LETTRE DE J. TURGAN
« Mon cher ami, » Vous vous moquez de moi purement et simplement, il m'est impossible de mettre ce soir les quinze colonnes que je voulais mettre de Gordon Pym. J'avais répondu de vous ici et vous me laissez dans un grand embarras. — Ce n'est pas bien (i).
» J. Turgan. »
LETTRE d'aUGLSTE VACQUERIE
[7 mai 1861.]
« Merci, mon cher Baudelaire, je n'ai pas besoin de vous dire combien je suis touché de la page sympathique que vous avez écrite sur moi. Vous savez ce que je pense de votre talent, vous savez donc ce que je ressens de votre éloge (1). — Je n'ai pas entendu l'opéra
(1) La publication de cette traduction au Moniteur avait commencé le 25 février 185t. Elle fut interrompue le
de Wagner, et je n'ai pour Tannhauser que le penchant de tout homme de cœur pour toute œuvre brutalement proscrite ; votre brochure ajoute des raisons à mon instinct et m'emplit d'avance les mains de bravos. Mais il y en a pas mal pour vous. — Merci encore.
» Votre ami.
» Auguste Yacquerie. »
lettre d* alfred de vigny (2)
Lundi, 27 janvier 1862,
« Depuis le 3o décembre, Monsieur, j'ai été très souffrant et presque toujours au lit. Là je vous ai lu et relu, et j'ai besoin de vous dire combien de ces Fleurs du mal sont pour moi des Fleurs du bien et me charment ; combien aussi je vous trouve injuste envers ce bouquet, souvent si délicieusement parfumé de printanières odeurs, pour lui avoir donné ce titre indigne de lui, et combien je vous en veux de l'air empoisonné quelquefois par je ne sais quelles émanations du cimetière de Hamlet.
7 mars suivant. C'est cette interruption forcée qu'explique sans doute ce billet du directeur à son collaborateur.
(1) L'éloge que Baudelaire donne, — dans la lettre (V. Lettres, i85i), à laquelle celle-ci répond, — aux Funérailles de l'honneur, drame d'AuGUSTE Yacquerie joué à la Porte Saint-Martin en 1861, pour la représentation duquel Paul Meurice lui avait envoyé des places.
(2) Publiée par le Charles Baudelaire, Souvenirs, Correspondances. Sur les relations de Baudelaire et de Vigny. V. l'ouvrage de M. Charavay, op. cit., v. aussi Lettres, années 1860-62, passim.
l\[\2 CHARLES BAUDELAIRE
)> Si votre santé vous permet de venir voir comment je m'y prends pour cacher les blessures de la mienne, venez mercredi (29) à quatre heures après midi ; vous saurez, vous lirez, vous toucherez comment je vous ai lu ; mais ce que vous ne saurez pas, c'est avec quel plaisir je lis à d'autres, à des poètes, les véritables beautés de vos vers encore trop peu appréciés et trop légèrement jugés.
)) Vous m'aviez dit que votre lettre officiellement académique était envoyée. C'était à mes yeux une faute, je vous l'ai dit ; mais elle était irréparable, et je me résignais à vous voir égaré dans le labyrinthe. Mais à présent que vous m'écrivez que c'était seulement un projet, je vous conseille franchement de ne pas faire un pas de plus dans ces détours qui me sont connus, et de ne pas écrire un mot qui ait pour but de vous faire inscrire comme candidat à aucun des fauteuils vacants.
» J'aurai le temps de vous en dire les raisons très sérieuses, et vous les comprendrez...
)> Venite ad me.
» Alfred de \lgxy. »
G, rue des Ecuries d'Artois.
LETTRES DE VILLIERS DE l'iSLE-ADAM
Saint-Brieuc, rue Saint-Guéno, 4-
[i859-6o.] )) Monsieur,
» Je sais, dans ma très petite expérience, combien il est pénible d'écrire une lettre. On n'écrit presque ja-
mais (j'entends les esprits de certaines allures) que par nécessité ou besoin vague de se dégrossir l'esprit.
» Veuillez donc penser, je vo.us en prie, que j'estime trop la valeur de votre précieux temps pour vous demander une réponse : vous m'écrirez si vous avez un loisir à perdre, quand il vous plaira, dans un an, six mois, jamais si bon vous semble : je ne vous en aimerai pas moins, je comprendrai cette petite préface de Ricard o et je serais désolé que mon admiration vous gênât le moindrement: ceci soit dit avec sincérité.
