nous la tranchée fatale.
J'ai cherché, avant tout, à envisager Baudelaire de \A^ ce point de vue spécial. L'état d'âme baudelairien est bien loin de nous. Mais l'art baudelairien demeurera par les raisons éternelles de beauté que j'ai rassemblées pour justifier ma conviction. J'ai voulu non rappeler ce qu'on en a pensé, mais dire ce qu'on en pensera équitablement ; et c'est peut-être ce recul pathétique et formidable qui, après bien des hésitations et des malentendus, le mettra à sa vraie place'***^- — dans l'asile du classicisme français.
TAILE lES MATIERES
AvA>T-PROPOS
I. — Enfance, parenté, jeunesse : le bohème et le dandy. Débuts littéraires. Liaison av£iU.Jfjinne, J^uvaL Le roman d'amour avec M""*" Sabatier. Salons, nouvelles. Publication, procès et condamnation des Fleurs da Mal. Candidature à l'Académie. Séjour en Belgique. Maîâ3îê"et mort. .
II. — Examen de la vie de Baudelaire : comment son imagination, en la déformant, en a préparé |la légende. Ses rapports réels et fictifs avec sa mère et son beau-père. Son mimétisme, sa manie mystificatrice. Son désarroi psycho-, logique devant lamour de M"' Sabatier
III. — L'attitude, le masque, les bizarreries, lérolisme, les tares physiques. Haute moralité et absolue intégrité intellectuelles et ^artistiques de Baudelaire. Comment sa légende l'a desservi
IV. — Puissance de transposition, dans lœuvre de Baudelaire, des motifs de sa vie : mutation des valeurs morales et Imaginatives. Quelques opinions de contemporains. Ana-
lyse de la composition des Fleurs du Mal .jusqu'à quel point îuf-elle préconçue ? Choix entre divers titres. La a poésie de volonté ». Le « tableau du Mal ». Le subjectivisme et la théorie de Baudelaire 52
,^. — Le sens de la plastique et de la couleur. Un peintregraveur « caractériste ». Çiiule de quelques poèmes au point de vue de la suggestion chromatique et plastique. L'évocation des paysages et des figures. Le pseudo-réa-, -) • lisme et le spiritualisme de Baudelaire. Ses références au^y grands peintres, son sens de la puissance et du style .
VL — .Le classicisme de l'art de Baudelaire, opposé à « l'inspiration )) et à l'abondance romantiques. Ses formes, sa prosodie, sa langue, son purisme. Caractère elliptique et axiomatique de certains de ses vers. Qualité musicale exceptionnelle d'une série de poèmes, s'y unissant au don d'évocation picturale. Simplicité et génialité des moyens.
VII. — Quelques poèmes capitaux et prophétiques. Traits 0 pascaliens » de Baudelaire. Valeur d'universalité de ses chefs-d'œuvre. Son idéalisme, son subjectivisme, son tœdium vHœ, sa nostalgie, sa tendance catholique à dramatiser ses faut^^vSfflenes. Sa misanthropie, son isolement d'homme et de créateur
VIII. — Les Poèmes en am^jg-fet-t^m^^ontiibutiorr^ la psycho- O'^ logie indiïLdu#14e-ele— Bajulelaire. Les Paradis artificiels, les
crïliques littéraires, leur tefTire^Ièur impartialité, leur sens classique 126
IX. — La critique d'art. Comment Baudelaire a compris Delacroix. Les Salons de 1845 et 1846 : leur hauteur de vues, leur originalité de principes, leur sûreté d'appréciations individuelles, leur valeur d'anticipations, leur abondance d'idées générales 146
X. — Le Salon de 1855. Les idées de Baudelaire sur l'utopie du « progrès ». Le Salon de 1859. Idées sur la peinture militaire, sur Ingres et l'ingrisme, sur l'avenir de l'impres-
sionnisme. Clairvoyance exceptionnelle et don de synthèse critique. L'essai sur le comique pictural et l'essai sur Guys. Pressentiments df» l'art actuel 166
XL — L'étude divinatrice de Baudelaire sur Tannhiiuser et l'avenir de l'art wagnérien. Courage et autorité de son jugement 189
XII. — Les traductions de Poe. Les deuxpréfaces. Affinités de Poe et de Baudelaire dans leur caractère, leur vie, leur art. Comment Baudelaire a compris l'esthétique de Poe. Comment il en a compris le « second sens » métaphysique. Ses réserves sur ce point '. 204
XIIL — Les posthumes et les lettres. Éléments d'un « Baudelaire moraliste ». Reflets, dans ses notes intimes, des idées directrices de son œuvre. Mon Cœur mis à nu. jDégoùt du siècle, pressentiments de la fin 229
/XIV. — Comment Baudelaire a été travesti, desservi, autant par les plats imitateurs que par les détracteurs. RoUinat. Les poétereaux « macabres ». Baudelaire compris par les symbolistes. Son isolement hors de toutes écoles. Quelques interprètes plastiques de son œuvre : Rops, Odilon Redon, Rodin. Quelques musiciens. Baudelaire, vu après un demi-siècle, dépouillé de sa légende, apparaît comme un classique français 248
Table des matières 261
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Université d'Ottawa Echéance
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