‹ Charles Baudelaire, étude biographique. Rev. et mise à jourChapitre 33 sur 38 · LETTRE DE GEORGE SA>D · texte numérisé non relu

LETTRE DE GEORGE SA>D

« Monsieur, c'était une «hose convenue. J'ignorais qu'elle fût rompue et j'ignore encore pourquoi. Je re-

(i) Le Pays où les Histoires extraordinaires et les Noiiveltes histoires extraordinaires parurent du 2 5 juillet au 6 août, du i3 au 26 septembre, du 11 au i3 octobre i854, du 21 janvier au 20 avril i855.

etterai beaucoup M11* Daubrun, et si je puis faire qu'on revienne à elle, je le ferai certainement. Je vais écrire de suite.

» Agréez l'expression de mes sentiments distingués.

» George S and. » ~yi~

Nohant, 16 août i855 (i).

(i) C'est certainement à l'original de ce billet « cruellement annoté » que Baudelaire fait allusion dans sa lettre à P. -Malassis, du i4 mai i858, quand il promet des autographes à son ami.

Au bas de ce billet, Baudelaire avait écrit en effet : « Remarquez la faute de français : de suite pour tout de suite.

)> La devise marquée sur la cire était : Vitam impendere vero. Mme Sand m'a trompé et n'a pas tenu sa promesse. Voir dans l'Essai sur le principe générateur des Révolutions, ce que de Maistre pense des écrivains qui adoptent cette devise.

Dans cette lettre qui répond à une lettre de Baudelaire que nous n'avons pas, il s'agit d'un rôle d'une pièce de George Sand, rôle qu'un directeur de théâtre, celui de la Porte Saint-Martin sans doute, avait donné, puis retiré M"e Daubrun, artiste remarquable par son talent et .surtout par sa beauté. Baudelaire, qui était de ses amis, — sans pouvoir l'affirmer, nous avons de fortes raisons de croire que c'est elle la « pâle », la « si froide Marguerite » du Sonnet d'automne et l'M. D. mystérieuse à qui ut dédié le Chant d'Automne dans le périodique où ce norceau parut pour la première (ois (Revue contempo- 'aine, 3o novembre l85g), — Baudelaire avait tenté de aire intervenir l'auteur de la pièce en faveur de sa protégée.

/j2 8 CHARLES BAUDELAIRE

LETTRES DE JOSEPHIN SOULARY (i) Lyon, ce 22 février, 1860.

« Cher Maître,

» Vous écrivez à notre ami Armand Fraisse de trop aimables choses à mon endroit pour que je ne vous en exprime pas, et sans retard, toute ma reconnaissance^).

» En plaçant mon nom à côté du vôtre dans un récent compte-rendu ; 3), M. Fraisse m'a fait un honneur d'autant plus insigne, que je vous tiens (je l'ai dit en maintes circonstances) pour le premier poète de notre époque. Vous auriez pu, sans y mettre trop d'amourpropre, décliner une association où tout profit est pour moi. Loin de là, vous voulez bien me recon-

Quant à cette diatribe contre Mme Sand, ce serait certainement faire injure à Baudelaire que de l'attribuer à une mesquine rancune. Rien de plus sincère ni de plus désintéressé chez lui que l'horreur des idées anticatholiques et démocratiques professées par l'auteur de Lélia et de Mademoiselle de la Qaintinie. Puis le talent de George Sand lui était, par ailleurs encore, profondément antipathique. Ne détestait-il pas la prolixité, même dans Byron ?

(1) La première publiée par le Pincebourde.

(2) Baudelaire, nous l'avons dit, avait rendu hommage aux Sonnets humoristiques dans une lettre adressée à M. Armand Fraisse (Revue du monde latin, 20 février i884).

(3) V. les Lettres (16 février 18G0).

naître un air de famille avec vous, et vous me tendez la main comme à un frère. Merci, cher Maître I Je retiens votre main dans la mienne, et je me persuade, non sans grande vanité, qu'à défaut de ces points de ressemblance qui constituent l'état d'émulation entre deux talents, nous avons du moins ces points de contact qui mettent deux cœurs en état de parfaite sympathie.