» Combien je regrette les conséquences de ces jours derniers ! Vous m'avez vu sous des conditions déplorables : j'étais à la fois — très troublé par le vin — le manque de sommeil — et le saisissement de vous parler. Combien de bêtises me sont échappées !,.. Mais je pense que vous n'êtes pas de ceux qui jugent les gens sur un fait.
)) Mes relations fantaisistes — j'ai frayé, par entraînement, avec des individus de joyeuse imagination — doivent être mises sur le compte de mon extrême jeunesse ; cela s'oublie assez vite ; il ne s'agit que de rompre vite, et de monter vite, ce qui ne tardera guère pour moi, je pense.
» Allons, voilà qui est bien ; votre profonde et habituelle délicatesse ne méprisera pas l'humilité de cette petite épître, je n'écris pas de la sorte à tout le monde ; vous êtes mon aîné, cela dit tout.
» Quand je pense que je n'ai pas répondu l'autre soir à M. R... (charmant compagnon, du reste, par exemple !) lorsqu'il me demandait ce que vous aviez créé :
/|'|4 CHAULES BAUDELAIRE
» Qu'entendez-vous par créer? — Qui csl-cc qui crée ou De erre pas ?
» — Que signifie cette chanson, et ce refrain d'avant le déluge? Baudelaire est le plus puissant, et le plus un, par conséquent, des penseurs désespérés de ce misérable siècle ! Il frappe, il est vivant, il voit ! Tant pis pour ceux qui ne voient pas ! »
» Mais, je n'étais pas dans mon sang-froid ce soirlà. Ce sera pour la prochaine occasion. Excusez, je vous en prie, les nombreuses inepties, les rimes légères et les enfantillages que j'ai laissés dans mon bouquin (i). Il y a trois ou quatre pages passables : c'est une demipromesse; j'espère vous envoyer bientôt une prose moins jeune que mes vers ! Allons, je vous aime et vous admire, mon bien cher grand poète ; et je vous serre la main avec bonheur.
» P. S. — Je suis presque brouillé avec ma famille. J'attends quelque argent pour retourner vivre à Paris : vous me permettrez de vous faire une petite visite ; je ne crois pas dépasser le but en disant que j'ai quelquefois du bon — avant le Champagne. »
« Je vous remercie de tout mon cœur de vous être souvenu de moi : que voilà de pensées claires et su-
(1) Il s'agit sans doute des Fantaisies nocturnes, le premier livre de Yilliers, parues à Lyon, en 1859. Cette lettre se placerait donc vers 1859-60.
perbes ! Comme on se sent de votre avis en vous lisant ! Comme vous savez bien vous écouter impersonnellement dans celui qui vous lit ! Je vous admire.
» Je me suis rencontré avec vous au sujet de Wagner, et je vous jouerai Tannbauser quand je serai installé dans votre voisinage. Le grand musicien peut réciter, lui aussi, ces vers de statue :
Contemple-les, mon âme, ils sont vraiment affreux ! Pareils aux mannequins, vaguement ridicules...
)) Quand j'ouvre votre volume, le soir, et que je relis vos magnifiques vers dont tous les mots sont autant de railleries ardentes, plus je les relis, plus je trouve à reconstruire. Comme c'est beau, ce que vous faites ! La Vie antérieure, Y Allégorie des vieillards, la Madone, le Masque, la Passante, la Charogne, les Petites Vieilles, la Chanson de V Apres-midi, — et ce tour de force de la Mort des Amants, où vous appliquez vos théories musicales. \J Irrémédiable, commençant dans une profondeur hégélienne, les Squelettes laboureurs, et cette sublime amertume de Réversibilité, enfin tout, jusqu'au duo d'Abel et de Caïn... C'est royal, voyezvous, tout cela. Il faudra bien que, tôt ou tard, on en reconnaisse l'humanité et la grandeur, absolument... Mais quel éloge que le rire de ceux qui ne savent pas respecter'. Ne vous irritez pas de mon enthousiasme ; il est sincère, vous le savez bien.
