‹ Charles Baudelaire, étude biographique. Rev. et mise à jourChapitre 18 sur 38 · LETTRE DU COLONEL DE LA COMBE · texte numérisé non relu

LETTRE DU COLONEL DE LA COMBE

Tours, 12 octobre 1857.

« Monsieur,

» Je lis avec un déplaisir, très vif, je vous l'avoue, ce que vous avez écrit sur Gharlet dans votre article inséré dans la Revue européenne du Ier de ce mois (3).

(1) La Revue fantaisiste, dont l'original de cette lettre porte l'en-tête.

(2) On sait que les pages de critique intitulées : Les Martyrs ridicules (Œuvres complètes, III), ont servi de préface au roman de Cladel.

(3) Baudelaire, dans un article intitulé : Quelques caricaturistes français , avait qualifié Gharlet de « fabricant de niaiseries nationales » et de « commerçant patenté de proverbes politiques ». Il se rétracta dans son Etude sur la vie et l'œuvre d'Eugène Delacroix, mais trop tard pour que M. de la Combe, mort en 1862, pût se flatter d'avoir

)) Je ne puis comprendre ce jugement si sévère et je me demande comment un écrivain d'esprit et d'intelligence peut se tromper à ce point, à moins qu'il n'ait à se reprocher d'avoir parlé trop légèrement d'un article sans avoir pris la peine de le connaître et de l'étudier à fond.

» Plein de confiance, Monsieur, dans votre justice et votre bonne foi, je viens en appeler à vous, de vousmême mieux éclairé.

» Si donc vous jugez que la réputation d'un grand artiste n'est pas chose indifférente pour son pays, avant tout pour ses enfants et les amis qu'il laisse après lui, ayez la bonté de parcourir l'étude que mon amitié et mes regrets m'ont fait tracer sur cet homme éminent à tous égards (i). MM. Paulin et Le Chevalier, chez lesquels est déposé mon livre, vous en remettront un exemplaire, si vous voulez bien le leur demander.

» M. Eug. Delacroix m'écrivait il y a quelques mois : « Je regarde Charlet comme un des plus grands artistes de tous les temps et presque tous ses dessins sont des chefs-d'œuvre. J'aurais voulu moimême écrire une notice sur lui pour dire à tous ce que je vous dis ici. J'en ai été empêché, ne connaissant pas tout son œuvre et ayant eu peu de relations avec sa personne. Votre livre, Monsieur, contribuera

contribué à sa contrition. — Cette lettre a été publiée dans Y Intermédiaire des chercheurs (25 octobre i885), par M. Maurice Tourneux auquel j'emprunte aussi la substance de cette note.

(i) Charlet, sa vie, ses lettres, par J. F. de la Combe, etc. (Paulin et Le Chevalier, i856).

à lui donner le rang qui lui est assigné clans la postérité. »

» Mais, Monsieur, vous n'avez donc jamais regardé ces magnifiques compositions : le Drapeau défendu, la Bienvenue, Courage et Résignation, France, Là finit leur misère, Les Français après la victoire, les Deux grenadiers de Waterloo, Y Aumône, qui arrachait à Gros celte exclamation : « Je voudrais avoir fait cela », et tant d'autres pièces que vous trouverez décrites dans mon catalogue. Vous ne connaissez pas, ou bien peu du moins, ces ravissants dessins comme pensée, comme exécution et dont deux mille sont semés un peu partout. J'en ai pour ma part une centaine que je serais heureux. Monsieur, de vous montrer..

» Vous classez G ha ri et dans les caricaturistes ; mais, Monsieur, là n'est pas sa place. Dans les pièces les plus gaies, il est vrai avant tout et ce n'est que dans de très rares occasions qu'il fait delà caricature. Dans une œuvre de plus de mille dessins, je saurais à peine trouver une demi-douzaine de caricatures, comme Milord Gorju,Milord le gobe, Saint Georges poursuivant la femme innocente, aie.

» Ges quelques mots, que je trace immédiatement après avoir lu votre article, n'ont pas la prétention d'obtenir de vous quelques mots pour adoucir la blessure que vous avez faite à Charlet ; non, Monsieur, je n'ai pas assez de confiance en moi pour espérer un tel succès; mais j'aime à croire que dans votre impartiale justice, et comme magistrat d'une Cour suprême à qui j'ai recours, vous voudrez, bien parcourir et mon livre et la collection lithographique de Ja Bibliothèque ;.

aJ ors votre opinion sera sans doute modifiée et j'en éprouverai une grande joie.

» Veuillez, Monsieur, recevoir les assurances de ma .considération la plus distinguée.

» De la Combe, » Ancien colonel d'artillerie. »

LETTRES D'EUGÈNE DELACROIX (i)

Ce 10 juin i855, Champrosay.

« Cher monsieur, je n'ai reçu qu'ici votre article 2y par-dessus les toits. Vous êtes trop bon de me dire que vous le trouvez encore trop modeste. Je suis heureux de voir quelle a été votre impression sur mon exposition. Je vous avouerai que je n'en suis pas mécontent, et quelque chose de moi-même m'a gagné plus qu'à l'ordinaire en voyant la réunion de ces tableaux. Puisse le bon public avoir mes yeux, mais surtout les vôtres, car ils jugent encore plus favorablement, j'ensuis sûr, que je ne fais. Je regrette bien de ne pas voir vos autres articles, celui qui précède le mien et ceux qui suivront. Je suis à la campagne ; d'ailleurs, à Paris, il est impossible d'être prévenu de leur apparition dans oin journal auquel on n'est pas abonné. Mettez-les-moi

(i) Cette suite de lettres est empruntée au livre de Pincebourde.

