‹ Charles Baudelaire, étude biographique. Rev. et mise à jourChapitre 5 sur 38 · partie par quelqu'un — ou quelques-uns de ses collègues · texte numérisé non relu

partie par quelqu'un — ou quelques-uns de ses collègues

(1) V. à Y Appendice, X, la lettre d' A. de Vigny.

(2) Correspondance, t. I, lettre du 2C janvier 1862.

(3) « Je vous ai dit raisonnablement qu'il n'y avait rien à faire, selon moi... Laissez l'Académie pour ce qu'elle est, plus surprise que choquée, et ne la choquez pas en revenant à la charge au sujet d'un mort comme Lacordaire. Vous êtes un homme de mesure et vous devez sentir cela... » (Correspondance, t. I, lettre du 9 février i8fcri.

de désistement qu'il faut, en pareil cas, adresser au secrétaire perpétuel de l'Académie française.

N<»us n'avons pas cette lettre (1) mais le sens nous en est donné par cet entrefilet de la Revue anecdotique, où l'on voit de quels plausibles prétextes le poète couvrit sa retraite :

« M. Charles Baudelaire s'est désisté de sa candidature au fauteuil du P. Lacordaire, un peu parce qu'il ne s'était présenté que pour prendre rang, beaucoup parce que les opposants protesteront peut-être, par un vote en blanc, contre la candidature imposée du prince de Broglie. La nomination de ce dernier n'en est pas moins certaine. »

Et, parlant de la candidature tardive de Gautier, qui venait de se produire, l'auteur anonyme de l'entrefilet ajoute :

« À voir l'ardeur du pourchas qu'excite chaque vacance, et a considérer les illusions des candidats, il semble peu probable que personne se retire devant ce grand nom littéraire, si l'on excepte toutefois M. Baudelaire, qui certainement ne mettra pas le sien en balance avec celui du cher et vénéré maître auquel il a dédié les Fleurs du mal. »

Un dernier billet de Sainte-Beuve nous apprend l'impression que produisit sur l'Académie la lettre du poète :

« ..Quand on a lu votre dernière phrase de remerciement, conçue en termes si modestes et si polis, on a dit tout haut : Très bien ! Ainsi, vous avez laissé de vous une bonne impression. N'est-ce donc rien (2) ? »

(1) Le « dossier Baudelaire » a disparu des archives de l'Académie.

(2) Correspondance, t. I, lettre du i5 février 18G2.

En somme, Baudelaire sortait de la lutte sans attendre une défaite inévitable. L'honneur était sauf.

On peut supposer que, parmi les raisons qui lui faisaient désirer d'être admis à porter l'habit vert, Baudelaire avait particulièrement envisagé la manière de réhabilitation qui eût résulté, pour lui et son œuvre, d'un lustre quasi-officiel.

Le jugement qui l'avait condamné naguère pesait encore sur sa réputation. Des directeurs de journaux, qui n'exerçaient certes pas, d'habitude, sur les articles qu'on leur apportait, un contrôle bien rigoureux au point de vue de la pruderie, s'effarouchaient, — quand elles leur étaient offertes par Baudelaire, — de peintures de mœurs qui, signées de tout autre nom, auraient passé sans objection i . Et les pouvoirs publics, trois ans après le procès des Fleurs, s'en souvenaient assez pour refuser l'estampille aux Paradis artificiels (lettre du 18 août 1860).

Mais rien n'a jamais pu détourner Baudelaire de sa voie, et, quand il publia dans le Figaro (numéros des 26, 28 novembre et 3 décembre i863), le Peintre de la vie moderne y il loua son ami, M. Constantin Guys,

(1) Je me souviens d'avoir entendu Baudelaire se plaindre à Gustave Flaubert des sévérités du directeur littéraire d'un journal de la presse politique. On exigeait de lui des suppressions, dans le poème en prose intitulé Les Vocations. Il refusa de se soumettre à cette censure excessive, et ce très beau morceau ne parut que dix-huit mois plus tard, dans le Figaro du i/j février 18G4. V. encore les lettres du 18 août 18G0 et une lettre de Sainte- Beuve ("1862, non datée.)

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avec une audacieuse franchise, sans nul souci de scandaliser le lecteur ou les rivaux du maître anglais.

Cependanl sa santé s'altérait. Dès le commencement de 1862, il écrivait, dans son journal intime, Mon cœur mis à nu, ces lignes douloureuses et sinistres :

« J'ai cultivé mon hystérie avec jouissance et terreur. Maintenant, j'ai toujours le vertige, et aujourd'hui, 23 janvier 1862, j'ai subi un singulier avertissement, j'ai senti passer sur moi le vent de l'aile de l'imbécillité. »

A la fin de la même année, il mandait avec mélancolie à Poulet-Malassis : «... Pour moi, je me porte fort mal et toutes mes infirmités, physiques et morales, augmentent d'une façon alarmante. » Rien de plus à ce sujet, dans sa correspondance, jusqu'à la date de son départ pour la Belgique (avril 186/1); mais son état ne s'était pas amélioré. Plus tard, à propos de graves symptômes, précurseurs de la crise qui lui fut fatale, il écrira à M. Ancelle : « Je suis persuadé que j'étais malade en quittant Paris. »

On le rencontrait, dans les rues, vêtu d'habits râpés et l'air de plus en plus sombre. Il n'écrivait presque plus, et, avec une obstination désespérée, il menait le train de vie qui répondait le mieux à sa conception pessimiste de la vie et de la nature humaine. M. ïroubat qui le voyait intimement, pendant cette triste période, a bien voulu me communiquer ce curieux souvenir :

« Fréquentant les endroits où l'on s'amusait, tels que le Casino de la rue Cadet, j'y rencontrais, de temps en temps, Baudelaire <rui errait, avec une mine sinistre, au milieu des filles qu'il effarouchait.., Il se promenait à l'écart, en solitaire... Un soir, il

me parla d'une fille à qui il avait demandé, sans se nommer, si elle connaissait ses œuvres. Elle répondit qu'elle ne connaissait que Musset ! Vous voyez la colère de Baudelaire (i). »

Ce poète qui avait tout aime de Paris, non seulement ses verrues, comme Montaigne, mais ses plaies, finit par le prendre en dégoût. Il voulut s'expatrier (2).

(1) Cf. Le monument de Baudelaire, par Jules Claretie (Journal, 4 septembre 1901).

« ... Et alors, assis tout seul devant quelque table ronde, dans un coin, remplaçant le haschich par le houblon, il regardait passer, au son de quelque valse de Métra ou de quelque quadrille d'Offenbach, le défilé macabre des viveurs aux yeux troubles et des jolies filles aux pommettes rosées par la phtisie.

» — Qu'est-ce que vous faites-la, Baudelaire, lui demandait ce petit abbé de Charles Monselet, qui entrait au Casino Cadet comme Bernis à Trianon.

» — Mon cher ami, je regarde passer des tètes de mort! »

Remarquons que la plupart des dessins que Baudelaire laissa, représentaient des scènes macabres :1a mort chevauchant à travers les camps ; la mort en parure caquetant, pipe en bouche, avec les vivants ; la mort saisissant une épée, etc., etc. Le plus grand nombre se réclamaient delà gravure allemande, plusieurs signées Alfred Rethel.

(2) Suivant M. Georges Barral, les motifs qui déterminèrent Baudelaire à s'exiler, furent d'ordres divers :

» — Alors, pourquoi êtes-vous venu ?

» —Est-ce que je sais? je suis venu pour trouver lapaix, le moyen de travailler, pour échapper aux tracas de la vie de Paris, aux poursuites d'une femme insatiable. Ah ! ne tombe jamais dans les griffes féminines. Et puis, je suis malade, malade. J'ai un tempérament exécrable, par la faute de mes parents. Je m'effiloche à cause d'eux. Voilà ce que c'est que d'être l'enfant d'une mère de 27 ans et

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Mais où aller? I u renseignement inexact, qui lui fut donné à la légère ( i ) , lui suggéra le faux espoir de gagner de grosses sommes en faisant, à Bruxelles, des lectures publiques et des conférences, dans les Cercles! 2). Il accueillit cette idée avec d'autant plus d'empressement qu'il espérait vendre une édition de ses œuvres complètes à la maison Lacroix et Yerboeckhoven. Il quitta Paris au printemps de i864 et, dans la dernière quinzaine d'avril, sa résidence fut fixée à Bruxelles 3<.

d'un père âgé de 72 ! Union disproportionnée, pathologique, sénile. Pense donc, 45 ans de différence ! Tu me dis que tu fais de la physiologie avec Claude Bernard. Demande donc à ton maître ce qu'il pense du fruit hasardeux d'un tel accouplement ! » (Le Petit Bleu de Bruxelles, Entretiens avec Baudelaire, 3i août 1901.) Le typographe a commis ici une légère erreur : ce n'est pas soixante douze, mais soixante-deux ans qu'avait Jean- François Baudelaire quand son fds naquit.

(1) Par Stevens, si on en croit une lettre de Mme Meurice (non datée), qu'on trouvera à Y Appendice X.

(2) Asselineau écrit dans sa Vie :

« Il avait rêvé les magnifiques profits réalisés en Angleterre et en Amérique par Dickens, par Thacheray, par Longfellow et par Edgar Poe même, revenus riches après une tournée employée à exploiter de ville en ville un même livre ou une même leçon. »

(3) Le 16 avril, d'après la bibliographie La Fizelière et Decaux .

La correspondance de mars 1864 nous montre Baudelaire priant Poulet-Malassis, qui part pour Bruxelles de se charger d'une note pour M. Yervoort, président de la Chambre des Députés et président du Cercle artistique, et contenant les titres des lectures qu'il veut faire.

Il put croire un instant à l'accomplissement de ses espérances. Trois conférences, qu'il donna au Cercle des Arts, eurent du succès. Un des critiques les plus autorisés de la Belgique, le rédacteur chargé des Beaux-Arts à l'Indépendance belge, M. Frédérix, en avait fait, avec une hospitalière obligeance, un compterendu des plus favorables (i).

(i) « Il paraît que j'ai eu ici un succès inconnu jusqu'alors ; je n'ai donné qu'une seule conférence. La saison étant très avancée, ma spéculation de lectures est presque manquée. Ici, tout vaTrès lentement, et je n'ai pas encore de réponse d'Anvers, de Bruges, de Liège ni de Gand. Mais vous savez que le vrai but de mon voyage est de vendre, aussi cher que possible, la collection de mes articles critiques à la maison Lacroix... Mais réussirai-je ? J'y suis si peu accoutumé...

h La première était sur Delacroix, la seconde sera sur Théophile Gautier. » (Lettre à M. Ancelle, en date du 7 mai i8f)/|.)

On trouvera, à Y Appendice, V, les pages émues où If. Camille Lemoxmer, qui eut l'heureuse fortune d'assister à l'une de ces conférences, a consigné ses souvenirs, et

Mais les mécomptes ne se firent guère attendre. Le 27 mai, il écrit à M. Ancelle :

« Je n'ai pas encore attaqué la grande affaire ; mais je doulo •de tout. Jugez vous-même si je n'en ai pas le droit. Après cinq conférences (grand succès), j'ai désiré régler. Au lieu de 5oo francs, on m'a apporté too francs avec une lettre d'excuses alléguant que, les fonds étant épuisés, on avait compté deux séances seulement à 5o francs, et que pour les trois dernières, comme elles avaient été données après l'époque où s'arrête la saison des cours publics, on les avait considérées comme un ■acte de générosité de ma part. Quel peuple ! Quel monde ! Je n'avais pas de traité écrit. J'avais traité verbalement pour ioo francs par conférence. J'ai eu envie de faire don des 100 francs aux pauvres. Quel horrible monde (i) !

qu'il a bien voulu nous permettre d'emprunter jà sa Vie belge (E. Fasquelle, éd., iqo5).

Elles constituent un témoignage fort intéressant à divers titres, indépendamment de la légitime autorité qu'elles empruntent au nom de leur auteur. Notamment «lies nous rappellent — et ce n'est certes pas M. Camille Lemonnier qu'on pourrait suspecter de partialité sur ce point, — l'indifférence absolue où la Belgique de 1860 tenait les choses de l'esprit ; puis, outre qu'on y trouve un très pittoresque portrait de Baudelaire orateur, elles nous donnent à entendre que le poète des Fleurs du mal aurait bien pu se tromper du tout au tout sur le « grand succès )) de ses nouvelles tentatives.

(i) Après ces cruels mécomptes, Baudelaire cessa tous rapports avec le Cercle des Arts; mais en juin io65, il donna encore une « petite soirée littéraire d'un caractère tout à fait privé » dans les salons de M. Prospcr Crabbc, auprès duquel ses travaux de critique picturale lui avaient valu un accueil tout particulier.

A l'occasion de la vente de la collection Crabbe, le (jil Bios (i 4 juin 1890) a produit quelques extraits d'un

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)> Je n'ose pas écrire toute cette mésaventure à ma mère, Je peur de la désoler.

» Dans quelques jours, je traiterai, si je peux, ma grosse affaire, mais je suis exaspéré et découragé. »

Le i4 juillet suivant, il annonce l'avortement complet de ses projets :

a Tout a échoué. Un mouchard ne peut pas réussir dans une ville aussi défiante. J'ai été malade pendant deux mois et demi... Le joli voyage ! Cependant je veux qu'il me serve à quelque chose, et je fais un livre sur la Belgique, dont les fragments paraîtront au Figaro. La question des mœurs (mœurs politiques, clergé, libres-penseurs) est déjà rédigée. Maintenant, il faut voir Anvers, Bruges. Namur, Liège, Gand, etc. En somme, je saurai faire un livre amusant, tout en m'ennuyant beaucoup. îci, tout a été contre moi, tout m'a nui, surtout ma sympathie visible pour les jésuites. Vous savez probablement dans quelle situation extraordinaire se trouvent la Chambre et le ministère. J'espérais des coups de fusil et [des barricades. Mais ce peuple est trop bête pour se battre pour des idées. S'il s'agissait du renchérissement de la bière, ce serait différent... Quel peuple inepte et lourd ! Ici les jésuites ont tout fait, et tout le monde est ingrat pour eux. »

Il poursuit la tâche commencée, mais sans entrain. Au bout de cinq mois de séjour à Bruxelles, il écrit à \I. Vncelle :

2 septembre i864-

« Je suis content de mon livre. Tout ce qui est mœurs, culte, art et politique est fait. Il manque la rédaction de mes excursions en province. Je ferai cela à llontteur. J'écris à M. de Vil— lemessant de ne rien publier avant mon retour en France. Vous

catalogue descriptif esquissé par Baudelaire, On en trouvera le texte entier dans les ( ouvres posthumes qui seront éditées incessamment par le Mercure de France.