» Daignez agréer, cher Maître, l'expression de mes sontiments les plus dévoués (1) ».

3i, Grande rue des Gloriettes.

(5 juin 1860.)

« J'en ai pris une forte dose, Dans une tasse de moka.

Pour qui veut de la couleur rose Le haschisch en vend au houka.

« Fermons la porte et que personne Ne vienne ici me déranger, Ecrivons dessus : « A Dodonc « Le maître est allé voyager. »

« Pour mieux surveiller l'œuvre intime Qui, dans mon être, s'accomplit, Comme un poète en mal de rime, Etendons-nous sur notre lit.

(1) Voyez la réponse à cette lettre dans les Lettres, 23 février 1860.

« Voici le Dieu ! De fibre en fibre, Au cerveau je le sens monter.

Et sous ses assauts mon front vibre, Gomme s'il allait éclater.

« Il fait rage et dit à mon àme :

« Alerte ! en voyage, ma sœur ! »

Et la folle, en riant, se pâme Sous l'étreinte du ravisseur :

« Mais par où fuir inaperçue ? »

Fait la pauvrette avec effroi.

« La vie, ici, garde l'issue, Et l'os dur se voûte en paroi. »

« Attends ! dit le Dieu, je sais comme On peut sans bruit forer la chair, En éveillant au cœur de l'homme Le fantôme d'un rêve cher. »

« Et tout à coup, dans ma poitrine, Il souffle un amour si profond, Lîne tristesse si divine, Que mon cœur en sanglots se fond.

« Et vite ! dit le Dieu, c'est l'heure ! L'amour a tiré les verrous ; N'est pas méchant geôlier qui pleure ; Sur cette larme esquivons-nous.

« Ceci, Monsieur et cher ami, est un brin de prologue du poème intitulé : le Rêve du Chanvre, dont je m'occupais dans le même temps où vous livriez à l'impression votre étrange livre des Paradis Artificiels, que je trouve à mon retour d'un petit voyage dans le Bugey. Je suppose avoir pris du haschisch, et le Dieu-

APPENDICE 43l

chanvre m'ouvre successivement tous les arcanes de ses transformations, jusqu'à la corde de pendu inclusivement. Néanmoins, au moment de me pendre, je me laisse aller à la pi lié pour une jeune fdle qui se noie : je lui tends ma corde, et je sauve la Poésie qui m'enseigne la résignation et l'amour universel.

» Vous voyez d'ici les divers cadres d'impressions que le sujet comporte. C'est la vie humaine avec tous ses actes ; — c'est la chemise, le voile, le papier, la charpie, le linceul, etc. N'est-il pas bizarre, dites-moi, qu'à distance, votre goût et le mien suivent des voies aussi parallèles ? En lisant vos malheurs d'un mangeur d'opium, vos tableaux me prenaient à la gorge, comme des retours de sensations déjà éprouvées. Cette faculté, que je possède à haut degré, de m'assimiler des impressions particulières à certaines natures nerveuses, maladives ou même folles, méfait parfois penser que j'éprouve des réminiscences d'existences antérieures vécues dans des sociétés bizarres, sur des globes étranges, et dans des milieux extravagants.

n Vous êtes, mon cher ami, un terrible pionnier de ces domaines imaginaires, où je me réfugie aussi de temps à autre, dans les heures ennuyées du terre-àterre. Avouez qu'au retour de ces excursions dans le fantastique, il reste en \ous une assez piètre estime de la vie réelle et de l'animal positif qui en pratique les voies bètes. J'aimerais à vous voir dans l'intimité ; je crois que nous nous comprendrions à demi-mot. On me dit que vous êtes d'un caractère triste et concentré ; on dit de moi que je suis un ours ; on prétend que votre humeur est noire, on affirme que j'ai des accès

d'hypocondrie ; je vous aime pour votre caractère et votre humeur ; aimez-moi pour la sympathie très vivo et très franche que je vous porte.

» J. Soulary (i). »

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