‹ Charles Baudelaire, étude biographique. Rev. et mise à jourChapitre 36 sur 38 · LETTRE DE RICITARD WAGNER · texte numérisé non relu

LETTRE DE RICITARD WAGNER

Paris, i5 avril 18S1.

(( Mon cher monsieur Baudelaire,

» J'étais plusieurs fois chez vous sans vous trouver. A ous croyez bien combien je suis désireux de vous dire quelle immense satisfaction vous m'avez préparée par votre article (1) qui m'honore et qui m'encourage plus que tout ce qu'on a jamais dit sur mon pauvre talent. Ne serait il pas possible de vous dire bientôt, à

On sait l'influence considérable qu'exerça Baudelaire et son œuvre sur l'œuvre et l'esprit de Villiers de l'Isle- Àdam. — C'est chez Baudelaire que l'auteur de Y Eve future avait rencontré Wagner. Lui-même, musicien inspiré, au dire de ses intimes, avait mis en musique plusieurs poésies des Fleurs du mal, dont Le vin de l'assassin, La mort des amants, et Recueillement. — V. d'ailleurs sur tous ces points le Villiers de Vhle-Adam de M. R. du Pontavice de Heussey (Albert Savine, éd. 1893).

(1) L'article de la Revue Européenne, Richard Wagner et Tannhauser (avril 186 1).

Nous n'avons guère de renseignements sur les relations de Wagner et de Baudelaire qui fut, on le sait, l'un des premiers de ce côté du Rhin, à discerner le génie du maître allemand, et à le saluer dans les termes qui convenaient. Tout fait présumer cependant qu'elles furent éphémères. Baudelaire, dans sa correspondance, mentionne seulement une invitation (billet à Mme Sabaticr, non daté), qu'il refusa, et la réception d'un livre, qu'il ne désigne pas autrement. Mais, deci delà, il marque combien étaient sincères son enthousiasme pour le musicien (16 février 1860), et l'intérêt qu'il vouait au génie méconnu (24 février 18G0).

ïlb'À CHAULES BAUDELAIRE

haute voix, comment je m'ai senti enivré en lisant ces belles pages qui me racontaient — comme le fait le meilleur poème — les impressions que je me cloisvanter d'avoir produites sur une organisation si supérieure que la vôtre ?

» Soyez mille fois remercié de ce bienfait que vous m'avez procuré, et croyez-moi bien fier de vous pouvoir nommer ami .

» A bientôt, n'est-ce pas ?

» Tout à vous,

» Richard Wagser. »

lettres de wallon

« Mon cher Baudelaire,

» J'ai la plaisanterie grossière, m'avez-vous dit un jour, et cela est très vrai, et je ne m'en fâche point, car je ne pense pas que je puisse jamais briller beaucoup par l'esprit — mais cette fois vous chassez sur mes terres et j'éprouve quelque malin plaisir à vous régenter. — Le sens propre de Talent est pièce de monnaie — c'est par figure seulement qu'on l'applique aux facultés de l'homme — et peut-être cet emploi ne remonte-t-il pas au delà du protestantisme, grand commentateur, interprétateur de paraboles. — Quoi qu'il en soit, l'assimilation du talent de l'Evangile à l'esprit de l'homme n'est pas mon fait ; vous la trouverez dans tous les Pères, dans les termes mêmes ou peu s'en faut, où je la répète après eux. — Le jeu de