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devinez pourquoi. Je suis très mal vu ici. D'ailleurs, je ne me suis pas gènô pour crier tout haut ce que je pensais. Et puis on sait que je prends des notes partout. »

Le i3 octobre, plaintes nouvelles et très vives:

(( ...Figurez-vous, mon cher ce que j'endure. L'hiver est venu brusquement. Ici on ne voit pas le feu, puisque le feu est dans un poule. Je travaille en bâillant, quand je travaille. Jugez ce que j'endure, moi qui trouve le Havre un port noir et américain, moi qui ai commencé à faire connaissance avec l'eau et le ciel, à Bordeaux, à Bourbon, à Maurice, à Calcutta (i). Jugez ce

(i) J'ai dit plus haut qu'il est établi que Baudelaire ne toucha jamais Calcutta au cours de son voyage de 1842, le — seul voyage de quelque importance qu'il ait jamais fait.

Quant au goût qu'il marque dans cette lettre pour l'eau, le ciel, les arbres, etc., c'était un goût nouveau chez lui, car il avait toujours professé l'horreur de la nature. V. plutôt les Souvenirs de Schaunard (G. Charpentier 1887.) « ...La campagne m'est odieuse, dit Baudelaire pour expliquer sa hâte à s'enfuir d'Honfleur, surtout par le beau temps. La persistance du soleil m'accable ; je me crois encore dans l'Inde où la continuité monotone de son rayonnement jette dans la torpeur plus de cent millions d'êtres humains... Ah ! parlez-moi des ciels parisiens toujours changeants, qui rient et qui pleurent selon le vent, et sans que jamais leurs alternances de chaleur et d'humidité puissent profiter à de stupides céréales... Je froisserai peut-être vos convictions de paysagiste, mais je vous dirai aussi que l'eau en liberté m'est insupportable ; je la veux prisonnière, au carcan, dans les murs géométriques d'un quai. Ma promenade préférée est la berge du canal de l'Ourcq... quand je me baigne, c'est dans une baignoire ; j'aime mieux une boite à musique qu'un rossignol ; et, pour moi, l'état parfait des fruits d'un jardin ne commence qu'au compotier!... Enfin, l'homme sou-

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que j'endure dans un pays où les arbres sont noirs et oh les fleurs n'ont aucun parfum. Quant à la cuisine, vous verrez, je lui ai consacré quelques-unes des pages de mon petit livre... Quant à la conversation, ce grand, cet unique plaisir d'un être spirituel, vous pourriez parcourir la Belgique en tout sens, sans trouver une âme qui parle. Beaucoup de gens se sont pressés, avec une curiosité de badauds, autour de l'auteur des Fleurs du mal. L'auteur des fleurs en question ne pouvait être qu'un monstrueux excentrique. Toutes ces canailles-là m'ont pris pour un monstre, et quand ils ont vu que j'étais froid, modéré et poli, — et que j'avais horreur des libres-penseurs, du progrès et de toute la sottise moderne, — ils ont décrété (je le suppose) que je n'étais pas l'auteur de mon livre.

« Quelle confusion comique entre l'auteur et le sujet ! Ce maudit livre (dont je suis très fier) est donc bien obscur, bien inintelligible ! Je porterai longtemps la peine d'avoir osé peindre le mal avec quelque talent.

mis à la nature m'a toujours semblé avoir refait un pas vers la sauvagerie originelle ! »

On pourrait soupçonner Schaunard d'avoir « corsé », pour en aiguiser l'intérêt, les propos qu'il attribue à son ami, si Baudelaire lui-même, et à plusieurs reprises, n'avait renchéri sur eux dans sa correspondance comme dans son œuvre. Le Rêve Parisien offre cet exemple uniefue, je crois, dans la poésie, de réaliser un paysage dont le végétal est entièrement banni. Comparez encore la lettre à Desnoyers : « \ous me demandez des vers pour votre petit volume, des vers sur la Nature, n'est-ce pas ? sur les bois, les grands chênes, la verdure, les insectes, le soleil sans doute? mais vous savez bien que je suis incapable de m'attendrir sur les végétaux, etc., etc. » Que conclure de tout ceci ? Peut-être, simplement, que Baudelaire était de la famille de ces infortunés qui ne désirent que ce qu'ils n'ont pas et n'aiment que le lieu où ils ne sont pas. Flaubert, un nerveux aussi, rêvait aux plaines de sa Normandie sur les ruines de Garthage.

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» Du reste, je dois avouer que, depuis deux ou trois mois, j'ai lâché la bride à mon caractère, que j'ai pris une jouissance particulière à blesser, à me montrer impertinent, talent où j'excelle, quand je veux (i). Mais ici, cela ne suffit pas, il faut être grossier, pour être compris.

» Quel tas de canailles ! Et moi qui croyais que la France ^tait un pays absolument barbare, me voici contraint de reconnaître qu'il y a un pays plus barbare que la France ! Enfin, que je sois contraint de rester ici avec des dettes, ou que je me sauve à Honiïeur, je finirai ce petit livre qui, en somme, m'a contraint à aiguiser mes griffes. Je m'en servirai plus tard contre la France. C'est la première fois que je suis contraint d'écrire un livre absolument humoristique, à la fois bouffon et sérieux, et où il me faut parler de tout, (/est ma séparation d'avec la bêtise moderne. On me comprendra peut-être, enfin !

» Oui, j'ai besoin de retourner à Honfleur. J'ai besoin de ma mère, de ma chambre et de mes collections. D'ailleurs, ma mère m'écrit des lettres funèbres et s'abstient, avec une modération qui me fait mal, de me faire des reproches, comme si elle crai-

(i) Témoin le fragment de cette lettre (3 janvier i865) adressée à Mme Paul Meurice qui fut, comme on sait, l'une de ses plus intimes confidentes pendant les dernières années de sa vie.

« J'ai passé ici pour agent de police (c'est bien fait!) (Grâce à ce bel article que j'ai écrit sur le banquet shakespearien), — - pour pédéraste (c'est moi-même qui ai répandu ce bruit, et on m'a cru !) ; ensuite j'ai passé pour un correcteur d'épreuves, envoyé de Paris pour corriger des épreuves d'ouvrages infâmes. Exaspéré d'être toujours cru, j'ai répandu le bruit que j'avais tué mon père, et que je Vavais mangé ; que, d'ailleurs, si on m'avait permis de me sauver de France, c'était à cause des services que je rendais à la police française. Et on nia cru !... Je nage dans le déshonneur comme un poisson dans Veau ».

Ceci doit être dit à l'excuse de « Pauvre Belgique ».

gnait d'abuser de son autorité, dans ses dernières années, de peur de me laisser un souvenir amer. — Gela serre le cœur... »

Baudelaire avait deviné juste. Une lettre de M,m Aupick à M. Ancelle la montre désolée des échecs de son fils, mais ne voulant pas aggraver, par ses reproches ou par ses plaintes, le chagrin dont tant de déceptions abreuvaient le pauvre poète (i).

Le guignon constant qui le poursuivait, lui avait fait choisir, pour refuge, le pays du monde qui devait blesser le plus vivement sa foi de catholique, ses doc-

(1) «... Je devrais m'accoutumcr à cette vie si bizarre, et en dehors de toutes les idées reçues, et me résigner. Mais je ne le puis, m'attachant sottement, avec acharnement, à cette pensée qu'il me faut absolument, avant ma mort, un peu de contentement par lui. Et voilà que cela presse, je deviens bien vieille et assez faible. Il lui reste bien peu de temps pour ce contentement auquel j'aspire. Je ne l'aurai jamais. J'aurais pu me consoler dans de grands succès littéraires (trouvant en lui l'étoffe qu'il fallait pour cela), mais là encore, de cruelles déceptions (Charles ayant adopté un genre bizarre et absurde comme lui, qui lui fait peu de partisans) ! Il est vrai qu'il a pour lui son originalité, c'est quelque chose. Il n'écrira jamais rien de banal ! Il n'empruntera jamais les idées des autres, tant il est riche de son propre fonds.

a Je vous dirai qu'il voudrait vous voir attacher plus d'importance (ceci entre nous) à ses affaires littéraires : il prétend que tout en marchant lentement, et même mal, elles marchent néanmoins un peu. » (Lettre à M. Ancelle, i4 novembre 186/j.)

Rien de plus humain ni de plus touchant que ces plaintes maternelles, qui se terminent par un orgueilleux éloge des beaux côtés de ce lils dont elle vient de déplorer les défauts.

trines d'absolutiste, ses goûts d'artistes. Les lettres à M. \ncelle ne tarissent pas en plaintes à ce sujet (i). Tout lui déplaît, tout lui est odieux. La délicatesse de ses sens est froissée, révoltée par tout ce qu'il voit, par tout ce qu'il entend. Il ne peut sortir dans la rue sans remarquer la laideur de la population. Son odorat dont il a constaté la sensibilité par ces lignes célèbres d'un de ses poèmes en prose : Mon âme voltige sur les parfums, comme l'âme des autres hommes voltige sur la musique, endure un réel supplice dans une ville dont il ne cesse d'accuser « la puanteur «.d'est là un de ses griefs capitaux contre Bruxelles. La propreté flamande, si fameuse, ne serait, selon lui, qu'illusoire et mensongère.

Son dégoût va jusqu'à la colère, et la colère jusqu'à l'exaspération. D'autre part, sa santé empire sans re-

(i) Le livre inachevé sur la Belgique confirme, en les répétant sous une autre forme, les plaintes de la correspondance. Asselineau, qui en a donné un résumé fidèle, mais incomplet (p. 89-90), avait, comme éditeur du poète, déclaré « ces notes inimprimables à cause de leur concision rudimentaire et de la fréquente crudité d'expression ». Deux fragments en ont pourtant paru, un dans la Revue d'Aujourd hui (i5 mars 1890), sous ce titre : Argument du livre sur la Belgique, l'autre clans l'ouvrage de M. Eugène Crépet, qui avait choisi une rubrique anodine entre tous les titres injurieux que Baudelaire avait répétés sur une feuille volante, et dont Asselineau donne l'énumération complète : Pauvre Belgique ! la Grotesque Belgique, la Belgique toute nue, la Belgique déshabillée, une * Capitale pour rire, la Capitale des Singes, une Capitale de singes. Le lecteur les trouvera reproduits dans les OEuvres Posthumes que prépare le Mercure de France.

iche. Au bout de dix mois de séjour en Belgique, des symptômes graves commencent à se produire:

m Je vous écris dans le répit que me laisse une de mes crises, qui sont si violentes quelquefois, que, ce matin, il m'a fallu plus d'une heure pour déchiffrer votre lettre... Vous me félicitez sur ma santé ! Depuis huit jours, je souffre en diable. J'ai eu alternativement les deux yeux bouchés par le rhume, la névralgie ou le rhumatisme-. J'avais débuté, comme vous savez, par quatre mois de dérangements d'estomac et d'intestins. En août et en septembre, il y a eu un petit peu de lumière et de chaleur. Alors, je me suis bien porté. Mais depuis deux mois, je suis pris généralement à minuit par la fièvre. Les longues heures s'écoulent dans un tressaillement et un froid continus ; enfin le matin, je m'endors de fatigue, n'ayant pas pu profiter de mon insomnie pour travailler, et je me réveille tard, dans une affreuse transpiration, très fatigué d'avoir dormi. Depuis huit jours surtout, il y a eu surcroît de douleur. Et vous savez qu'il n'y a pas de bravoure possible, si ce n'est la passive, dans la douleur. C'est une parfaite abdication de la volonté. » (Lettre du 8 février i865, à M. Ancelle.)

Au commencement de son séjour à Bruxelles, il avait fréquenté quelque peu dans les tavernes où se réunissaient les proscrits de l'Empire et quelques artistes belges. M. Camille Lemonnier, encore écolier, l'a vu enfiler le couloir du Prince of Wales où il rencontrait Bancel, liane, Wetzel, Deschanel, Laussedat, Alfred el Josepb Stevens ; — il Ta entendu « scander avec enflure» pour ce public choisi « des vers dédiés aux chiens errants et malheureux i » et c'est r occasion,

(i) « Un jour, comme il le raconta lui-même dans ses Petits i,<>(:mes en prose, on vit Joseph Stevens, le maître des cabots calamiteux, impétueusement se dépouiller de son gilet « d'une couleur riche et fanée qui fait penser

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pour sa plume qui peint si pittoresquement, de nous fournir un dernier portrait de Baudelaire, — du Baudelaire svelte et valide que nous ne reverrons plus :

« A pas lents, d'une allure un peu dandinée et légèrement féminine, Baudelaire traversait le terre-plein de la porte de Namur, évitant méticuleusement la crotte et, s'il pleuvait, sautillant sur la pointe de ses escarpins vernis dans lesquels il se plaisait à se mirer. Rasé de frais, les cheveux rejetés en volute derrière l'oreille, un col de chemise mou, d'une blancheur absolue, dépassant le collet de sa longue houppelande, il avait l'air à la fois d'un clergiman et d'un comédien. »

M. Georges Barrai, de passage à Bruxelles pour accompagner M. Nadar dans la mémorable ascension du « Géant » , a raconté, d'autre part (i), l'accueil bienveillant et quasi-paternel que le poète avait fait à ses vingt ans enthousiastes, et de quelles curiosité, verve et passion, Baudelaire élait encore susceptible en septembre i864- Ensemble ils allèrent rêver par la plaine de Waterloo, et firent le pèlerinage de l'Hôtel des Colonnes, à Mont Saint-Jean, où l'auteur des Misérables, que le guide s'obstinait à appeler Victor Rugo, avait «vécu» quatre mois la tragique épopée. Et, au retour, Baudelaire offrit à son hôte un déjeuner fin, assaisonné

aux soleils d'automne, à la beauté des femmes mûres et aux étés de la Saint-Martin » et le passer en signe d'admiration, au « poète secourable et magnifique » (La Vie belge.) (i) Le Petit Bleu (de Bruxelles), 3i août 1901, 26 octobre et 2 novembre 1902, 21 juin 1906, articles qui seront réunis par l'auteur sous ce titre : Mes cinq journées avec Baudelaire.

d'un excellent Pomard et de paradoxes étincelants i . Mais, dès le début de i865, son esprit si enclin à la mélancolie, s'assombrit de plus en plus. Malgré les instances affectueuses de quelques fidèles, de MmC Victor Hugo notamment, chez qui « son couvert est touours mis ' i , il s'enferme dans sa chambre d'hôtel,

(i) M. Barrai nous a conserve le menu d'un déjeuner cpie lui offrit Baudelaire : « Omelette au sang de lièvre et aux champignons, cailles rôties à la casserolle sur canapé bardé de feuilles de vigne, pommes sautées au beurre des Flandres ; roquefort, poires, raisin. Gomme vin, du Corton ; comme liqueur, du cognac... et un délicieux moka.»

