‹ Charles Baudelaire, étude biographique. Rev. et mise à jourChapitre 34 sur 38 · LETTRE DE II. TAINE · texte numérisé non relu

LETTRE DE II. TAINE

» Cher monsieur,

» Je suis tellement occupé et ma santé est si médiocre, que je ne puis me charger d'un article important comme celui que vous me proposez. J'admire beaucoup Poe ; c'est le type germanique anglais à pro • fondes intuitions, avec la plus étonnante surexcitation nerveuse. Il n'a pas beaucoup de cordes, mais les trois ou quatre qu'il a vibrent d'une façon terrible et su blime. Il approche de Heine; seulement tout chez lui est poussé au noir, l'alcool a fait son office. Mais quelle délicatesse et quelle justesse dans l'analyse ! — Je n'aime pas trop Eurêka qui est de la philosophie comme celle de Balzac dans Séraphita et de Hugo

(1) « Je ne me rappelle pas très nettement leur objet [l'objet de mes lettres] ; je me souviens seulement que, dans l'une d'elles, j'entretenais Baudelaire d'un projet de poème sur le Chanvre, dont je m'occupais alors (son titre était le Rêve du Chanvre). Il devait former, avec le Rêve de l Escarpolette et d'autres poèmes de même nature, la matière d'un petit volume fantastique assez piquant, qui m'eût donné l'occasion de rompre avec la forme agaçante du sonnet. » (Notes de M. Soulary). V. dans les Lettres, la réponse de Baudelaire, 12 juillet 1860.

(2) Publiée par le Pincebourde.

dans les Contemplations. Puisque vous le demandez, c'est le seul des cinq volumes que j'aie reçu, et encore c'était de votre main. M. Lévy ne m'en a envoyé aucun, mais je l'ai lu tout entier.

» Quel malheur que vous n'ayez pas inséré en anglais les 108 vers anglais de Nevermore ! Mais quel traducteur vous faites, et comme l'accent y est avec toute son âpreté, toute son intensité et toutes ses inflexions !

» Mille remerciements, j'ai lu déjà la moitié de ce nouveau volume (1), et je vais faire votre commission à Flaubert.

» Croyez-moi, je vous prie, votre très obligé et dévoué .

» H. Taise. »

3o mars 18 65.

LETTRE DE TISSERAST (2)

« .Mon cher monsieur Baudelaire, » Vous êtes un de ces hommes qu'on n'oublie pas

(1) Histoires grotesques et sérieuses de Poe. — Antérieurement déjà, Baudelaire avait demandé à Taine une préface pour Eurêka (v. Lettres, G octobre i8G3). Ici, il s'agit évidemment d'un article sur Poe.

(2) Publiée dans Ciiaulks Baudelaire, Souvenirs-Correspondances. — 11 s'agit ici de l'Ivrogne, drame que l'acteur Tisserant avait conseillé à Baudelaire de tirer du Vin de l'Assassin (V. les Baudelairiana d'Asselineau, et la lettre de Baudelaire du 28 janvier i85A.

quand on a du cœur, et encore moins quand on est un peu artiste.

» Je vous ai vu peu et cependant cela m'a suffi. J'ai bien souvent pensé à vous pendant ma longue absence, et nos réflexions à votre endroit me ramenaient toujours à cette triste pensée que comme beaucoup d'êtres" très bien organisés, vous dépensiez votre trésor spirituel (le seul vrai trésor}, sou à sou, au lieu de risquer une grave affaire. En effet, vous enfermez de grandes idées dans un petit cercle (r), ressemblant à cet homme qui se croit bon marcheur parce qu'il a fait dans un jour le trajet d'un bout du passage des Panoramas à l'autre ; au bout de dix jours, il additionne ses pas, et dit : J'ai été à Bordeaux.

» Mais je vois avec joie que vous n'êtes pas cet homme-là ! Bravo ! développez-vous ; votre pensée est large et originale ! Mettez-nous en scène des gens qui se promènent dans le Ghamp-de-Mars, histoire de fumer une cigarette !

» Venez me voir quand vous voudrez, le plus tôt sera le meilleur.

» Le haut du pavé dramatique n'est pas encombré, allongez les jambes de votre intelligence, et venez faire un tour dans le grand drame.

» La base dont vous me parlez est solide : la rêverie, la fainéantise, la misère, l'ivrognerie et Y assassinat ; avec ces cinq notes-là, on peut faire une mélodie terrible.