» P. S. — Ne m'écrivez pas, je vous en prie : l'Art îst long et le temps est court ; je le sais aussi bien que >ersonne, moi qui travaille dix beures par jour à l'aire me page de prose ; nous n'avez rien à me dire, et je
devine que vous ne me voulez peut-être pas trop de mal, ainsi ne prenez pas trop de peine pour moi. Quand j'aurai terminé le premier volume de iras, je vous en enverrai un exemplaire. Je ferai, avec votrei permission, une étude sur vous : si vous ne la trouva pas bien faite, vous la brûlerez, et il n'en sera plus question. Je n'ai pas d'amour-propre, quand j'ai mal écrit, maintenant, je vous l'assure. Vous vous êtes affirmé davantage dans votre étude sur Wagner 1 que dans celle de Gautier : tant mieux ! Ça pleut déjà dru comme mitraille et de la hautaine façon, ça m'a ranimé. Dans dix ans, il ne restera pas cinquante pages des romans à reconstruction de faits, quand on ne juge que le fait... Et au revoir. Pardonnez le griffonnage; je l'ai effacé parce qu'il était dogmatique et que je n'ai rien à vous apprendre.
» Encore un Post-S. — A propos de l'étude dont je vous parle, ne pensez pas que je veuille recommencer la fable de Y Ours et du Jardinier. Je n'ai plus le même stvle du tout, comme de raison, quand j'écris une lettre et lorsque j'écris une page littéraire. Vous ne me jugerez pas sur mon déplorable bouquin, et vous aurez de l'indulgence. Je vous aiïirme que je fais du beau et du très beau, dans ce moment-ci et que vous n'en serez peut -être pas mécontent : vous serez même étonné de la différence, je ne crains pas de vous le dire, si vous voulez bien y jeter un coup d'oui.
(i) L'article de Baudelaire : Richard Wagner et Tannhauser, parut en 1861 et Isis, pour la première partie, en 1862. Cette lettre peut donc être datée approximativement Gi-62.
\ous ne croirez pas que c'est moi. Ne riez pas trop, je vous en prie., de cette folie, et prenez tout ceci avec bienveillance. Je ne vous écris pas rue d'Amsterdam, craignant que vous aviez (sic) changé de maison. »
Saint-Brieuc, rue Saint-Pierre, i4.
« Mon cher Baudelaire, » Je vous ai gardé, comme on dit, pour la bonne bouche : voici le résumé (dans ce qu'il peut avoir d'ingénieux) du pèlerinage que vous savez. Le 11. P. dont Guéranger est, je crois, un homme d'une imagination logique et d'une science absolument quelconque ; il jouit d'une qualité que vous estimerez : la froideur attrayante, ~)~ à 58 ans. Il était prêtre à 21 ans; docteur en théologie à *>3 ans; licencié en droit, licencié ès-lettros et docteur ès-sciences à 38 ans. 11 parle sept à huit baignes actuelles et n'ignore pas les dialectes hébraïques au point de le céder à M. Renan. Il a trouvé moyen, sans un sou, de relever l'abbaye de Solesmes, sans s'interrompre pour cela, et sans quitter une rude partie engagée entre lui et tous les évéques de France au >ujrl de la Liturgie ancienne qu'il a réussi à faire rétablir dans toute sa pureté, presque partout, mais il a fallu écrire une douzaine de volumes fantastiques de science religieuse, arracher des bulles pontificales, lutter contre son évéque, abîmer pendant un an, tous lef quin/c .jours, M. de Broglie au sujet du Labarum et, généralement, des miracles), se lever à (\ heures, >c coucher à 11 heures, manger
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de la salade le soir cl un peu de soupe dans une écuelle Je matin, conserver du temps pour le bréviaire -et pour la direction de l'Abbaye 60 moines), tout quitter au coup de la clocbe de la Règle, causer avec des milliers de visiteurs, surveiller un anévrisme et unepropension mosaïque au bégaiement afin de ne pas perdre la tête et avoir un front deux fois haut et vaste comme celui de Victor Hugo. Vous voyez que ce n'est pas une brute, et pour me servir d'une expression de du ïerrail (si vous voulez bien pardonner cet ignoble mouvement d'amour- propre), j'ajouterai que : « Je ne suis pas trop mal dans ses papiers. 0 » Il est flanqué de deux têtes qui sont presque également admirables : le Père Econome et le Père Prieur : Dom Fontanes et Dom Couturier : deux colosses au physique et au moral. La Bibliothèque (j'oubliais de vous dire que ces deux colosses et lui sont charmants de bienveillance, de profondeur et de naïveté, au point de s'amuser et de faire des calembourgh' [sic), la Bibliothèque contient environ 20.000 volumes ; on m'y laissait seul, tous les jours, faveur inconnue à bon nombre de gens (nouveau mouvement d'amour-propre , vous jugez si j'ai, comme on dit, profité de l'occasion. J'ai des notes assez curieuses, je crois pouvoir l'aflimer. Bref, je tiens Samuèle, et si mes prévisions ne sont pas entachées de niaiseries, j'ai réellement quelque chose de — sinon de plus grand, je parle au point de vue de la dimension du volume — du moins d'aussi large que l'idée de Faust. C'est réellement estomirant qu'on n'ait pas encore pensé à une chose, ou que, si on y a pensé, on ne l'ait pas traitée
avec amplitude et magnificence. Je vous écrirai cela : vous jugerez.