Ce menu recherché — et onéreux — s'accorde mal avec les bien maigres ressources dont Baudelaire disposait à cette époque, et peut-être le lecteur serait-il porté à penser que M. Barrai a été quelque peu ébloui par le mirage de ses anciens et chers souvenirs... Il convient d'observer cependant que Baudelaire fut toujours fort gourmand. N'envoyait-il pas à Sainte-Beuve du pain d'épices, «incrusté d'angélique » (1860, lettre non datée), et ne recommande -tr il pas à Alfred de Vigny, en 1862, alors que se meurt d'un cancer à l'estomac, celui-ci « une espèce de confiture de viande au vin ? »

(2) L'empressement que la famille Hugo témoigna à Baudelaire durant son séjour à Bruxelles, nous est attesté par un billet de Glatigny à Asselineau, et par une lettre que M. Alfred Stevens a bien voulu nous écrire : c Bien qu'approchant elle-même de sa fin, elle (Mmo Hugo) ne cessait de porter à notre cher poète un intérêt touchant, maternel même. » Enfin nous avons mieux encore : un billet de Mme Adèle Hugo s'informant avec sollicitude de la santé de Baudelaire et le pressant de venir s'asseoir à sa table. (V. à V Appendice, X).

Mais les idées humanitaires étaient fort en honneur à cette époque chez M" Hugo, et l'on sait l'horreur

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s'obstine clans sa solitude volontaire. Il écrit à M. \ncelle :

qu'avait vouée Baudelaire à tout ce qui se réclamait du progrès.

Puis, dès toujours, en Hugo, il avait séparé le poète de l'homme. S'il admirait le génie, il goûtait peu le caractère. Sa correspondance est plus qu'explicite à cet égard. Et il faut croire que l'antipathie qu'il portait à son maître et dieu était bien vive, car toutes les grâces dont se parait pour le feter la petite maison de la rue de l'Astronomie, n'en purent triompher.

M. Frédérix, d'ailleurs, qui dina souvent avec Baudelaire chez Mrae Victor Hugo, a noté l'attitude qu'y gardait le poète des Fleurs :

« ...Baudelaire ne parlait guère qu'à Mme Victor Hugo en cette maison charmante ; la verve éclatante de Charles Hugo ne lui plaisait pas, visiblement ; et la conversation un peu sèche de François- Victor l'intéressait peu. Mais auprès de Mme Victor Hugo, il paraissait trouver contentement, confiance, goûter à son prix cette hospitalité chaude... Il ne causait jamais avec deux ou trois jeunes femmes, d'assez bonne mine et d'assez vif esprit, qu'il rencontrait là... Il gardait ses lèvres pincées, son regard aigu, sa dédaigneuse politesse, soigné de sa personne, net et muet.

« Son Avagnérisme avait parfois satisfaction en cette maison, où la musique était peu prisée. Car Victor Hugo, qui a parlé puissamment de Beethoven dans son William Shakespeare, était peu accessible à la musique... Mais la jeune Madame Charles Hugo — la jeunesse ne doute de rien — avait hardiment apporté son piano, un petit piano d'Erard, dans son nouveau logis, et Baudelaire, sans souci de l'ennui probable de ses hôtes, disait parfois, après le dîner, à un ami de la famille Hugo, lequel avait lu et retenu le Tannhauser : « Allons, quelques nobles accords de

(( Je m'ennuie mortellement. Il n'y a ici qu'une seule personne que je puisse voir avec plaisir, et elle demeure au diable, à l'extrémité d'un faubourg (i). »

En effet, à part Félicien Rops, avec lequel il s'était lié d'une sympathie profonde (2), Baudelaire ne fréquentait guère assidûment que Poulet-Malassis. Dans l'exil, leur intimité s'était encore resserrée. Les lettres du poète à Sainte-Beuve donnent d'intéressants détails sur leurs conversations.

Poulet-Malassis, réduit aux expédients pour vivre largement, comme il en avait l'habitude, s'était fait un gagne-pain de la publication de livres obscènes et galants, qui inspiraient une profonde répugnance au poète, ce Parisien si raffiné 3 . Mais s'il répudiait,

Wagner. » Telle était sa formule habituelle pour qu'on lui fit entendre le chœur des Pèlerins, la marche des Chevaliers, ou la prière d'Elisabeth, de ce Tannhauser qu'il avait si passionnément défendu et si bien caractérisé à Paris » (Feuilleton de V Indépendance, 20 juin 1887).

V. encore nos notes à V Appendice, sous les lettres de Victor Hugo.

(1) Poulet-Malassis habitait alors à Bruxelles, rue de Mercélis, 35 bis, faubourg d'Ixelles.

(2) « Rops est le seul véritable artiste (dans le sens où j'entends, moi, et moi seul peut-être, le mot artiste), que j'aie trouvé en Belgique. » Lettre à Manet, 11 mai i865. — « J'ai été, je crois, non pas l'ami, mais le plus fidèle et le plus respectueux compagnon de Baudelaire, j'ai allégé sa tristesse en Belgique, comme il le disait dans la dédicace d'un portrait qui m'est cher. » (Notes de M. Rops).

(3) V. lettre à Sainte-Beuve, (\ mai 18G0.

Le critique des Lundis était moins sévère que Baude-

sur ce point, toute solidarité avec son éditeur, il res lait fidèle à l'aimable compagnon qui lui avait naguère rendu de grands services et dont le commerce le consolait de sa solitude intellectuelle, à Bruxelles.

laire sur ce chapitre. Il le faut croire du moins, puisque nous le voyons notamment, dans sa correspondance, remercier Poulet de l'envoi d'un conte plus que grivois de Yoisenon. Mais un jour Malassis eut la malencontreuse idée de joindre à ses derniers livres erotiques quelquesuns des pamphlets politiques qui s'imprimaient alors à Bruxelles, — dont les Propos de Labiénus sans doute, — et qui, prohibés plus sévèrement encore que tout le reste, étaient recherchés alors avec la convoitise particulière qu'excite le fruit défendu. Cette fois, le prudent Sainte- Beuve s'alarma, et son secrétaire, M. Troubat, fut chargé d'adresser au trop obligeant expéditeur d'amicales remontrances :

Ce 11 janvier 1866.

« Mon cher ami, tout d'abord M. Sainte-Beuve, en vous remerciant beaucoup, vous supplie de ne plus user de la voie du ministère. Le dernier envoi n'a été délivré que sur déclaration exacte du contenu et après ouverture. La seule voie sûre, pour ne pas être ouvert, est celle des ambassades... Dans tous les cas, il vous prie expressément de n'envoyer rien de Rogeard et de ne mêler absolument rien de politique : c'est déjà bien assez des grivoiseries de Voisenon. — Il m'explique à merveille comment ce qu'il a droit de réclamer de la complaisance du ministère, à titre de bibliophile, n'a plus aucun lieu ni aucune justification dès qu'il s'agit de livres politiques auxquels l'entrée du pays est interdite. Tête toute poétique et tout artiste, imprimez-vous bien cela dans l'esprit. »

Baudelaire fait allusion à cet incident, — qui d'ailleurs ne troubla pas l'harmonie des rapports de ses deux amis, — dans sa lettre du 16 février 1866.

Baudelaire travaillait toujours, malgré ses soucis et sa santé défaillante. Dans une lettre en date du 23 février 1860, il écrit à M. Julien Lemer (i), qui a accepté d'être son intermédiaire auprès des directeurs de journaux et qui le sera encore bientôt auprès des éditeurs : « J'ai deux autres gros ouvrages commencés. . . C'est une série de nouvelles toutes apparentées entre elles, et un gros monstre traitant de omni re et intitulé mon Cœur misa nu (2).» L'autre, le troisième ou-

(1) Le Livre, 10 mai 1888. Dans cet article, M. Julien Lemer nous fournit une nouvelle preuve de la solitude où vécut Baudelaire, pendant un séjour en Belgique : « Il paraissait si bien vouloir s'entourer de mystère que j'ai pu aller deux fois à Bruxelles, v causer avec Malassis, avec qui il entretenait toujours des relations, sans savoir que Baudelaire y était. »

Nous donnons à Y Appendice X des lettres du Conte Lejosne, relatives, pour partie, aux rapports de Beaudelairc et de M. Julien Lemer.

(2) L'idée comme le titre de ce journal intime furent certainement inspirés à Baudelaire par une marginalia des Contes grotesques. J'emprunte ce texte à la traduction de M. Emile Henncquin :

« LXXX. Si quelque bomme ambitieux veut révolutionner d'un coup le monde entier de la pensée humaine, de l'opinion et du sentiment humains, voici ce qui lui en donne le pouvoir. La route à une gloire impérissable est ouverte droite et sans encombre devant lui. Il n'a qu'à écrire et publier un très petit livre. Son titre sera simple, quelques mots sans prétention : Mon cœur mis à nu. Mais ce petit livre doit tenir toutes ses promesses. »

On sait que Baudelaire a laissé un autre journal intime:

usées, qui, lui, remonte à 1867 environ.

Ces deux journaux, que Poulet-Malassis a gardés, avec

vragc, c'est, on le devine, le livre sur la Belgique dont il amoncelle les notes. Malheureusement l'énergie lui manque pour mettre en œuvre tous ces matériaux confus. D'ailleurs ce livre-là, qui renfermera une si âpre satire des mœurs et des habitants du pays, ne saurait paraître tant que son auteur résidera à Bruxelles fi).

un soin jaloux, jusqu'à sa mort, mais avec l'intention de les publier tôt ou tard, ne sont, à première vue, que des suites de notes prises, au jour le jour, sur des feuilles volantes, et qui n'ont d'autres liens entre elles que le titre du recueil auquel l'auteur les destinait. Mais, quand on y regarde de plus près, ces notes si courtes et si rapides ne constituent rien moins que le résumé de la vie intellectuelle et morale de Baudelaire.

Le pauvre poète est tout entier dans ces journaux intimes, avec ses théories religieuses et politiques, morales et littéraires, avec ses sympathies et ses haines, et surtout avec le témoignage explicite de ses faiblesses et de sa douleur. Aucun commentaire ne saurait prouver plus éloquemment la sincérité des Fleurs du mal.

(1) A la même date ou àpeuprès (3o octobre 1864), Baudelaire prie Poulet-Malassis de lui confier la traduction du Salyricon, et un travail critique sur Laclos. — Ce dernier travail reçut un commencement d'exécution : M. Ed. Champion a publié des Notes inédites de Charles Baudelaire à la suite d'un manuscrit également inédit de Laclos : De l'Education des Femmes (Paris, Librairie Léon Yanier, A. Messein, successeur, iqo3).

M. Frédérix, dans le feuilleton de Ylndépendance auquel nous avons déjà emprunté une citation, rapporte : « Dans les derniers jours de mars 1866, on nous dit que Baudelaire était très malade à l'hôtel du Grand Miroir, rue de la Montagne. En effet, il était couché sur son lit,

Aussi le voit-on soucieux surtout du succès des négociations engagées à Paris pour une édition de ses œuvres complètes. Dans leur réussite, il trouverait enfin, pense-t-il, la tranquillité d'esprit nécessaire pour la prompte mise au point de ses travaux en cours. Mais les pourparlers traînent en langueur ; sa patience menace de s'épuiser, le découragement manque le gagner ; ses nerfs s'affolent au moindre retard que subit une réponse escomptée i .

Ridentem ferlent ruinœ 2). Il refuse pourtant de s'avouer inférieur à sa fortune. Il bande sa volonté, l'acharné au combat, cherche dans une action permanente des preuves et le ressort de sa vitalité : Janin, dans son feuilleton de l'Indépendance, a insulté Heine et Byron ; il vengera, dans un article terrible, les poètes douloureux (3). L'auteur d'Olympia se plaint des

tout habillé et très accablé, relisant, dans une petite édition bien reliée, les Liaisons dangereuses, dont il avait encore la force de dire la beauté cruelle, la tranquille audace. C'est le dernier livre sans doute qu'il ait tenu en ses mains. »

(1) M. Lemer ayant gardé le silence pendant 48 heures, Baudelaire lui écrit aussitôt que, ne voyant rien venir, il s'était figuré qu'aucun livre de lui n'était plus vendable et que par conséquent il devenait désormais inutile de finir le Spleen de Paris et la Belgique (juillet i865).

(2) C'est la devise que Baudelaire avait écrite sur la photographie reproduite en tétc de cet ouvrage.

(3) Le feuilleton de Y Indépendance, signé Eraste, est du ti février i8G5. Baudelaire y répondit par une lettre écrite sous le coup de l'indignation. Puis il pensa qu'à un

outrages dont on l'accable ; il trouve la force, — bien qu'il s'avoue, dans le même billet, « incapable de finir Pauvre Belgique, affaibli et mort » (i), malgré son peu de sa mpathie pour l'école réaliste, — d'exhorter Manet au nom de tous les artistes bafoués et méconnus... De la volonté, il veut en avoir, il en aura, pour lui et pour ses amis.

Ceux-ci, inquiets cependant des mauvais bruits qui courent sur sa santé, le pressent de rentrer en France. C'est mal le connaître et mal le servir. Il écrit à Ancelle :

« Je souffre et je m'ennuie, et cependant j'aurais beaucoup d'argent que je ne partirais pas. Je suis en pénitence et j'y resterai, jusqu'à ce que les causes de la pénitence disparaissent. Il s'agit non seulement d'argent, mais de livres à finir, et de livres à vendre, qui m'assurent en France une tranquillité de quelques mois... »

Vainement A sselineau insiste, et Gautier, et Manet, et bientôt Sainte-Beuve qui allègue l'utile influence que son ami pourrait exercer sur les « jeunes » dont il semble en passe d'être réclamé pour chef (2). Le siège de

article il était préférable de répondre par un article, et en fixa le projet. La lettre et le projet d'article ont été trouvés dans ses papiers.

(1) 11 mai i865. Voir aussi la lettre à Thoré, sans date (1 865-66 sans doute).

(2) Dans une lettre en date du 5 janvier i865 (Correspondance, t. II, p. 48i), Sainte-Beuve avait signalé à Baudelaire un article paru à Y Art, où on l'avait fort bien traité, et il avait conclu, après avoir rendu justice aux bonnes intentions des jeunes gens qui rédigeaient ce nouveau journal, tout en déplorant leur inexpérience : « Ce qui

Baudelaire est fait. « Je ne veux rentrer en France que glorieuse nient, et certains devoirs accomplis... » Même il n'hésite pas à demander une nouvelle petite avance à M. Ancelle, pour explorer les provinces belges et compléter son chapitre sur les beaux-arts. « J'ai honte de me servir de votre billet ; mais la littérature doit passer avant tout, avant mon plaisir, avant ma mère, a

Pourtant sa tendresse, sa reconnaissance filiales, n'ont jamais été plus expansives. Nous n'avons point, par malheur, les lettres de Mmc Aupick; mais, en écrivant à M. Ancelle, il y fait de fréquentes allusions :

« Ma mère m'a écrit une lettre charmante et pleine de sagesse. Quelle patience ! Et quelle confiance en moi ! Savez-vous qu'elle a été malade et subitement restaurée? Par bonheur pour moi, j'ai su les deux nouvelles, la bonne et la mauvaise, à la fois ! » (i5 février i865.)