mots vient de ce que nous oublions le sens primitif de •talent — nous voyons deux idées ou deux choses signifiées et fortuitement rapprochées, là où il n'y en a qu'une — mais tout ceci, croyez-le bien, n'est qu'un [prétexte pour vous reprocher d'être invisible. — Il [n'est pas possible que vous soyez toujours et cons- [tamment sur le Poe (cette fredaine est de Champtleury) et que vous ne visitiez jamais l'île Saint-Louis — Vous m'oubliez donc. — J'ai bien cherché après vous ces jours-ci pour boire une bouteille — car je voulais boire cl ne pouvais m'y décider étant seul. — L'envie a passé — jusqu'au premier jour. — Vous ne publiez plus rien . — vous avez tort. — L'esprit se rouille à la longue — vous dites en vous-même que je suis un sot ; c'est vrai, mais je n'en ai pas moins raison. — \ ous pouviez beaucoup et vous n'avancez pas. — Murger et Champfleury ont déjà abattu cinq ou six volumes — si j'avais de. l'argent je vous achèterais tous vos vers — et je les publierais — rien que pour vous forcer à en faire d'autres. — Dans l'engrenage [sic) des passions ou des amours-propres, des plaisirs ou des besoins, il y a un point où, dès qu'on y touche, on ne peut plus s'arrêter, ni reculer — il faut toujours avancer et toujours produire.

» Mais à quoi tout cela rimc-t-il? A vous apprendre qu ' j'ai, le Ier mars, dans la Revue de Paris, hélas ! un article contre M. Cousin ; à vous prier en outre de lire avec soin mon volume [) et malgré ce qui précède

(i) Peut-être Le Positivisme ou la foi tViui athée (?). C'est, des ouvrages de M. Jean Wallon, celui dont la date

<le noter ce qui vous choquera — style ou pensée (faites une corne à la page en lisant et renvoyez-moi le volume) ; je voudrais bien avoir votre opinion. Vous avez été servi un des premiers parce que vous êtes un des premiers parmi ceux dont le jugement peut et doit m'eelairer.

» Tout à vous. »

3, rue Boularel.

Si janvier (i854).

« Mon ami.

» Je viens de lire votre préface (i) avec un plaisir que je ne saurais dire, et peu s'en faut que je ne la relise immédiatement comme un beau poème — pour me donner une seconde fois le même contentement. — Et ce qui me frappe maintenant en réfléchissant mon impression, est. de me trouver en si parfait accord avec ces lignes fermes et vibrantes que je les signerais toutes une à une. — N'est-ce pas un singulier problème — non pas qu'il y ait un lien des esprits où tous se rencontrent dans la vérité ou dans certaines vérités, — mais qu'il y ait côte à côte deux régions de vérités impénétrables ou impénétrées l'une à l'autre — comme ma foi et votre préface — où est le lien ? —

de publication (i858), se rapproche le plus de la date de cette lettre.

(i) La préface dont il est ici question, c'est les Notes nouvelles sur Edgard Poe, qu'on trouvera en tête du tome VI des Œuvres complètes.

i — Evidemment si les peuples rangent dans la catégorie dite Religion les idées les plus générales ou les plus voisines de Dieu, celles qui embrassent le plus grand

' nombre d'idées secondes, les plus grosses en un mol il faut bien que leurs croyances, — et disons même les vôtres ou les miennes — soient ou puissent être mères de nos opinions littéraires. — Et pourtant votre préface — comme Euclide — force l'assentiment des esprits les plus dissemblables — preuve qu'il y a dans tous de grandes lacunes. Quoi qu'il en soit, c'est un beau poème et si on vous l'a déjà dit vingt fois, il faut vous le dire une vingt et unième. — Pourquoi n'avezvous pas nommé hautement le nid de ces professeurs jurés — ces Débais, citadelle des cuistres — ennemis nés de toute poésie? — Et cette joie que vous m'avez donnée si vive a été d'autant mieux reçue que je suis depuis trois jours dans la désolation de la chute de notre ami Champfleury. — Il me semble qu'il déserte de plus les régions de l'art et du beau, du style et du roman, pour se voir et se décrire à la loupe.

C'est un lieu commun, très commun de dire que le Bien, le Beau, le Vrai sont un et constituent la Réalité inommée, indicible, le soleil des intelligences, rame des âmes — et comme poète vous avez légitimement horreur du lieu commun ; mais pour trancher d'un mot le débat, vous l'auriez habillé d'une manière originale et montré que celui qui voit la réalité en vrai ne la voit pas en beau — ou n'est pas poète, c'est-à-dire assez poète — et par conséquent que l'art enseignant ou moralisant est encore un carré rond — comme nous en avons tons des milliers dans l'esprit.