(2) Eugène Delacroix, le Pays, 0 juin i855 ; Œuvres complètes, Curiosités esthétiques.

à part, si vous y pensez, et vous me les donnerez quelque jour.

)) A otrc sincèrement dévoué. »

Ce 17 février i858.

« Mon cher monsieur,

¥ Je vous remercie beaucoup du cas que vous voulez bien faire des articles 1 dont vous parlez : je n'éprouve pas pour eux la même tendresse, et d'ailleurs si je devais les publier, il faudrait des remaniements considérables. Il faut que vous sachiez que j'ai récemment refusé ce que vous désirez à M. Silvestre qui y avait mis beaucoup d'insistance, et à qui j'ai toutes sortes de raisons de désirer d'être agréable. Il faut donc ab ■ solument que je vous fasse la même réponse qu'à lui, quoi qu'il m'en coûte de vous désobliger.

» Je vous écris ceci à la hâte avant de sortir. Mille

remerciements de votre bonne opinion. Je vous en

dois beaucoup pour les Fleurs du mal; je vous en ai

déjà parlé en l'air, mais cela mérite tout autre chose.

» À vous bien sincèrement. »

(1) Les articles publiés par Eugène Delacroix ; sur Michel-Ange, Raphaël, etc.. Ponlet-Malassis avait prié Baudelaire de lui obtenir l'autorisation de les réunir en un volume.

JOO CHARLES BAUDELAIRE

Ce i3 décembre 1859.

« Mon cher Monsieur,

» Excusez-moi de n'avoir pas répondu à votre lettre que j'avais égarée et sur laquelle était votre adresse. Je suis si arriéré dans mes travaux, par toutes sortes de causes, que je ne puis savoir quand je pourrai m'occuper du croquis ou esquisse dont vous me parlez et que je voudrais voir cependant dans vos mains ou celles de vos amis (1).

» J'ai trouvé effectivement un joli petit livre de vous sur Théophile Gautier. Il participe à l'inconvénient de plusieurs de vos publications : le caractère en est si fin que la lecture en est pour moi difficile. .J'y ai cependant aperçu que vous appréciez notre critique comme il doit l'être et comme je le fais moi-même. Je vous dirai même que depuis je suis tombé sur un ouvrage que vous louez dignement, mais dont je n'avais point connaissance, malgré son ancienneté. Mademoiselle de Maupin. J'en ai été ravi : j'y ai trouvé Gautier sous un aspect que je ne connaissais pas, ce qui augmente mon admiration, c'est sa jeunesse à l'époque où il l'a composé.

» Mille excuses et amitiés. »

(1) Baudelaire s'employait à obtenir de Delacroix un dessin pour Poulct-Malassis, fort zélé collectionneur.

Ce 27 juin 1809.

u Cher Monsieur,

» Gomment vous remercier clignement pour cette nouvelle preuve de votre amitié (1). \ous venez à mon secours au moment où je suis houspillé ou vilipendé par un assez bon nombre de critiques sérieux et soidisant tels. Ces messieurs ne veulent que du grand, et j'ai tout bonnement envoyé ce que je venais d'achever, sans prendre une toise pour vérifier si j'étais dans les longueurs prescrites pour arriver convenablement à la postérité, dont je ne doute pas que ces Messieurs ne m'eussent facilité l'accès. Ayant eu le bonheur de vous plaire, je me console de leurs réprimandes. Vous me traitez comme on ne traite que les grands morts ; vous me faites rougir tout en me plaisant beaucoup ; nous sommes faits comme cela.

» Adieu, cher Monsieur ; faites donc paraître plus souvent quelque chose : vous mettez de vous dans tout ce que vous faites, et les amis de votre talent ne se plaignent que de la rareté de vos apparitions.

» Je vous serre la main bien cordialement. »

Champrosay, le 8 octobre 1861.

0 Mon cher monsieur,

» Je ne vois qu'au retour d'un voyage, qui m'a éioïr- (1) Salon de 1859, Revue Française, 10 et 20 juin.

gné quelque temps de Paris, votre article (i) toujours si bienveillant et d'une tournure si originale, comme tout ce que vous faites, sur mes peintures de Saint- Sulpice. Je vous remercie bien sincèrement et de vos éloges et des réflexions qui les accompagnent et les confirment sur ces effets mystérieux de la ligne et de la couleur, que ne sentent, hélas! que peu d'adeptes. Cette partie musicale et arabesque n'est rien pour bien des gens qui regardent un tableau comme les Anglais regardent une contrée quand ils voyagent : c'est-àdire qu'ils ont le nez dans le Guide du voyageur, afin de s'instruire consciencieusement de ce que le pays rapporte en blé et autres denrées. De même, les critiques bons sujets veulent comprendre afin de pouvoir démontrer. Ce qui ne tombe pas absolument sous le compas ne peut les satisfaire : ils se trouvent volés devant un tableau qui ne démontre rien et qui ne donne que du plaisir,

» Vous m'avez écrit, il y a deux mois, relativement au procédé que j'emploie pour peindre sur mur ; mais je ne savais où adresser ma réponse. Je prends le parti aujourd'hui de vous adresser mes actions de grâces au bureau de la revue.

» Mille sincères amitiés et remerciements » E. Delacroix fa'). »

10 et 20 juillet ; Œuvres complètes, Curiosités esthétiques.

(1) Peintures murales d'Eugène Delacroix (Revue fantaisiste, i5 septembre 1861 ; Œuvres complètes, I'Art romantique.)

(2) Nous n'avons pas la contre-partie de cette corres-

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