» Ah ! mon cher ami, j'ai quelquefois le cerveau plein de

manque à tous les nouveaux venus, c'est la tradition, une tradition relative, un corps d'armée auquel ils se rejoignent même en faisant leurs caravanes de jeunesse et leurs aventures. Si vous étiez ici, vous deviendriez, bon gré mal gré, une autorité, un oracle, un poète consultant. »

Baudelaire écrit à ce sujet à M. Troubat (5 mars 18G6) : « Ces jeunes gens ne manquent certes pas de talent, mais que de folies, que d'inexactitudes ! Quelles exagérations ! Quel manque de précision ! Pour dire la vérité, ils me font une peur de chien. Je n'aime rien tant que d'être seul. »

Il n'est pas sans intérêt de remarquer que le « jeune » qui avait consacré trois numéros de Y Art à la critique des Fleurs du mal, s'appelait Verlaine.

l^G CHARLES BAUDELAIRE

noir. Conserverai-je ma mère aussi longtemps que vous avez conservé la vôtre ? (2 5 octobre i865.) — Ma mère m'écrit de temps en temps des lettres courtes, et où je trouve un ton de tristesse (je n'ose pas dire d'affaiblissement) qui m'inquiète. Que savez-vous de sa santé ? Car il se pourrait que, par crainte de me tourmenter, elle me cachât quelque chose, » (i3 octobre i865.)

Ce qu'elle lui cache pour ne pas l'affliger, ce sont les inquiétudes et le chagrin qu'il lui donne. Mais quand M. Ancelle fait à son pupille quelques avances, c'est toujours avec le consentement tacite de Mmo Aupick, qui a soin de lui recommander le secret, de peur que son fils n'abuse de son indulgence. Ces avances sont du reste indispensables. Le petit revenu qui reste au poète ne suffit même pas à couvrir ses dépenses d'hôtel. Lisez plutôt ce terrible aveu :

(( 11 y a une foule de dépenses, en dehors de l'hôtel, auxquelles je ne peux satisfaire depuis deux mois sans des ruses ridicules : tabac, papier, timbres-poste, raccommodage, etc. Par exemple, le rêve de posséder du vin de quinquina est devenu dans mon cerveau aussi obsédant que l'idée d'une baignoire pleine d'eau dans l'imagination d'un galeux. » (8 février 1865").

Baudelaire s'évada pourtant de Bruxelles, quelques jours, au commencement de l'été de i865, pour aller embrasser sa mère à ïlonfleur. À Paris, il se rencontra avec M. Lemer et M. Garnie r, l'éditeur. Il déposa un billet chez « l'oncle Beuve ». Il vit aussi Asselineau :

« Malgré les bruits alarmants sur sa santé, qui avaient déjà couru, je ne le trouvai point changé. Peut-être un peu grossi, ou plutôt alourdi, ce qui pouvait être l'effet du régime du pays, il avait du reste bonne prestance ; il était gai et jaseur. L'œil

<?tait clair et la parole libre et sonore. 11 accusa pourtant quelques dérangements au commencement de la saison : étourdissements, douleurs de tête ; mais comme il ne parlait qu'au passé et que, d'ailleurs, il me parut en bon point, je le crus guéri, et je mis les alarmes sur le compte des pessimistes. Nous passâmes toute une demi-journée ensemble avec Théodore de Banville, son plus ancien ami. » (Vie de Baudelaire.)

Ce jour, conclut Asselineau, est le dernier où les amis de Baudelaire l'aient possédé tout entier.

Mme Aupick avait confessé son fils, puis, spontanément, elle lui avait offert de payer sa dette la plus pressante (i). Baudelaire reprit, sitôt de retour à Bruxelles, les négociations entamées avec les éditeurs.

Pressentis pour une vente « ferme » , ceux-ci avaient refusé. Baudelaire, fort judicieusement, accepta le principe d'une rémunération proportionnelle au nombre d'exemplaires vendus :

« Personne ne consentirait à me donner une somme assez forte pour l'exploitation, pendant toute ma vie et les trente ans qui suivront ma mort, de ces cinq volumes. Puisque je n'ai aucune fortune, il faut que mes livres me fassent une petite rente, et j'aimerais mieux, croyant franchement au succès, recevoir une série indéterminée de petites sommes. »

Cette concession ne suffit pas pourtant. Alors le poète admet de diviser ses œuvres pour en placer les tomes chez divers libraires :

« Il me faut un éditeur pour la collection de mes articles variétés, trois volumes, un éditeur pour les Fleurs du mal très augmentées, et le Spleen de Paris (poèmes en prose) (je fais les dernières pages), deux volumes, et un éditeur pour la Belgique déshabillée, un volume. »

(i) Lettre à Ancelle, 8 juillet i8G5.

Mais, de quelque façon qu'il leur présente l'affaire, ou la leur fasse présenter, — Sainte-Beuve et son secrétaire, fidqs Troubates, comme l'appelle Baudelaire, se sont entremis (1), les éditeurs n'en veulent pas, ou font des propositions inacceptables. Baudelaire montre un étonnement légitime de leur aveuglement, et il énumère les raisons qui auraient dû leur donner plus de confiance dans les avantages du marché qu'il propose :

« — Les Paradis ont eu un très grand succès littéraire. Peu délivres ont obtenu autant de comptes-rendus. La dégringolade de Malassis, seule, a empêché la diffusion et le succès d'argent. Les Contemporains sont absolument inconnus. Plusieurs fragments ont paru, mais dans des journaux inconnus, arcld-ignorés. — Les Fleurs du mal, livre oublié ! Ceci est trop bête. On les demande toujours. On commencera peut-être à les comprendre dans quelques années. » (Janvier 1866.)

Lassé, exaspéré de ces démarches qui devaient durer près de deux années, le poète entre en défiance, sinon de son talent, du moins de la fortune et de sa personne.

Il y a un an déjà que, cédant à son douloureux

(1) « Mon cher Troubat, je suis, je vous l'assure, très sensible à la preuve d'amitié que vous me donnez ce matin. Vous savez que je ne suis pas un enfant gâté de la vie. » (19 février 1866.)

Dans le même billet, Baudelaire écrit : u Je suis assez content de mon Spleen. En somme, c'est encore les Fleurs du mal, mais avec beaucoup plus de liberté de détail et de raillerie. » Mais, le 5 mars suivant il conclut un peu différemment : « Ah î ce Spleen, quelles colères et quel labeur il m'a causés ! Et je reste mécontent de certaines parties. »

besoin de sincérité, il a livré le secret de sa détresse morale à M. Ancelle, dans cet aveu précieux :

« Je reçois de fort loin, et de gens que je ne connais, des témoignages de sympathie qui me touchent beaucoup, mais qui ne me consolent pas de ma détestable misère, de mon humiliante situation et surtout de mes vices. » (Lettre du 8 février i865.)

Baudelaire se calomnie. La paresse, dont il s'accuse parfois dans ses lettres, avait une très valable excuse dans les empêchements de la maladie ; mais sa conscience avait toujours eu de ces retours de sévérité. Maintenant, elle était d'une exigence étrange. L'idéal du dandysme s'était évanoui, l'âge et la pauvreté aidant ; il réprouvait toute ambition mondaine comme frivole ; l'admiration d'autrui ne lui semblait plus enviable. Mais un idéal nouveau, plus inaccessible encore, la perfection morale, l'attirait. Ses journaux intimes, où l'on peut suivre les phases de sa conversion, attestent quels efforts désespérés le poète tenta pour réformer ses goûts et sa vie :

« A chaque minute, nous sommes écrasés par l'idée et la sensation du temps. Et il n'y a que deux moyens pour échapper à ce cauchemar, pour l'oublier : le plaisir et le travail. Le plaisir nous use, le travail nous fortifie. Choisissons. Après une débauche, on se sent toujours plus seul, plus abandonné. — Que de pressentiments et de signes envoyés déjà par Dieu, qu'il esl grandement temps d'agir, de considérer la minute présente comme la plus importante des minutes, et de faire une perpétuelle volupté de mon tourment ordinaire) c'est-à-dire du travail ! — Sans la chanté, je ne suis qu'une cymbale retentissante. —Mes humilia-

l80 CHARLES BAUDELAIRE

tions ont été des grâces de Dieu. — Ma phase d'égoïsmc est-elle finie?... » Et cette sentence, répétée sous plusieurs formes, résume le sentiment suprême du poète : « Il n'y a qu'une chose importante, être un héros et un saint pour soi même. »

Ainsi, plus la force de volonté, nécessaire au succès des grandes résolutions, diminuait chez le pauvre poète, plus son aspiration aux sommets sublimes de l'a me et de la vie devenait impérieuse.

En même temps, et par une conséquence toute lo gique, son horreur de toute médiocrité s'exaspérait. Ses convictions politiques et littéraires n'ont jamais été plus tranchées, plus exclusives ; elles ne sont jamais exprimées avec une plus violente franchise que dans lefactum à Jules Janin, les Journaux intimes, ou encore cette lettre du 1 8 février 1866 :

« Et vous avez été assez enfant pour aller écouter ce petit bêta de Deschanel ! professeur pour demoiselles ! démocrate qui ne croit pas aux miracles, et ne croit qu'au bon sens! parfait représentant de la petite littérature I petit vulgarisateur de choses vulgaires! etc., etc. Et vous avez été assez enfant pour oublier que la France a horreur de la poésie, de la vraie poésie ; qu'elle n'aime que les saligauds comme Béranger et de Musset ; que quiconque s'applique à mettre l'orthographe passe pour un homme sans cœur (ce qui est d'ailleurs assez logique puisque la passion s'exprime toujours mal) ; enfin, qu'une poésie profonde, mais compliquée, amère, froidement diabolique en apparence, était moins faite que toute autre pour la frivolité éternelle.. . !

» Et, à propos ! Qu'est-ce que c'est donc que la poésie fantaisiste ? Je ne pourrai jamais le deviner. Je défie de l'expliquer, comme je défie un journaliste ou un professeur quelconque d'expliquer le sens d'un seul des mois dont il se sert. Il y a donc une

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE l8l

poésie gui ne l'est pas. Qu'est-ce que c'est que celle-là, qui n'est pas basée sur la fantaisie de l'artiste, du poète, c'est-à-dire sur sa manière de sentir ?

» A propos du sentiment, du cœur, et autres saloperies fémimines, souvenez- vous du mot profond de Leconte deLisle.« Tous \cs élégiaques sont des canailles. »

» Assez, n'est-ce pas ! Et vous me pardonnez ma diatribe. Ne me privez pas du seul ami à qui je puisse dire des injures. Mais comprend-on une pareille idée ? Aller à une conférence de Deschanel !

») Vos lignes sur ce joli pédant m'ont mis en fureur. Songez donc qu'en général, l'erreur me cause des crises nerveuses, excepté quand je cultive volontairement la sottise, comme j'ai fait, pendant vingt ans, pour le Siècle, pour en extraire la quintessence.

» Excepté Chateaubriand, Balzac, Stendhal, Mérimée, de Vigny, Flaubert, Banville, Gautier, Leconte de Lisle, toute la racaille moderne me fait horreur, vos académiciens, horreur, vos libéraux, horreur, la vertu, horreur, le vice, horreur, le style coulant, horreur, le progrès, horreur. Ne me parlez jamais des diseurs de riens. »

Il est difficile de ne pas attribuer à la maladie une part notable dans cette exaltation de langage qui fait un si grand contraste avec la froideur concentrée, le calme ironique que le poète s'imposait naguère. Depuis les deux derniers mois de i865, sa santé traversait, en effet, des crises de plus en plus graves, dont on peut suivre l'effrayante progression dans les lettres fréquentes que le poète écrivait régulièrement à M. Ancelle.

(26 novembre i865). « Ma santé? dites-vous. Comment, diable voulez-vous qu'elle soit bonne, avec tant de colères et de soucis?... Ce qui m'irrite plus que tout, plus que la misère, plus que la bêtise dont je suis environné, c'est un certain état soporeux qui me fait douter de mes facultés. Au bout de trois ou quatre heures de travail, je ne suis plus bon à rien. Il y a quelques années, je travaillais quelquefois douze heures, et avec plaisir. »

(3o novembre i865). « Je m'ennuie et je souffre le martyre... Je suis très inquiet de la santé de ma mère. Quant à moi, je ne peux plus fumer sans dégoût. Pour un fumeur, c'est un vrai signe de dérangement. Tout à l'heure, j'ai été obligé d'interrompre cette lettre pour me jeter sur mon lit, et c'est un grand travail, car je crains toujours d'entraîner avec moi les meubles auxquels je m'accroche. Avec ça, les idées noires ; il me vient quelquefois à l'esprit que je ne verrai plus ma mère. »

(21 décembre i8G5). « Il y a bien longtemps que j'aurais dû vous répondre ; mais j'ai été saisi par une névralgie à la tête qui dure depuis plus de quinze jours; vous savez que cela rend bête et fou, et pour pouvoir écrire aujourd'hui à vous, à Lemer et à ma mère, j'ai été obligé de m'emmailloterla tète dans un bourrelet que j'imbibe, d'heure en heure, d'eau sédative. Les crises sont moins violentes que Tan passé, mais le mal dure bien plus longtemps. »

(26 décembre i865). « J'ai eu un peu de vague dans la tète, du brouillard et de la distraction. Cela tient à cette longue série de crises, et aussi à l'usage de l'opium, de la digitale, de la belladone et de la quinine. Un médecin, que j'ai fait venir, ignorait que j'avais fait autrefois un long usage de l'opium. C'est pourquoi il m'a ménagé, et c'est pourquoi j'ai été obligé de doubler et de quadrupler les doses. Je suis parvenu à déplacer les heures de crise ; c'est beaucoup. Mais je suis très fatigué. »

Le jeune médecin, qu'il s'était décidé à consulter, le docteur Léon Marx, ordonna la suppression complète de tout excitant, un repos complet du corps et de l'esprit, et une cure d'eau de Vichy. Malheureusement Baudelaire n'avait guère confiance dans la médecine :

« Qu'il faille supprimer la bière, je ne demande pas mieux. Le thé et le café, c'est plus grave ; mais passe encore. Le vin ? diable ! c'est cruel. Mais voici un animal encore plus dur, qui dit qu'il ne faut ni lire ni étudier. Drùle de médecine que celle qui supprime la fonction principale ! Un autre me dit, pour toute consolation, que je suis hystérique, \dmirez-vous, comme moi, l'usage élastique de ces grands mots bien choisis pour voiler notre ignorance de toutes choses (r)? »

Quant ;iu\ remèdes, si peu onéreux lussent-ils, il n'avait pas d'argent pour les payer : « Le médecin ne

(1) Lettre à Sainte-Beuve, 10 janvier i8(3G.

l84 CHARLES BAUDELAIRE

me recommande que de l'eau de Vichy, et pas le sou ! » Lettre à Vncelle, 18 janvier 1866). Et comment, encore, eût-il accepté de renoncera son travail, puisqu'il ne fondait sa subsistance que sur les ressources qu'il en comptait tirer?