(1) Pincebourde a imprimé moule ; c'est cercle qu'on lit dans l'original.

APPENDICE /j35

» J'ai assez de savoir pour être votre guide, je suis tout à vous. Si vous avez besoin d'un artiste pour animer et exécuter votre œuvre devant le public, à défaut de Frederick Lemaître, comptez sur mon audace et mes efforts. Si vous avez besoin d'un ami qui aime votre œuvre comme vous l'aimez vous-même, comptez, oh ! comptez sur moi ! Pas de timidité, pas de fausse modestie ! Si nous doutons de nous-mêmes, personne n'aura foi en nous. Assez de coups de pétard et de pistolets, c'est un coup de canon qu'il nous faut !

» Quant à mon camarade Laferrière, je le crois artiste, mais je ne sais si ses moyens se prêteraient à une transformation radicale ; c'est une chose à lui proposer, le cas échéant.

» Quand vous viendrez me voir,»je sors rarement avant onze heures du matin, et le mois prochain, j'aurai peu de répétitions ; dans tous les cas, un mot par la poste, et je vous attendrais ou vous préviendrais.

)> De l'audace ! de l'audace ! de l'audace ! et tout de suite ! !

» Bien à vous,

» J . -H . TlSSEttAXT . »

LETTRES DE M. Jl LES THOLBAT

Ce mardi, 20 février 1866.

« Cher poète et ami, y> Votre lettre (1) vient de m'ouvrir les yeux sur une

(i) V. Lettres, 19 février 18G6.

Zj36 CHARLES BAUDELAIRE

confusion des deux Lemerre et Lemer, que j'ai cru n'être qu'une seule personne. Ce n'est pas Julien Lemer, mais Lemerre du passage Choiseul, n° £7, que j'ai vu, à qui j'ai demandé pour vous les nos de l'Art, qu'il avait édité et qui ne paraît plus, qui m'avait promis de vous les envoyer (j'ignore s'il l'a fait depuis), et qui prépare une belle édition de la Pléiade à laquelle S. B. lui a conseillé de joindre Olivier de Magny, l'amant de la belle Cordière.

» J'ai vu ce M. Lemerre, un homme ami de la Poésie, allant lui demander des nos pour vous et croyant, au fond de ma pensée, que c'était avec lui que vous aviez été en correspondance, je lui ai dit qu'il ne devait pas vous négliger, et il m'a répondu qu'il avait une très grande estime pour votre talent, et qu'il se demandait pourquoi vous vous étiez exilé à Bruxelles. J'ai bien été un peu étonné de voir qu'il ne me parlait pas de vos publications, mais j'ai attribué ce silence à une finesse de commerçant qui ne veut pas s'engager. Aussi ai-je chauffé tant que j'ai pu, et, je dois le dire à présent, il ne m'en paraît que plus plein de zèle pour le poète, et a parfaitement répondu à tout l'enthousiasme que je manifestais pour vous une chaleur non moins grande pour votre talent. Mais ce n'est pour le moment qu'un zèle de paroles.

» Cependant je crois qu'il faudrait voir vous-même auprès de cet homme. Je vous le dis, je me suis trompé de personnalité ; et c'est bien permis dans le cas dont il s'agit. S. B.,au fond, a commis, je crois, la même erreur : il pensait répondre peut-être au même Lemer,. en écrivant pour l'Olivier de Magny.

» Dans tous les cas, ce n'est pas mauvais.

» Ne négligez pas Dentu, au contraire. Si vous pouvez traiter avec lui, c'est excellent. — Et gardez cet ami inconnu du passage Choiseul pour quand vous viendrez vous-même. J'ai cru faire vos affaires, et je vois que je n'ai échangé que des paroles de pure appréciation littéraire.

» Pardonnez-moi d'avoir allumé un feu de paille. A otre présence peut-être servira à lui donner plus de consistance.

» Croyez que, si l'occasion se présente une autre fois, mais sérieuse, je ne la laisserai pas échapper et

» Croyez-moi bien sincèrement à vous.

a Voici du reste le prospectus qu'il m'a donné du Parnasse contemporain. Mais c'est Mondes et M. de Ricard qui en font les frais. Il m'a avoué n'avoir pas de confiance en cette publication ainsi comprise à grands frais. »

(le 10 mars 1866.

u Cher poète et ami,

0 M. de Marancour 1) demeure rue de Douai, 27 ou 29. C'est l'éditeur Faure (boulevard Saint-Martin, 23) qui me l'a dit. — Oui, nous dînerons avec le maître à votre arrivée ; je le lui ai demandé et il m'a répondu que oui. — Ce que vous me dites-là de vos sentiments à

(1) Auteur des Confessions d'un commis-voyageur, des Echos du Vatican, etc.