» Vous savez que vous pour les impressions nettes et vive$, La Madelène pour les nuances fondantes, vous êtes à mon sens les deux artistes par excellence. Permettez-moi donc de vous prémunir contre l'abus des incidentes qui n'est pas encore — mais qui pourrai! venir gâter votre prose harmonieuse et savante. Voilà bien du pédantisme — c'est mon état, hélas '. — et je me reprocherais de trahir l'amitié si je ne pensais pas tout haut.

» Maintenant on pourrait demander si le Bien, le Beau, le Vrai ne sont pas convertibles l'un dans l'autre ou réductibles au même. C'est en effet cette prétention cachée qui entretient et pousse les écoles. — Mais il faut répondre hardiment non. — Ces trois formes de la Réalité correspondent aux trois formes du temps — et sont, par conséquent, éternelles comme lui — c'est-à-dire impérissables dans le temps. Remarquez que :

» Le bien est ce qui est toujours praticable ; c'est donc un présent éternel ; et il a en effet pour organe la volonté — faculté toujours présente, toujours actuelle— mère du temps.

» Le beau est ce qui est toujours désirable ; c'est donc un futur éternel ; et il a en effet pour organe le désir, l'amour, — faculté toujours naissante, mère des espérances et des rêves, toujours grosse de l'avenir.

» Le vrai est ce qui est toujours intelligible ; c'est donc un passé éternel en ce sens que les choses ne prennent à nos yeux la forme d'intelligibles ou d'idées qu'à la condition d'avoir élé des désirs, puis des actes (de l'esprit) et d'être pour ainsi dire mortes ou réfléchies

APPENDICE 4l>7"

vous devinez mieux que je ne l'explique. Toute a philosophie est là, dans ces trois formules de bonne tome, et vous voyez que le Bien, le Vrai, le Beau nt éternellement un et trois — identiques et inconiliables. Joignez à cela que nos facultés sont des maadies de l'âme que nous contractons tous de la même açon, dans les mêmes conditions — comme vous le nontrez vous-même par votre sauvage encyclopédique — lesquelles procèdent toutes d'ailleurs de ces trois ormes essentielles mais temporelles de l'âme — entenlement — volonté — amour. Que l'homme — après voir créé ces facultés dans l'enfance, dans un ordre loique et nécessaire — se trouve avoir donné à un grand lombre de ses impressions (ou actes de l'âme) la forme éfléchie d'idées — ce qui oblige un grand nombre 'autres à prendre par opposition la forme active et h 'aire apparaître ainsi, dans un ordre également logique t nécessaire (qui varie comme varie l'apparition des acuités), ce que nous appelons nos passions fleurissant l'âge en âge, l'une après l'autre, celles-ci très épanouies, celles-là mortes en germe — et non pas en>. Vertu de forces occultes ou d'énergies plastiques vulgairement cachées sous le nom de nature pour justifier la paresse des esprits (yoici, j'espère, un bel evmple d'incidences) — je dis que le Bien, le Vrai, le Beau étant forcément distincts dans le temps, et que ('homme, artisan de Lui-même (sauf la faible part des érédités ou propensions nati\es), créant ses facultés et lus tard ses passions une à une, — instrument bien u mal accordé, suivant votre belle expression — e peut que l'appliquer tour à tour et tout entier à

ri lacune des faces de la réalité sans prétendre les réu nir ou les confondre dans la même expression, dans 1rs mêmes œuvres, — comme un saint qui ne voudrait faire des actes de charité ou d'amour qu'envers d'autres saints comme lui qui n'en ont pas besoin — ou comme un philosophe qui n'enseignerait la vérité qu'à des artistes vertueux. Je vais lire Monos et una — ça vaudra mieux. Faites-nous donc un livre, un livre tout de vous. Décidément, je suis atteint de la maladie du Y rai à un haut degré. Je ne puis accepter l'illusion de ce dialogue — sauf le commencement et la fin très beaux ; — j'ai maintenant une peine infinie à me donner ou seulement à me prêter aux pures fictions — le côté invraisemblable me choque et m'arrête, l'impossible me poursuit — et tous les romans sont à peu près dans ce cas — même les meilleurs. C'est une triste infirmité de l'âge, un rhumatisme de la philosophie. Je cède à la tentation — je relis votre préface — et peut-être la relirai-je encore. Faites-nous, je tous prie, un livre et croyez-moi tou jours tout à vous.