Malgré les amicales instances du docteur, il continue donc sa vie de labeur. Il s'est replongé dans le Spleen de Paris (poèmes en prose) ; quand son cerveau se refuse à produire, il relit Joseph Delorme et la Pharsale{\)\ quand la torpeur, dont il se plaint souvent, paralyse sa pensée, il recopie les volumineuses notes qu'il a, sans relâche, amassées pour son livre sur la Belgique (On trouvera trois transcriptions du sommaire, une vingtaine de pages in-4°, dans ses papiers). En outre, il adresse à M. Àncelle de longues lettres remplies d'instructions minutieuses sur les pourparlers que son ami lui a proposé d'engager personnellement avec les éditeurs (2).

(1) Lettre à Sainte-Beuve, i5 janvier 1866.

(2) Dans les notes envoyées à son ami pour être communiquées aux libraires, Baudelaire mentionne des travaux qui n'ont jamais été imprimés ni même achevés sans doute, mais qui l'occupaient beaucoup à cette époque : les Dandles, Chateaubriand et autres, — Sainte-Beuve ou Joseplt Delorme, jugé par l'auteur « des Fleurs du mal. »

Voici d'ailleurs le texte d'une table des matières rédigée par Baudelaire pour M. Hippolyte Garnier :

Fleurs du mal (se demandent toujours. Epuisées depuis très longtemps). Edition définitive; augmentée cette fois de plusieurs pièces justificatives des plus curieuses (Th. Gautier, de Custine, d'Aurevilly et d'autres). Tout cela est à Honneur. J'irai le chercher aussitôt que ma santé me permettra de quitter Bruxelles.

Entre temps, il donne des nouvelles de sa santé qui continue à empirer :

(22 janvier 1866) «... Reprises de crises nerveuses, de vertiges, de nausées et de culbutes. J'ai eu une crise chez le médecin lui-môme. Il me demande sans cesse si je suis son traitement. Je n'ose pas lui dire pour quelles raisons je ne Jais rien (Bains,

— Le Spleen de Paris, pour faire pendant aux Fleurs du mal (en prose). Le manuscrit est moitié ici (Bruxelles), moitié à Honfleur.

— Les Paradis artificiels. Etude sur les effets physiques et moraux de l'opium et du haschisch (livre à succès, peu connu).

— Quelques-uns de mes contemporains, artistes et poètes, 2 volumes.

Le Dessin (Ingres). La Couleur (Delacroix).

Le Chic (Vernet). L'Eclectisme et le Doute (Scheffer et Dclaroche). La Beauté moderne.

Méthode de critique. Delacroix et Ingres à l'Exposition universelle. — La Reine des facultés. — Le Public et la photographie. — L'Artiste moderne, etc.. — L'Essence du rire. Caricaturistes français. — Morale du Joujou. Le Peintre de la Modernité (Constantin Guys de Sainte-Hélène). — L'art didactique, écoles allemande et lyonnaise. — La Yie et les œuvres de Delacroix.

Edgar Poe, sa vie et ses œuvres. V. Hugo. Desbordes- Yalmore. Auguste Barbier. Pétrus Borel. H. Moreau. G. Le Vavasseur. Th. de Banville. P. Dupont. Th. Gautier. Leconte de Lisle. Rouvière. Richard Wagner. Les Danclies (Chateaubriand et autres). Sainte-Beuve ou J. Delorme jugé par l'auteur des Fleurs du mal... Tout cela est à Paris.

Bruxelles, 18GO.

C11. Baudelaire.

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éther, valériane, eau de Vichy). Mais, selon moi, tout cela ne serait pas suffisant. N'écrivez rien de toute cette aventure à ma mère. »

Touchante recommandation qui peint bien la sensibilité vraie de ce cœur qu'on a souvent accusé de dure lé et d'égoïsme. Au milieu de tous ses embarras et de toutes ses inquiétudes sur sa santé, son principal souci est de ne pas affliger sa mère par de mauvaises nouvelles.

Huit jours plus tard, une de ces phases d'un mieux trompeur, qui surviennent dans les plus graves maladies, ne lui fait pas illusion sur son véritable état :

(29 janvier 1866). « Mes crises, vertiges, convulsions, sont devenus plus rares ; mais excepté quand je suis couché sur le clos, je ne suis pas solide. Le médecin, me croyant peut-être guéri, ne vient plus, et je n'ose plus faire payer les médicaments par V hôtel. »

Trois semaines se passent. M. Ancelle annonce qu'il n'a pas été plus heureux que M. Julien Lemer : ses pourparlers ont avorté, Baudelaire refuse d'accepter l'évidence, dresse d'autres plans, écrit à son ami coup sur coup, en deux jours, trois lettres où il développe de nouvelles combinaisons dont il s'obstine à espérer le succès. On ne peut assez admirer l'énergie, le sangfroid qu'il s'efforce de garder dans ces cruelles épreuves. Mais ses nerfs épuisés, dont l'expérience lui a déjà arraché ce cri déchirant de détresse : « À Honfleur ! Je plus tôt possible, avant de tomber plus bas ! (1) » vont échapper au contrôle de sa volonté impuissante :

(1) Mon c<ear mis à nu, LXXIII.

«... Quand je pense que, dans ce chien de pays, je n'ai trouvé que vol, mensonge, pertes forcées d'argent, et que, par surcroît, la Belgique ne m'aura servi qu'à rendre toutes mes affaires à Paris plus difficiles, je suis pris d'une sorte de fureur... L'attente de vos réponses me cause une agitation qui m'empêche complètement de travailler. »

Il contremande toutes négociations, résolu à agir en personne : « Contre vent et marée j'irai à Paris le 10 mars... »

Le i5 mars arrive sans que Baudelaire ait quitté Bruxelles. Ne recevant aucune nouvelle, M. Àncelle s'inquiète vivement de ce long silence, si contraire aux habitudes de son ami ; il en demande la cause, et il reçoit le 3o mars, une réponse, qui explique pourquoi le poète a renoncé au voyage projeté :

m i° Je ne peux pas bouger ; 20 j'ai des dettes ; 3° j'ai, pour finir mon travail, cinq ou six villes à visiter. »

Et ce billet, qui n'est plus rempli que de détails d'affaires, se termine par cette ligne alarmante :

ce Excusez mon style écourté, j'emprunte la plume d'un autre. »

En effet depuis douze jours, Baudelaire gardait le lit, terrassé par une crise plus violente que toutes les précédentes.

Au commencement de mars 1866, le beau-père de son ami, M. Rops, l'avait invité à venir passer quelques jours chez lui, à Namur. Baudelaire, dans un sommaire de son livre sur la Belgique, excepte nommément de la haine générale qu'il avait vouée aux indigènes, « ce magistrat sévère et jovial, grand chasseur, ia seul homme de Belgique sachant le latin et

avant l'air d'un Français ». Il avait donc accepté avec joie l'invitation. Il connaissait déjà Namur (i), mais il fut heureux de l'occasion de revoir l'église Saint- Loup, qu'il considérait comme « le chef-d'œuvre des chefs-d'œuvre des Jésuites » ; — il compare, dans une note, « cette merveille sinistre et galante à l'intérieur d'un catafalque, — terrible et délicieux, — brodé de noir, de rose et d'argent ».

Gomme il admirait et faisait admirer à Poulet- Malassis et à M. Rops, qui l'accompagnaient, les confessionnaux sculptés avec la plus riche profusion, il chancela, pris d'un étourdissement subit, et alla s'abattre sur une marche. Ses amis le relevèrent ; il ne parut pas s'effrayer et prétendit que le pied lui avait glissé. On feignit de le croire ; mais le lendemain matin, en se levant, il donna des signes de trouble mental . On le ramena en hâte à Bruxelles : à peine monté dans le wagon, il pria qu'on ouvrît la portière ; or, elle était ouverte. Il avait dit le contraire de ce qu'il voulait dire. L'aphasie, dont il fallait voir là un indéniable prodrome, ne tarda pas à se déclarer.

Le mal prit rapidement le caractère le plus grave. Le Ier avril, Poulet-Malassis écrivit à Charles Asselineau pour lui faire part de ses inquiétudes (2). Les journaux de Paris commencèrent à parler de la santé de Baudelaire, certains même n'hésitant pas à imprimer que le poète des Fleurs du mal agonisait à l'hôpital (3).

(1) Voir dans la Belgique vraie, Namur.

(2) Dans sa Vie de Baudelaire, Asselineau a résumé cette lettre en quelques lignes.

(3) M. Félicien Rops protesta aussitôt contre cette

M. Troubat, en son nom et au nom de Sainte- Beuve 1), s'empressa de demander des nouvelles à

fausse assertion. J'ai la bonne fortune d'avoir entre les mains la lettre qu'il écrivit de Bruxelles, à un ami, pour le prier de l'aider à détruire ce méchant bruit qu'il jugeait, dans sa générosité, aussi injurieux à l'endroit des amis de Baudelaire, qu'à l'endroit de Baudelaire lui-même : «... Fais-moi un plaisir : c'est celui de dire à M. Pierre Véron qui annonce assez inutilement et très faussement que notre ami Charles Baudelaire « agonise à l'hôpital » : i° Qu'il n'agonise pas et 2° que Charles Baudelaire s'est fait en Belgique des amis assez dévoués, au nombre desquels je me fais l'honneur de me ranger, qui n'auraient jamais laissé Charles Baudelaire recourir à l'hôpital tant qu'ils auraient eu le moindre pignon sur rue et à défaut de pignon le moindre toit pour le recevoir. — Ce que je te demande là est très sérieux et tu me feras grand plaisir de faire toi-même cette démarche auprès de M. Pierre Véron en mon nom ; tu peux du reste lui montrer ces quelques mots... »

(i) Sainte-Beuve n'avait pas attendu que le mal éclatât pour donner à son ami de très sages conseils : « Il vous faut observer un régime assez exact : vous avez un fond de forte nature, mais la nervure a été chez vous fort travaillée et fort aiguisée. Ne faites rien qui la surexcite. Je sais tout ce que l'ennui a d'assommant. Il est pourtant nécessaire, dans la vie et pour la vie, de savoir s'ennuyer un peu. » (Correspondance, t. II, p. 5i. Lettre du i5 février 186G). Du reste, il est vraiment touchant de voir comme Sainte-Beuve redouble d'affection pour Baudelaire, depuis qu'il le sait malheureux et malade. Non seulement, il répond, avec plus d'effusion, à ses lettres, et dans le Constitutionnel, fait un éloge anticipé du Spleen de Paris, mais il cherche à lui venir en aide dans ses pourparlers avec divers lihraires. Ainsi Baudelaire l'ayant prié

Poulfet-Malassis qui lui répondit, le lendemain (1) : Bruxelles, lundi 9 avril 1866.

» Mon cher Troubat,

» Voici, en peu de mots, la vérité sur la maladie de Baudelaire.

» Depuis six mois, tout l'ensemble du système nerveux était, chez lui, fort compromis. Il a négligé de tenir compte de symptômes et d'avertissements graves, et contre l'avis des médecins et les prières de ses amis, a continué à user et abuser d'excitants. Sa volonté était si faible, à cet égard, contre ses habitudes, qu'on ne mettait plus d'eau-de-vie sur la table, chez moi, pour qu'il n'en but pas. Autrement son désir était irrésistible.

» Il y a quinze jours, — dix-huit jours, — il a dû s'aliter. Vertiges, ataraxie du côté droit, bras et jambes (2).

de le seconder auprès de MM. Garnier, en le patronnant de sa haute recommandation, il lui répond : « J'ai dit ce qu'il fallait sur votre talent et sur votre distinction, etc. » (Correspondance, t. II, p. 23. Lettre du 4 septembre i8G5.) — Quelques mois plus tard, écrivant à M. A. Lemerre, au sujet des poètes de la pléiade du xvi9 siècle, que cet éditeur publiait, Sainte-Beuve glisse, à la fin de sa lettre, ces deux lignes en faveur de son protégé : — « P. S. N'oubliez pas, de loin, notre bon ami Baudelaire, un poète de la pléiade aussi. » (Correspondance, t. II, p. 54- Lettre du 24 janvier 1866.)

(1) Cette lettre, inédite jusqu'ici, étant le document le plus complet et le plus authentique que nous ayons sur les origines et la marche de la maladie, je n'hésite pas à la citer tout entière. / (2) Une chronique du Figaro (numéro du 22 avril 1866), sous la signature « Marquis de Villemer », (Charles Yriarte) donne sur les prodromes de la maladie des détails que je n'ai trouvés que là, mais qui doivent être exacts, car l'auteur de l'article avait à Bruxelles, pour correspondant, un journaliste lié avec les amis du poète : « Les

» J'aurais voulu le reconduire à Paris, ou mieux auprès de sa mère. Il s'y est refusé avec une sorte de colère.

» Il y a eu vendredi huit jours, la paralysie du côté droit s'est déclarée en même temps que le ramollissement du cerveau.

» J'avais cru devoir écrire à l'homme d'affaires de sa mère, M. Ancellc, maire de Neuilly, qui est venu. On a décidé, non sans peine, Baudelaire a quitter l'hôtel pour une maison de santé, soignée par des Sœurs (sic). Au fait, c'est une sorte d'hôpital, mais le seul lieu où on pût le mettre ici convenablement.

» Je reste auprès de lui, chaque jour, les deux heures autorisées pour les visites, et je ne peux pas garder d'espoir d'un rétablissement.

» Il baisse à vue d'oeil. Avant-hier, il confondait les mots pour exprimer les idées les plus simples ; hier, il ne pouvait pas parler du tout.

» Baudelaire, rétabli physiquement, ne serait plus, de l'avis des médecins, qu'un homme réduit à l'existence animale, — à moins d'un prodige, — disaient-ils, il y a huit jours, — et depuis lors, ils ne parlent plus de prodige.

» Voici, mon cher Troubat, la vérité. Usez- en discrètement. La mère de Baudelaire est impotente ; autrement, elle serait au-

symptôrnes de cette attaque étaient tellement bizarres que les médecins hésitaient à donner un nom à cette maladie. Au milieu de ses douleurs, Baudelaire éprouvait une certaine satisfaction à être atteint d'un mal extraordinaire, et qui échappait à l'analyse ; c'était encore une originalité. »

L'article se terminait par cette appréciation de l'homme: u .... Ceux qui ont eu des relations personnelles avec M. Baudelaire regrettent en lui l'ami dévoué, l'homme sur dont on pouvait à tout moment invoquer l'obligeance ; il est difficile d'être plus scrupuleux et plus méticuleuscment loyal que l'est Baudelaire ; il avait au plus haut degré la conscience littéraire. »

près de lui. Vous comprendrez ce que la vérité brutale, apprise par les journaux, pourrait causer de tourments à cette pauvre femme, à qui on a du laisser de l'espoir, — moi le premier, qui, d'ailleurs, en avais gardé jusqu'à vendredi dernier... J'ai écrit à A.ssclineau chaque fois que la situation de Baudelaire a varié. Je supposais qu'il vous avait instruit de la situation au vrai. »

Les termes si précis de cette lettre ne permettent pas de douter que l'intempérance ne fût une des causes principales de la paralysie qui frappait Baudelaire (1).