» Voici, en attendant, une petite légende qui ressemble un peu à l'un de vos poèmes en prose, l'Etranger : je traduis du latin :
)> Il y avait un moine — un parfait et ancien religieux — qui avait fait un pacte avec le Diable ; je veux dire qui avait accepté les services d'un démon mixte. Ce démon n'était pas, en son âme et en sa condamnation, des plus coupables ; il avait, dans les temps effroyables où se joua le grand conflit, il avait subi l'entraînement vague et presque moutonnier de Lucifer. Il ne s'était pas prononcé sur le fameux Non Serviam et s'était trouvé précipité hors de la joie et de la lumière, avant d'avoir eu seulement le temps de se reconnaître. De sorte que sa vie était comme un rêve et qu'il ne savait plus ce qui était arrivé. Il n'était pas mauvais, mais il avait contracté la manie de la chute, en voyant se culbuter, dans l'ombre et dans la foudre, le pêle-mêle des légions noires ! Puis... avec les longs et interminables siècles, avec l'insensible habitude de l'étonnement, il avait oublié cela, tout cela : il avait oublié.
» Enfin \ous comprenez ce que je veux dire. Vous seul pouvez exprimer cela aujourd'hui.
» Donc, un jour, il avait remarqué la terre, et trouvant confortable d'y rester aussi bien que dans les endroits où il était auparavant, il s'en alla dans les environs d'un monastère, car il aimait le silence. Là, je vous dis qu'il eut l'occasion de rendre service au vieil abbé, on ne sait pas comment. Le vieil abbé — un bon zig ! — comprit de suite toutes ses réserves de
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conscience faites l'horrifiant malheur qui avait dû arriver clans l'éternité, au petit bonhomme infernal, et il ne déchargea pas de malédictions nouvelles sur son mélancolique et monstrueux visiteur. Il lui demanda, ne voulant pas être en retard avec un pareil personnage, s'il pouvait, à son tour, lui être quelque peu utile ou même agréable. Il insista, en voyant le pauvre démon secouer tristement ce qui lui servait de tête. — Eh bien, dit celui-ci, puisque vous me proposez, je vous dirais que vous pouvez me faire du bien. — Et comment ? dit le moine. — Ah ! dit le démon, vous êtes bien le maître de faire bâtir un clocher ici? — Oui, dit le moine. — Alors faites bâtir un clocher avec une grande cloche, et puis faites-la aller la nuit, quand vous pourrez. — Pourquoi? dit le moine inquiet. — J'aime les cloches... le son des cloches... les belles cloches...
» N'est-ce pas qu'elle est belle? Mais, dame, je n'ai fait que des phrases où vous feriez de la pure beauté, vous. Enfin, je vous l'offre, si elle peut vous sembler possible.
)) Je termine en attendant une prochaine lettre, en vous recommandant deux livres :
» La Mystique de Gorres, 5 vol. in-8 (divine, naturelle, diabolique , édit. Poussielgue, rue Saint-Sulpice, trad. de l'allemand par Sainte-Foy.
» Et La Vie de Jésus-Christ, par le docteur Sepp, 2 vol. in-8, même trad., même lib., année 1860 ou 59. Si vous ne les connaissez pas, cela vous fera peutêtre plaisir. C'est très curieux.
» A. YlLLIERS DE l'IsLE-AdAAI i). ))
(r) Lettres publiées par la Nouvelle Revue, n° du i5 août 1908.