» Wallox. »

« Mon ami, votre préface est réellement très belle, j'en suis encore et j'en reste tout ému. Quelle belk Prose — savante, vibrante, harmonieuse ! — je la lis <comme de la musique, la mélodie des idées. »

TABLE DES MATIÈRES

TABLE DES MATIÈRES

Préï

I. — Origines de la famille Baudelaire. — Les parents du poète. — Sa naissance. — Mort de son père. — Mme Baudelaire devient Mmc Àupick. — Influence de ces secondes noces sur la sensibilité de l'enfant. — Interne au Collège Royal de Lyon, puis au Lycée Louisle-Grand de Paris. — Précoces mélancolies. — Succès scolaires. — Témoignages de ses condisciples. — Premières rimes. — Bachelier

II. — La vocation du poète se heurte aux plans du général et de Mme Aupick. — Vie libre à Paris, premières fréquentations littéraires. — La pension Bailly.

/|G2 TABLE DES MATIÈRES

— Souvenirs île ses co-pensionnaires. — Habitudes de dépense et d'élégance. — Curiosités défendues. — Stances à Sarah. — La haine que le jeune homme nourrit contre son beau-père aboutit à un éclat. — Le voyage aux Indes, sa légende. — L'Albatros ; à une dame créole i8-33

III. — Mis en possession de l'héritage paternel, Charles Baudelaire va habiter l'Ile Saint-Louis. — Description de l'appartement qu'il occupe à l'hôtel Pimodan. — Il « brocante ». Engagements onéreux. — L'École normande. — Le poète, qui ne veut pas encore publier, récite ses vers. — : Les cahiers des Fleurs du mal. — Pièces composées avant i843. — Le dandysme de Charles Baudelaire. — Habits noirs, justaucorps et blouses. — Flâneries. — Domiciles multiples. — Le portrait d'Emile Deroy 34-5 r

IV. — Les amours de Baudelaire. — Sarah. — La mendiante rousse. — La Vénus Noire, ses trahisons, son intempérance. — Baudelaire songe au suicide. — Le cycle de Jeanne Durai. — La misogynie du poète. — Inspirations anonymes, Berthe, Marguerite (i), etc. 52-67

V. — Les dépenses de leur fils et beau-fils inquiètent M. et Mme Aupick, qui lui font donner un conseil judiciaire. — M. Ancelle. — Premières publications. — Les Salons. — Le Corsaire Satan. — Quelques Fleurs.

(1) Certaines indication- nous ont été fournies trop tard pour pouvoir être utilisées clans YElu.de biographique : sur la Marguerite qui inspira au poète deux de ses plus belles pièces, suppléez au silence du chapitre iv en consultant nos notes de la page 427.

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TABLE DES MATIÈRES f\(ï$

— Le jeune enchanteur, la Fanfario. — Articles de critique littéraire 68-75-

VI. — Le poète est entraîné par le mouvement révolutionnaire de i8/;8. — Contradictions de sa nature. — Sur les barricades. — Le Salut Public, la République du Peuple. — Journaliste à Chàteauroux. — Retour à l'absolutisme de Joseph de Maistre 76-88

I. — Encore quelques essais de journalisme. — Edgard Poe ; le goût de Baudelaire pour le grand romancier américain, devient une « véritable possession ». — La parenté spirituelle du traducteur avec son auteur. — Les Histoires Extraordinaires. — Enthousiasme pour Eugène Delacroix. — Auguste Poule t-Malassis. — Le procès des Fleurs du mal. — Protestations des amis du poète et de la critique. — Félicitations de Victor Hugo 89- 11 5

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