(1) Dans la notice des Œuvres complètes de Baudelaire, Théophile Gautier proteste contre cette opinion que l'auteur des Fleurs du Mal eût « l'habitude de chercher l'inspiration dans les excitants », et que la paralysie qui l'emporta dût être attribuée 0 à des excès de haschisch et d'opium ». Il n'hésite pas à écrire: « Sa maladie n'eut d'autre cause que les fatigues, les ennuis, les chagrins et les embarras de toute sorte inhérents à la vie littéraire pour tous ceux dont le talent ne se prête pas à un travail régulier et de facile débit. » Enfin, Gautier va jusqu'à cette assertion tout à fait téméraire : « Qu'il ait essayé une ou deux fois du haschisch comme expérience physiologique, cela est possible et même probable, mais il n'en a pas fait un usage continu. » On trouvera çà et là, dans les lettres de Baudelaire à Poulet-Malassis, la réfutation de cette apologie trop complète. Par exemple, il y raconte qu'il tient d'un pharmacien de ses amis une recette pour composer soi-même du haschisch, et, dans un autre endroit, à la date de i85q, il écrit au seul confident, pour lequel il n'ait pas de secrets : « Je suis bien noir, mon cher, et je n'ai pas d'opium. »

Il écrit encore à M. Ancelle : « Un médecin, que j'ai fait venir, ignorait que j'avais fait autrefois un long usage de l'opium... » (Lettre du 26 décembre i8G5. — Voy. plus haut).

En réponse à la lettre de Poulet -Malassis. M. Àncelle était accouru à Bruxelles. De concert avec lui et M. Arthur Stevens, qui prodiguait au malade des soins

Enfin ce billet adressé a M. Fraisse, à l'époque de la publication des Paradis artificiels, et en réponse à une lettre où le critique du Salut Public lui demandait quelques renseignements sur l'opium et le haschisch, démontre que s'il réprouvait leur usage, Baudelaire n'en tenait pas moins de l'expérimentation personnelle sa science des excitants :

« Défiez-vous de tout excitant. Je connais une anecdote terrible, quoique n'ayant pas traita l'opium. Il s'agit d'une femme du monde qui était arrivée à une atonie et une mélancolie inexplicables, simplement pour avoir, pendant plusieurs années, fait usage avec son mari du vin de Champagne. Or, le Champagne est un corrupteur bien innocent, comparativement au chanvre indien, au laudanum et à la morphine.

» J'ai pris tout excitant en horreur, à cause de l'amplification du temps et du caractère d'énormité que cet excitant quelconque donne à toute chose. Il est impossible d'être non pas seulement homme d'affaires, mais même homme de lettres avec une orgie spirituelle continuée. »

On peut tirer encore un argument puissant du rapprochement des deux billets, au premier abord contradictoires, à Malassis et à M. Fraisse. Remarquons-le, quelques mois à peine les séparent. Ainsi Baudelaire, presque dans ie même temps où il met en garde un de ses correspondants contre l'opium, se plaint à l'autre de n'en avoir pas. Ceci ne tendrait à rien moins que démontrer que Baudelaire aurait, à l'instar de Quincey, pour lequel il témoigna d'une compassion si fraternelle, éprouvé le poison, non seulement dans son despotique besoin, mais aussi dans les terribles combats qu'il livre au libre arbitre révolté. Et par là seraient expliqués bien des passages à demi-obs-

dévouas, il avait, comme nous l'avons vu par la lettre citée plus haut, fait transporter Baudelaire dans la maison de santé, tenue par des Sœurs.

curs des journaux intimes, les allusions que leur auteur fait à ses vices, ses cris de détresse, surtout l'émiettement de sa volonté dont il se plaint souvent, et dans l'instant même où il semble témoigner, au contraire, d'une très agissante énergie.

Quant aux liqueurs alcooliques, il ne s'y adonna que dans les dernières années de sa vie. Jadis il ne s'enivrait jamais. « Il était naturellement sobre. Nous avons souvent bu ensemble, je ne l'ai jamais vu gris ni lui moi. » (Notes de M. Le Vavasseur). Mais il a de tout temps aimé le vin. C'est ce que prouvent les anecdotes caractéristiques racontées par Maxime du Camp dans ses Souvenirs de jeunesse, par Alexandre Schanne, dans les Souvenirs de Schaunard. Je pourrais citer, sur ce point, d'autres témoignages, notamment celui de M. Troubat. Dans l'extrême détresse d'âme à laquelle il était réduit par la pauvreté, parla maladie, par l'impuissance de travailler, il accepta, avec désespoir, la ressource funeste qu'il conseille, dans un de ses poèmes en prose, à qui veut échapper au sentiment de l'éternelle misère humaine : « Pour ne pas sentir l'horrible fardeau qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve. — Mais de quoi ? — De vin, de poésie ou de vertu, à votre guise. Mais enivrez-vous. » (OEuvres complètes, t. IV, p. 106). Les deux dernières de ces ivresses, les seules qui soient nobles et salutaires, lui étaient devenues inaccessibles; il eut recours à la première. Pour être exact jusqu'au scrupule, il faut remarquer que le mal auquel il succomba couvait peut-être dans ses veines, et que son intempérance a pu en hâter seulement l'explosion. On voit par ses lettres à Poulct-Malassis, qu'en juillet 1860, une attaque de paralysie avait également frappé, à l'âge de cinquante-cinq

Le pauvre aphasique ne pouvait plus exprimer sa pensée que par des gestes.

M. Àncelle écrivit à Mm0 Aupick pour la préparer à

ans, son frère, Claude Baudelaire, que M. Prarond, qui l'avait rencontré, décrit ainsi dans ses notes : « Notre Baudelaire, outré physiquement, plus grand, plus fort, brusque, à mouvements impétueux, à saccades, un Baudelaire avec une gesticulation galvanique. La nervosité de Charles se dissimulait, au contraire, sous des dehors très mesurés, très calmes. Une grande ressemblance d'ailleurs», — et dont M. G. de Nouvion nous dit que, magistrat à Fontainebleau, il fut admis à la retraite : pour cause d'infirmités paraissant dériver notamment de l'exercice de ses fonctions. » Mme Aupick, elle encore, devait mourir paralysée. Enfin, si l'on admet l'influence de l'hérédité dans ces maladies si mystérieuses, il faut tenir grand compte de ces lignes, déjà citées plus haut, du journal intime, Fusées : « Mes ancêtres, idiots ou maniaques..., tous victimes de terribles passions. »

On a beaucoup écrit sur la maladie de Baudelaire et ses causes. V. notamment la Chronique médicale, 1901, 1902, igo3, passim.

Le Charles Baudelaire, lettres, d'autre part, publie des billets (8 mai 1869, i(> février 1860), connus jusqu'à ce jour des baudelairiens seulement, et qui semblent nous fournir du mal auquel il succomba une explication nouvelle, celle-là môme dont un premier indice nous avait été donné par cette note de M. Buisson: «... Chaste, il l'eût été sans le voyage d'outre-mer, la femme juive, la femme javanaise et le dérèglement d'une vie jetée hors de ses voies par un accident capital et douloureux... » 11 faut reconnaître que cette explication-là vaut autant et plus qu'une autre et que, si on l'admet, bien des voiles se trouvent soulevés, qui enveloppaient les étranges fantaisies du poète et l'outrance de son pessimisme. Un exemple

IÇ)^ CHARLES BAUDELAIRE

la pleine révélation du mal qui avait frappé son fils. Quoiqu'elle fût elle-même à demi paralysée des jambes, elle voulut faire le voyage de Bruxelles pour le soigner.

entre cent : chacun connaît la légende des cheveux verts sur laquelle ont brodé tous les chroniqueurs, et que Champfleury, rapporte dans ses Souvenirs ; elle se réduirait à cette vérité : Baudelaire, atteint d'alopécie — l'alopécie est, on le sait, une des conséquences ordinaires de « l'accident capital et douloureux », et je tiens d'un de ses contemporains, encore vivant, qu'il ne l'évita point,

— se fit raser la tète ; mais, afin que nul ne soupçonnât pour quelle cause étaient tombées les belles boucles que lui connut Th. Gautier (V. la notice des Œuvres complètes), et dont il était assez lier, il se teignit les cheveux en vert, — masquant ainsi une précaution hygiénique sous le prétexte d'une fantaisie excessive, donc savoureuse à son goût.

Au reçu de la lettre de Poulet-Malassis, et sous le coup de l'émotion, M. Jules Troubat répondit par la belle page qu'on va lire. Je n'hésite pas à la donner ; le lecteur, j'en suis certain, y trouvera l'écho de ses propres pensées :

« ...Voilà donc comment finiront toujours les poètes ! La machine sociale a beau se tourner et se régulariser pour les bourgeois, les gens de métier, les ouvriers, les artisans et les marchands, aucune loi bienfaisante ne s'établira pour donner à ces natures indisciplinées et impatientes de tout joug, de quoi, au moins, s'assurer leur mort sur un lit à elles. — Mais l'eau-de-vie, dira-ton ?

— La belle affaire ! Vous en buvez, vous, bourgeois, épicier, vous avez autant de vices et môme plus que le poète, vous vous enrichissez et vous ne faites pas de vers... Lui, croit que c'est un besoin pour lui, que ce qu'il boit facilite la production (non pas la digestion, comme chez vous)... Balzac se brûle à force de café, Musset s'abrutit

Lne lettre d'elle, bientôt adressée à M. Ancelle, qui était rentré à Paris, nous renseigne abondamment sur l'état où elle le revit :

« J'arrive à Bruxelles, à l'hôtel du Grand-Miroir. Les médecins ne m'ont pas caché l'état grave où il est, non pour la santé, mais pour la tète : cette tête a trop travaillé, il est fatigué avant Vdge.

» Sans avoir la langue paralysée, il a perdu ta mémoire du son... Xon, quie, quie, les seuls mots qu'il articule, il les crie à tuetète .. H y a ramollissement au cerveau, c'est évident. Quand il n'est pas en colère, il écoute et comprend tout ce qu'on lui dit. Je lui raconte des choses de sa jeunesse, il me comprend, il m'écoute attentivement. Et puis quand il veut répondre, les efforts impuissants qu'il fait pour s'exprimer l'enragent. Les médecins lui voient l'intelligence perdue et veulent que je m'en aille ; ce qui lui fait perdre la raison, c'est de ne pouvoir parler .. Aucun acte extravagant, pas d'hallucinations... Il mange, il dort, il sort en voiture avec Stevens et moi, ou à pied, avec une canne, sur la promenade publique, au soleil (1). Mais, plusde

avec de l'absinthe et produit encore ses plus belles strophes, Murger meurt de tout dans une maison de santé, comme Baudelaire dans ce moment ci. Et aucun de ces écrivains n'est socialiste î

Il est malheureux d'être organisé de la sorte, et ce sont des natures d'élite à qui le même sort est réservé.

De puissants cerveaux échappent à ces tics, mais ils sont trois ou quatre dans la grande famille intellectuelle. Et encore ont-ils tous leur manie ou leur petit vice qui les tue lentement... >) (Lettre du 10 avril 1866, communiquée par M. Maurice Tourneux).

(1) Dans une lettre à Asselineau, qui l'a publiée dans sa Vie, Malassis raconte une promenade qu'il fit faire à son malheureux ami :

« Enfin nous partons. Nous faisons un tour dans la verdure, nous descendons pour déjeuner dans un petit

paroles. Je ne m'en irai pas, je le conserverai comme un tout petit enfant.

» Il n'est pas aliéné comme disent les médecins. Malassis prétend que l'organisation d'un poète est si différente de celle des autres personnes qu'elle peut parfois dérouter les médecins. Quel excellent jeune homme que ce Malassis ! Il pleurait à chaudes larmes. Comme il est bon ! Ce jeune homme doit avoir une belle âme !

» Je ne crois pas qu'il puisse lire, il aurait constamment un livre à la main ; s'il prend un livre, il ne voit plus les caractères et le rejette.

» Quand il me voit, il est ému. Aimée (1) dit qu'il a Vair de se retenir de plaisir... 11 n'est pas méchant. J'ai de l'empire sur lui. Il se calme à mes douces paroles. Jamais de colère avec moi, même pas de bouderie... Il s'est emporté contre moi co matin pour la première fois... Il est très mobile. Il détestait Aimée il y a quinze jours, à présent il est au mieux avec elle. Les nerfs jouent un grand rôle. Après s'être emporté, il a parfois de longs éclats de rire, qui m'effraient... Il est très irrité quand je prends la plume... Il ne se fâche jamais sans motif.

» Il montre avec dégoût quelque chose dans le coin de la chambre. On lui apporte tout. Il montre toujours, colère terrible. On lui apporte du linge sale qui était sous un lit. Il se calme. Soins de propreté excessive.

» On a employé l'électricité avec succès, mais, craignant l'excitation et les violences, on a cessé.

» Il écoute avec attention, il rit, il se moque, il fait si bien comprendre sa pensée, il y a toujours tant d'esprit et de viva-

cabinet. Je lui tiens la conversation la plus égayante que je puis. Et je le ramène sans qu'il ait témoigné autre chose que le plaisir de vivre et du contentement, levant de temps en temps les yeux au ciel avec une expression de résignation, après un vain effort pour parler » (7 juin 1866).

(1) La servante de Mme Aupick.

cite dans le regard... Il avait mes lettres sur la table de nuit 1 Et dans les poches de son paletot, de grosse étoffe grossière, beaucoup de petites photographies de lui par Nadar. »

» Des amis de Paris veulent se cotiser pour l'y ramener et le soigner... Stevens et Malassis, qui lui est beaucoup plus sympathique, ont obtenu de la Société des Gens de lettres un compartiment particulier, à prix réduit. Lui, ne veut pas partir, ni sortir : il veut parler.

» Il n'est certainement pas dans une position à être privé de sa liberté, ce serait inhumain, ce serait un crime. Il n'a qu'une idée fixe : ne pas être dominé... Il ne veut pas se couvrir la tête au soleil, dans la cour... Les sœurs lui imposent des pratiques ; quand il mange, elles voudraient qu'il se signât de la croix ; alors il est doux, et, d'une patience admirable, ferme les yeux, ou tourne la tête sans se fâcher. 11 fait semblant de dormir, quand elles le tourmentent, mais elles peuvent provoquer une scène qui le tuerait.

» Il peut vivre 3o ans, tout en étant aphasique toute sa

vie (i).