438 CHAULES BAUDELAIRE

la mort de Delacroix (i), je l'ai éprouvé à ma manière : je ne lui avais jamais parlé et je l'avais à peine vu. Mais je lus frappé d'une vraie douleur, d'un vrai deuil, ce fut vraiment un coup pour moi, et une perte, un soir, à 8 heures, en ouvrant un n° de la Presse et lisant : et M. Eugène Delacroix vient de mourir ». Je sentis que les arts perdaient un grand homme. Il me semble que j 'aurais éprouvé la même douleur à la mort de Watteau ou de Mozart, artistes de feu et de passion. Je ne crois pas l'éprouver à la mort d'un autre peintre très célèbre de ce temps, qu'on veut toujours opposera Delacroix, mais que je ne sens pas. Le tempérament et les nerfs sont tout dans nos jugements et nos appréciations.

» Pour en revenir au maître, il est tout à fait bien ; il travaille ; nous travaillons tous les jours depuis 9 heures jusqu'à 2, comme s'il n'était pas sénateur, et le fait est qu'il ne profite de ses loisirs que pour mieux faire. Il n'est plus pressé, n'a plus besoin de faire un article d'un lundi à l'autre, et alors il en est déjà sorti les grands articles sur Proudhon (que je n'ai pu vous envoyer. Champfleury me dit, il y a quelques mois, que vous me les demandiez. Je dis à de Calonne de vous envoyer les Revues. C'est là qu'il fallait les lire et non pas dans le Constitutionnel, qui n'a donné qu'un très petit extrait. Calonne me promit de vous les faire avoir. Je ne sais s'il l'a fait). — Il va réimprimer à présent son Port Royal.

» Je vous remercie d'avance de la rareté dont vous nous ménagez la surprise à Sainte-Beuve et à moi •> .

(1) V. les Lettres, 5 mars 1866.

(2) M. Troubat ni Sainte-Beuve ne devaient jamais ap-

» Je ne vous parle ni des discours de Prévost Paradol ni de celui de M. Guizot. Ce sont les événements der niers. Mais toute ma sympathie était pour un homme charmant, dont j'apprécie bien mieux la probité que le talent de ces orateurs et journalistes politiques. Je veux dire Camille Doucet, qui prononça son discours huit jours auparavant. Est-ce amitié pour lui? Il m'intéressait davantage que tous ces apologistes d'un passé en raines. La séance Doucet-Sandeau fut vraiment toute littéraire. Dans l'autre, on a beau marcher sur de hauts sommets, ce sont des sommets qui s'affaissent au moindre souffle populaire.

» J'achève un choix d'œuvres choisies de Piron (horreur 1), commandé par la librairie Garnier.

» Yous-arriverez à temps pour recevoir un exemplaire frais.

» A vous de tout cœur.

» Jules Troubat. »

P. S. — Tous ces éditeurs dont vous me parlez sont bien difficiles à lier ou à engager. Il faut les voir par vous-même. — J'ai un ami en province qui a publié un roman dans la Revue contemporaine : j'ai présenté ce

prendre quelle « rareté », voulait leur rapporter Baudelaire : quinze jours à peine, après l'avoir annoncée à ses amis, le poète était terrassé par son terrible mal. — V. de M. Troubat, outre le Discours prononcé à l'inauguration du monument de Baudelaire, — nous y avons renvoyé au cours de V Elude biographique, — deux Torts intéressants ouvrages : Une amitié à la Darlhez (Lucien Duc, éd. 1900), et Les salons de Champfleury (Alp. Lemerre, 1894), pour une clef des Aventures de MUc Mariette.

roman à Hachette, à Lévy, à Faure : tous me disent lai même chose : « Nous avons trop de publications sur [ les bras . » — « Mais veuillez, au moins, lire... » — « Oh ! c'est inutile... Nous ne le lirions pas... Vos livraisons de la Revue seraient perdues ici... » — Il faut la finesse et l'éloquence persuasive de Baudelaire lui-même (avec son nom), mais il le faut, lui. Je crois que Dentu est encore le meilleur. On m'a dit qu'un nommé Henry, qui demeure en face, est un honnête homme : je ne le connais pas. »

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