» Veuve Alpick. »

Mais bientôt la présence de sa mère, loin de calmer Baudelaire, exaspéra son état mental. Un médecin aliéniste français, le docteur Lassègue, consulté par lettre, jugea que, dans l'intérêt du malade, la vie commune devait être évitée. La pauvre mère dut se résigner à ne pas emmener son fils à Ronfleur.

Il avait quitté, au bout de quinze jours, la maison des Sœurs", où la supérieure se scandalisait et se plaignait des jurons que la souffrance et l'impatience d'être mal compris arracbaient au paralytique ; elle en concluait qu'il manquait de religion.

(i) Féli Gautier : Documents sur Baudelaire, Mercure il' France, i'1' février 1905.

Baudelaire fut ramené à l'hôtel du Grandi-Miroir. Enfin, le icr ou le 2 juillet, il put être transporté à Paris. Sa mère et M. Arthur Stevens l'accompagnaient. Asselineau, qui attendait son ami, à la gare du Nord, raconte quelle douleur lui serra le cœur, en retrouvant son ami si cruellement frappé 1 .

Le 4 juillet, Baudelaire entra dans la maison de santé située rue du Dôme, près l'avenue d'Eylau, et dirigée par le docteur Emile Duval.

Dans les premiers temps, les soins du médecin et le régime hydrothérapique amenèrent une réaction favorable.

Le poète habitait, au rez-de-chaussée du pavillon situé au fond du jardin, une chambre convenablement meublée, haute de plafond, parfaitement aérée. Les murs avaient pour principal ornement deux toiles de Manet, dont l'une était une copie de ce portrait de la duchesse d'Albe par Goya qu'il admirait tant (2).

Il mangeait à table avec les autres pensionnaires ; il écoutait les conversations et y intervenait, très souvent, par des gestes d'approbation ou de protestation. Dans ce dernier cas, son avis se manifestait par les signes de l'irritation la plus vive.

Il put, pendant quelque temps, essayer d'écrire sur une ardoise ce qu'il voulait exprimer. Mais sa main déviait avant d'avoir tracé la fin du mot 3).

(1) Vie de Baudelaire, p. 95-96.

(2) V. la lettre à Nadar, du 16 mai i85q.

(3) Je tiens ces renseignements de M. Emile Duval. Un de ceux qui ont soigné Baudelaire avec le plus de dévoue-

Ses meilleurs amis allaient régulièrement le voir (i). Léon Cladel prévenu télégraphiquement, accourut

ment m'a raconté un trait qui révèle la profondeur des ravages subis par le cerveau du poète. Asselineau voulait lui faire signer la quittance d'une somme qui venait de lui être remise, Baudelaire restait, la plume suspendue, cherchant visiblement son nom. Pour qu'il pût l'écrire, son ami lui mit sous les yeux le titre d'un de ses livres. C'est ainsi qu'il se rappelait les noms des amis qui venaient le voir, mais il ne pouvait que les répéter, quand on les lui avait prononcés.

Asselineau raconte que l'un d'eux, M. Nadar, de qui Baudelaire reçut avant et pendant sa maladie, des marques d'un tendre attachement, avait tenté de l'emmener, une fois par semaine, diner avec d'anciens amis. Le malade, d'abord heureux de cette distraction, dut y renoncer ; « Il payait le plaisir d'une soirée par des insomnies et des excitations suivies d'accablements qui contrariaient le traitement » (Vie de Baudelaire, p. 101).

(i) « J'ai nommé à Charles quelques-uns de ses amis pour savoir s'il serait désireux de les voir ; il a accueilli avec joie les noms de Sainte-Beuve, Max. Dacamp, Henry la Madeleine (sic), Théodore de Banville, Hetzely Le Comte de llsle (le poète) (sic). » (Lettre de Mrae Aupick à Malassis, 1 1 juillet 66.)

Il est à noter que Baudelaire, dont la légende tendrait souvent à nous faire douter des qualités de son cœur, avait inspiré à ses amis un attachement qui lui resta fidèle jusqu'au dernier jour.

Baudelaire reçut aussi les visites de plusieurs femmes du monde qui étaient de ses amies. « Une d'elles parvint à le décider à se laisser peigner. Sa chevelure et sa barbe le rendaient effrayant ; quand il se regarda dans la glace, il ne se reconnut pas, et salua. » (Le Gaulois, 27 septembre 86, article signé Ange Bénigne, (la comtesse de Molènes.)

de Cherbourg pour embrasser « ce maître à la fois doux et sévère (i) ». Un mois et demi après le retour de Baudelaire à Paris, le i5 août 1866, M. Champlien in écrivait à Poulet -\lalassis :

«... Baudelaire va bien. Ira-t-il mieux ? J'en cloute. La personne qui lui a montré le plus de vives sympathies a été M"10 Meurice.

» Je lui avais écrit que j'étais certain des excellents résultats qu'on obtiendrait par la musique, et j'en parlai, par avance, à Baudelaire, en insistant sur Wagner, ce qui lui occasionna des émotions vives, rien qu'à l'idée d'entendre ces morceaux.

» BraAement, Mmc Meurice apporta la partition du Tannhauser, et l'effet fut tel que celui que j'attendais. Je n'étais pas à la séance, mais Mme Meurice m'a raconté les vives impressions de Baudelaire. Malheureusement, elle vient de partir pour le bord de la mer ; également Mœe Manet, qu'on aurait pu prier de la remplacer, et Baudelaire va rester sans musique jusqu'à la fin de l'automne.

« Baudelaire jouit d'une excessive vitalité et a envie de guérir. Je Tai bien vu, au courage avec lequel il prend ses douches. »

M. Champfleury, de concert avec quelques-uns des plus intimes amis de Baudelaire, lit des démarches pour obtenir du ministère de l'instruction publique une subvention mensuelle qui soulageât la bourse épuisée de Mme Aupick et lui permît de suffire aux lourdes dépenses de la maison de santé. Le ministère donna, en octobre 186G, une première somme de cinq cents francs.

(1) Léon Gladel a raconté cette dernière visite et le pèlerinage qu'il fit, quelques années après, au cimetière Montparnasse, dans un article intitulé : la Tombe de Baudelaire (La Plume, 5 octobre 1890).

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE 2o3

L'amélioration momentanée , qui était survenue •clans l'état de son fils, faisait illusion à la pauvre mère. Elle était retournée à lion fleur, les médecins ayant reconnu que sa présence, plus contraire que favorable au traitement suivi par le malade, semblait n'avoir d'autre effet que de l'exaspérer : mais elle avait régulièrement de fréquentes nouvelles par Àsselineau, M. Ancelle et le directeur de la maison de santé. Quand celui-ci put lui annoncer que le pauvre aphasique avait prononcé deux mots de suite : « Bonjour, monsieur — bonsoir, monsieur », elle s'abandonna aux plus vives espérances (i). Une autre fois, apprenant que Charles avait paru o lire sans difficulté » un billet quelle lui avait fait tenir, elle écrivit à Asselineau : u Mais s'il lit, le voilà sauvé de l'ennui ! »

En effet, une des formes les plus douloureuses du mal qui le suppliciait, c'était l'oisiveté forcée.

Le mal demeura stationnaire pendant plusieurs mois. En dépit de l'hémiplégie du côté droit, l'intelligence semblait être à peu près intacte. Le 21 janvier 1867, M. Troubat mandait à Poulet-Malassis :

(i) Quelques jours après, elle écrivait à Asselineau: <c Yos petits billets sont toujours reçus avec reconnaissance. Le dernier surtout, de dimanche, m'a bien touchée, puisqu'il m'a apporté un bonjour de Charles, provoqué par vous sans doute, mais qui, dans tous les cas, m'a fait du bien. J'ai eu effectivement une lettre du docteur qui m'apprend qu'il dit non seulement des mots, mais de petites phrases, comme par exemple : la lune est belle. Voilà un grand progrès dont je jouis, comme vous pouvez le croire. »

204 CHARLES BAUDELAIUE ^B^^^^^^

« J'ai vu Baudelaire une fois, une seule. Champfleury va le voir de temps en temps. On l'a fait dîner chez Nadar. C'était imprudent, et lui-même, je crois, en a ressenti et manifesté de la fatigue (i). Il en est resté à ces trois mots: Non, cré nom, nom ; et la mémoire n'a pas faibli en lui. Il m'a montré tout ce qu'il aimait, lorsque j'ai été le voir : les poésies de Sainte-Beuve, les œuvres d'Edgar Poe en anglais ; un petit livre sur Goya, — et, dans le jardin de la maison de santé Duval, une plante grasse exotique, dont il m'a fait admirer les découpures. Voilà l'ombre du Baudelaire d'autrefois, mais elle est toujours ressemblante (2). Il a manifesté la plus grande colère à un nom de peintre que je

(1) Voir aussi Vie de Baudelaire, p. 101, le récit d'Asselineau. Les termes en sont presque identiques à ceux de la lettre de M. Troubat.

(2) Ciiampleury, dans ses Souvenirs, a noté pareillement la fidélité de Baudelaire agonisant, à son personnage :

« L'excès de bizarrerie de Baudelaire est certainement l'idiosyncrasie du poète qui fut singulier en plénitude de toutes ses facultés ; la maladie accablante qui met ses sensations à nu, le montre sincère dans ses anciens goûts. L'amour des fleurs tient encore une grande place dans l'esprit de l'ami que je cherche à peindre. Mais les fleurs favorites de Baudelaire ne sont ni la marguerite, ni l'œillet, ni la rose. C'est avec de vifs enthousiasmes qu'il s'arrête devant des plantes grasses qui semblent ou des serpents se jetant sur une proie, ou des hérissons accroupis. Formes tourmentées, formes accusées, tel fut, tel est l'idéal du poète. Il laisse à d'autres les marguerites, en face desquelles il me tenait dernièrement des discours mimés pleins de mépris, ayant éprouvé sans doute des hauts de cœur du méchant emploi des m'aimes-tu ? un peu, passionnément, etc., dont ont abusé les faiseurs de romances.

« Ce qui est rouge, voyant, sonore, dentelé, capricieux, Baudelaire l'a accueilli tout d'abord sans s'inquiéter s'il y avait parfum à recueillir. Il préfère le dahlia à la violette. Je ne saurais mieux expliquer l'homme... »

lui ai nommé (toujours comme autrefois) ; mais quand je lui ai parlé de Richard Wagner et de Manet, il a souri d'allégresse.»

Poule t-Malassis lui répondit, quinze jours plus tard :

« Asselineau m'a donné, ces jours-ci, des nouvelles de notre pauvre ami Baudelaire, qui concordent avec les vôtres. Baudelaire est dans un état qui fait illusion à ceux qui le voient, mais son véritable état mental est bien douteux, bien énigmatique. Il a perdu la mémoire du langage et des signes figuratifs, et personne ne peut savoir jusqu'à quel point l'ensemble de son intelligence est affecté de sa paralysie partielle. La clinique de Trousseau contient sur son état un mot navrant : « Rappelez-vous, dit-il en voyant un aphasique qui » vous paraît en possession de son intelligence, quoiqu'il ait » perdu la faculté de s'exprimer, combien de fois vous avez dit, » à propos de certains animaux, qu'il ne leur manquait que la » parole (i). »

Son fils n'étant pas en état d'être transporté à Honfleur, Mm0 Àupick revint s'installer près de lui, au printemps de 1867.

A cette époque, la marche fatale de la maladie alla s'accélérant. Vers le milieu du mois d'août, Asselineau écrivait à Poule t-Malassis :

« Les médecins et nous, ses amis, qui ne le voyons pas tous les jours, nous constatons, à chaque fois, la décadence. Depuis deux ou trois mois, il n'a plus voulu quitter son lit. Il est immobile et comme endormi, et ne témoigne plus que par des regards, hélas ! bien tristes, qu'il s'aperçoit de la présence de ses amis. Hier, après une absence de trois semaines, il ne m'a reconnu que par un regard d'une fixité navrante et n'a pu me donner la main qu'après que je l'ai eue dégagée de ses couvertures. On le veille toutes les nuits... »

) Lettre communiquée par M. Troubat.

Sa mère ne quittait plus son chevet.

Sur les derniers jours du poète, les renseignements •circonslanciés manquent. Asselineau, dont ces cruels souvenirs déchiraient le cœur, les abrège, autant qu'il le peut, dans son livre.

Le dimanche ier septembre, il annonçait à Poule t- Malassis, en quelques lignes, le funèbre dénouement :

u C'est fini. Il est mort hier, à onze heures du matin, après une longue agonie, mais douce et sans souffrance. Il était •d'ailleurs si faible qu'il ne luttait plus. »

Une lettre inédite de Mme Aupick à Poulel-Malassis. qui retenu à Bruxelles, n'avait pu assister aux funérailles, contient ce touchant récit de l'agonie de son fils :

« Comme je suis éprouvée ! Me voilà seule au monde sans :plus rien qui me rattache à la vie ? Mon pauvre fils, ce fils que j'idolâtrais n'est plus ! Il a cruellement souffert, dans les derniers temps,, de plusieurs plaies survenues par suite du séjour prolongé au lit, ce qui lui arrachait parfois un cri, quand il fallait le remuer. Cependant il était devenu, dans les derniers temps, très doux et résigné. Les deux derniers jours et les deux -dernières nuits qui ont précédé sa mort ont été très calmes. Il paraissait dormir avec les yeux ouverts, il s'est éteint tout doucement, sans agonie ni souffrances ; je le tenais embrassé depuis une heure, voulant recueillir son dernier soupir : je lui disais mille tendresses, persuadée que, malgré son état de prostration et de mutisme, il devait me comprendre et pouvait me répondre. Aimée, qui était avec moi, me confirmait dans cette pensée. Elle me disait : « Oh ! madame, comme il vous regarde ! Bien sûr, il vous entend, il vous sourit ! » Comment ai je pu résister à un tel coup ? Et je vis ! Il faut croire que Dieu veut m'accorder de jouir, quelque peu de temps, de la belle réputation qu'il laisse, et de sa gloire. Vous perdez un ami

qui vous était bien tendrement attaché ; conservez-lui un bon. souvenir, il en en était cligne. »

(18 septembre 1867).

Les funérailles eurent lieu le lundi 2 septembre (1). Le service religieux fut célébré dans l'église Saint-Honoré de Passy, devant une assistance peu nombreuse, une centaine d'hommes de lettres ou d'amis escortèrent jusqu'au cimetière Montparnasse le corps qui fut inhumé dans le caveau de famille, où le général Aupick reposait depuis dix ans 2 .

(1 ) Voici le texte du billet de part :

» Vous êtes prié d'assister aux convoi, service et enterrement de

Monsieur Charles-Pierre Baudelaire

décédé à Paris, le 3i août 18G7, à l'âge de quarante-six ans, muni des Sacrements de l'Eglise.

» Qui se feront le lundi, 2 septembre prochain, à l'église Saint-IIonoré, sa paroisse, place de l'Hippodrome, à 11 heures précises.

» On se réunira à l'Eglise.

» De la part de Mme V° Aupick, sa mère, de Mme Pcrrée, sa grand'tante, et de ses enfants, de Mmc Ve Baudelaire, sa belle-sœur, de M. Jean Levaillant, général de brigade, de M. Jean-Jacques Levaillant, chef de bataillon, de M. Charles Levaillant, général de division, ses cousins. »

(2) On lit sur la pierre lumulaire :

« Jacques Aupick, général de division, sénateur, ancien ambassadeur à Constantinople et à Madrid, membre du Conseil général du département du Nord, grand officier fie l'ordre impérial de la Légion d'honneur et décoré de plusieurs ordres étrangers, décédé à Paris, à l'âge de

Les discours prononcés sur la tombe, par Asselineau et Théodore de Banville, composent un panégyrique complet de leur ami, et ont, tous les deux, un caractère très marqué d'apologie, de protestation contre les attaques soit sourdes, soit ouvertes, dont la réputation du défunt avait eu tant à souffrir. Les très nobles louanges, décernées au poète des Fleurs du mal par le

68 ans, le 18 avril 1857. — Charles Baudelaire, son beaufils, décédé à Paris, le 3i août 1867, à l'âge de 40 ans. — Caroline Arciienbaut Defayes (sic), veuve, en premières noces, de Joseph-François Baudelaire, en secondes noces, de M. le général Aupick, mère de Charles Baudelaire, décédée à Honneur (Calvados), le 16 août 1S71, à l'âge de 77 ans. Priez pour eux. »

Voici l'extrait du registre des actes de décès : « L'an mil huit cent soixante-sept, le premier septembre à dix heures du matin, devant nous, Pierre Klein, chevalier de la légion d'honneur, adjoint au maire du seizième arrondissement de Paris, officier de l'état -civil, ont comparu : Narcisse-Désiré Ancelle, âgé de soixantecinq ans, chevalier de la légion d'honneur, maire de Neuilly (Seine), y demeurant, et Charles-François- Alexandre Asselineau, âgé de quarante-sept ans, propriétaire, demeurant à Paris rue du Four Saint-Germain, 43 ; lesquels nous ont déclaré que, le trente-un août dernier, à onze heures du matin, est décédé en son domicile à Paris, rue du Dôme, 1, Charles-Pierre Baudelaire, âgé de quarante-six ans, homme de lettres, né à Paris ancien onzième arrondissement, célibataire, fils de Joseph-François Baudelaire, décédé, et de Caroline Dufays (sic), sa veuve, âgée de soixante-dix ans, rentière, demeurant à Ronfleur (Calvados). Après nous être assuré du décès, nous avons dressé le présent acte, que les déclarants ont signé avec nous, après lecture faite. Signé : Ancelle, Charles Asselineau, P. Klein. »

poète des Stalactites, contiennent un véritable développement de critique littéraire sur ce thème : Baudelaire a été un novateur, au même titre que Balzac ou Eugène Delacroix, puisqu'au rebours de Victor Hugo, qui a toujours transfiguré l'homme et la nature, à l'image d'un certain idéal voulu, « il a accepté tout l'homme moderne, avec ses défaillances, avec sa grâce maladive, avec ses aspirations impuissantes... »

Asselinea», lui, s'attacha uniquement à venger l'homme privé en son ami, des insultes et des calomnies, à détruire la « légende » qui s'était formée sur lui, de son vivant. Il répéta, sous des formes variées, l'affirmation contenue dans cette phrase qui résume son discours : « Oui, ce grand esprit fut, en même temps, un bon esprit ; ce grand cœur fut aussi un bon cœur. »

Le langage de la presse fut moins favorable au poète, sauf l'article qu'Auguste Vitu publia, le lendemain des funérailles, dans le journal Y Étendard. C'est à peu près le seul qu'Asselineau excepte de ses critiques ou de sa réprobation (i).

A\ec sa sagacité habituelle et son souple talent d'écrivain, l'éminent critique y apprécia, d'une façon

( \) Voir le texte de ces deux discours, clans le recueil : Souvenirs, — Correspondances, etc., p. I2p,-i44- — Pour être complètement informé de tout ce qui concerne les funérailles de Baudelaire, il faut aussi lire la lettre d'Asse-

eau à Poulet-Malassis, que nous donnons dans l'Apendice. M. Maurice Ïourxeux à qui nous avons tant d'autres obligations, a bien voulu nous permettre de reproduire cet important document qui est inséparable d'une biographie de Baudelaire.

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aussi fine que juste, les qualités cle l'homme et de l'artiste i .

\sselineau, qui se voua tout entier à cette pieuse tâche, dirigea la publication des Œuvres complètes de Baudelaire. Il laissa Théophile Gautier en écrire la préface (2) qui est un très brillant morceau de critique littéraire ; mais, voulant rendre lui-même à son ami un dernier témoignage de son admiration enthousiaste,

! 1) Cet article a été réimprimé dans le recueil des Souvenirs, — Correspondance, etc., p. 126.

Vitu était très lié avec Baudelaire. Dans leur première jeunesse, ils s'étaient beaucoup hantés, et le très ingénieux journaliste était du petit nombre des gens d'esprit avec lesquels le poète aimait à goûter le plaisir de la conversation, dont il était si friand.

En 18/45, à l'époque où ils écrivaient tous deux au Corsaire-Satan, ils s'entendirent avec deux de leurs amis, Pierre Dupont et Théodore de Banville, pour organiser une mystification littéraire où la verve ironique des quatre jeunes gens se donna pleine carrière. Un entrefilet du journal VÉpoqae lança la nouvelle qu'Arsène Houssaye écrivait une tragédie dont Sapho était l'héroïne et qui serait jouée par Rachel. L'Entracte reproduisit la nouvelle, et le Corsaire-Satan, du 2a novembre i845, donna un fragment de l'œuvre apocryphe, improvisée par Baudelaire, P. Dupont, Th. de Banville et Yitu.

La bibliographie La Fizelière et Decaux cite ce pastiche de la tragédie classique, telle que Ponsard venait de la ressusciter, dans sa Lucrèce, avec un succès qui avait pour principale cause une réaction passagère contre le romantisme et le théâtre de Victor Hugo.

Ajoutons que Vitu écrivit encore avec Baudelaire des légendes versifiées pour un Salon illustré, vers i8/|5. (2) A propos de cette préface, Asselineau écrivait à

il publia ce Charles Baudelaire, s a vie, son œuvre, 18G9, auquel la généreuse obligeance de M. Alphonse Lemerre nous a permis de faire d'abondants emprunts.

Mmfl Aupick, qui semblait ne plus vivre, comme elle l'avait écrit à Poulet-Malassis, que pour jouir de la renommée de son fils, remercia le biographe par une lettre où éclatait une affection vraiment maternelle. — Les deux premiers tomes des Œuvres complètes pa rurent en décembre 1868 [1) (Paris, Michel Lévy frères}.

Poulet-Malassis : u La notice sera de Gautier. Sera n'est même pas le mot juste, car elle est faite et elle est très bien. Elle est d'un ton attendri, rare dans les notices de Théophile, et, sons ce rapport, de beaucoup supérieure à celle qu'il a mise en tète des articles de son ami Gérard (de \crval). » (Lettre inédite, sans date ; les lettres d'Asselineau ncn portent presque jamais.) — Du reste, l'auteur de la Comédie de la mort s'est fait, avec une persistance marquée, un véritable point d'honneur de contribuer à la renommée du poète des Fleurs du mal. Voici la liste des diverses études qu'il lui a consacrées : I. Notice dans le quatrième tome des Poètes français, p. 5q4 (i8C3). IL Article nécrologique (le Moniteur, 9 septembre 1867). III. Quelques pages du travail intitulé : Les Progrès de la poésie française depuis i83o. Réimprimé dans l'Histoire du romantisme, p. 347-357 (Paris, Charpentier et Cie, 1874). I\ . Notice en tète du tome rr des Œuvres complètes.

1 \ oici la liste des diverses œuvres de Baudelaire publiées par lui, à partir du moment où il fixa son séjour en Belgique.

18G4. Eurêka, traduit d'Edgar Poe (Michel Lévy). Réimprimé dans les Œuvres complètes. — Le Spleen de Paris.

En i8()5, les amis et les fervents de Charles Baudelaire, — d'aucuns aussi qui s'étaient réclamés de lui

Sous ce titre, qui devait à l'origine être celui de toute cette série, ont paru divers poèmes en prose (Revue de Paris, 20 décembre 1864). Réimprimé dans les Œuvres complètes.

i865. Histoires grotesques et sérieuses, traduit d'Edgar Poe (Paris, Michel Lévy). Notes sur Proudhon [Petite revue du il mars 1864). Réimprimé dans les Œuvres complètes. — Le Cottage Landor, traduit d'Edgar Poe [Vie parisienne , 24 juin i865). Réimprimé dans les Œuvres complètes.

1866. Les Épaves. Avec une eau-forte, frontispice de Félicien Rops. Amsterdam (Bruxelles), à l'enseigne du Coq. Réimprimé à 5oo exemplaires sur papier vélin, sans le frontispice ni la préface (Briars, Bruxelles). Outre les six pièces condamnées de la première édition des Fleurs du mal, ce recueil contient quelques pièces qui ont été exclues des Œuvres complètes, deux « galanteries » : Promesses d'un visage, le Monstre ; trois a bouffonneries » : Sur le début de mademoiselle Amina Boschetti, A propos d'un importun et Un cabaret folâtre. — Deux autres « poésies burlesques » : Vénus Belge, et Sonnet sur Vacquerie et P. Meurice ont paru, avec une réimpression des Promesses d'un visage, dans le Nouveau Parnasse satirique du xixe siècle, Eleutheropolis (Bruxelles, 1860).

Mais, selon M. Vitu, ce Sonnet, qui avait déjà paru vingt ans plus tôt dans la Silhouette (ier juin i845) ne serait pas de Baudelaire. V. la rectification de M. Vitu, Appendice, IX).

Les pièces de vers, dont la mention précède, n'ont pas été comprises dans les Œuvres complètes. On en a exclu également des bouts-rimés peu dignes de l'auteur des Fleurs du mal. Vers laissés chez un ami absent, et Sonnet pour s'excuser de ne pas accompagner un ami à Namur. Ces deux pièces ont été imprimées à la fin du recueil des Sou-

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE 2l3

pour imposer à la foule des divagations poétiques dont il eût certes renié la parenté, — conçurent le projet

venirs — Correspondances, etc., ainsi que quatre autres pièces sous cette rubrique : Amxnilales belgic;v, auctore C. B. ; s. nom d'imp. s. 1. n. d. (Bruxelles, février 1 866), petit in-8° de 16 pages. Recueil de seize épigrammes sur la Belgique, tiré à dix exemplaires, mis au pilon, moins un, sur peau de vélin.

En 1868, la bibliographie La Fizelière et Decaux avait ajouté à l'article Amœnilaies Belgicœ la. note suivante : « La maladie de Baudelaire étant survenue pendant le tirage, l'éditeur crut devoir détruire l'édition, — si on peut appeler ainsi un tirage fait à ce nombre infinitésimal, — moins l'exemplaire sur papier vélin seul » (Note communiquée par A. Poulet-Malassis). A la fin de la bibliographie anonyme du recueil Souvenirs-correspondances, etc., on lit, p. i84-i85, une autre note se rapportant au même article: « Le recueil Amœnitates Belgicœ (in-8 de 16 p.) n'a pas été détruit jusqu'au dernier exemplaire, comme le suppose notre collaborateur. Il en est resté un sur peau de vélin, auquel nous avons pu emprunter trois épigrammes pour notre appendice. Les autographes existent d'ailleurs entre les mains de M. Poulet-Malassis et de M. Charles iVsselineau. »

Mais toutes ces assertions sont indirectement réfutées par une note facétieuse de Poulet-Malassis, qu'on lit sur un feuillet de garde du manuscrit de ces épigrammes, manuscrit qui a passé dans la vente Noilly (mars 1886) : « Ce recueil n'a jamais été imprimé, bien que j'aie dit le contraire dans le livre de Charles Baudelaire (p. 184). C'était pour faire de la peine au bibliophile belge, le vicomte de Spoelberg (sic) et lui faire désirer en vain ma vente après décès. »

Nous avions songé un instant à placer ici une Élude Bibliographique des Œuvres de Charles Baudelaire publiées

2l4 CHARLES BAUDELAIRE

d'élever un monument à sa mémoire. Un Comité j) fui formé, sous la présidence d'honneur de Leconte de Lisle et « les auspices et la présidence effective du poète Stéphane Mallarmé », et un livre fort intéressant, Le Tombeau de Charles Baudelaire, publié en hommage posthume de la littérature contemporaine, et à l'effet de réaliser une partie de la somme nécessaire à l'érection de la statue dont M. Auguste llodin avait accepté la commande. Mais la mort regrettable de M. Léon Deschamps, secrétaire-trésorier du Comité, fit échouer ce projet.

Il fut repris avec plus de succès en 1901. Grâce aux efforts et à la persévérance de M. Jean Aicard, de M. Jules Troubat (2}, qui quêtèrent l'obole de tous

depuis 1868 ; mais, outre qu'il eu existe déjà une, et fort complète, de M. le vicomte de Spœlberch de Lovenjoul, celle-là même qui parut d'abord dans les Souvenirs -Correspondances (Paris, Pincebourde, 1872), et que son auteur a reprise en la mettant à jour dans ses Lundis d'un chercheur (Calmann-Lévy, 1894), il nous a semblé que la prochaine publication du Mercure de France, qui doit réunir à quelques manuscrits inédits, toutes les pièces et tous les articles non réimprimés dans les OEuvres complètes, et qui ne manquera point sans doute d'indiquer les sources où elle les a recueillis, risquait de rendre ce nouveau travail fort superflu.

(1) V. le Tombeau de Charles Baudelaire pour la nomenclature complète des membres du Comité. On y trouvera aussi, outre d'intéressants souvenirs sur le poète, et de multiples témoignages de son influence sur la littérature contemporaine, de très intéressantes variantes réunies par le prince Alexandre Ourousof.

(2) Le Comité du second projet était ainsi composé :

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE 2l5

dans les salles des mairies parisiennes ; grâce à la générosité de M. de Max. dont le talent se prodigua comme la bourse s'ouvrit ; grâce au zèle dévoué de MM. Armand Dayot, Edmond Lepelletier et Gaston Mérv, qui obtinrent de l'Etal et du Conseil municipal des souscriptions et un terrain, Baudelaire a aujourd'hui son monument i . C'est au cimetière Montpar-

Président, Jean Aicard ; membres : François Coppée, Ludovic Iïalévy, Gaston Boissicr, Edmond Rostand, Armand Dayot, H. Roujon, de Max, Sully Prudhomme, Sarah Bernhardt, Emile Boissier, Emile Verhaeren, André Gide, Hélène Yacaresco, Catulle Mendès, Léon Mercerot, Anatole France, MUes Moreno et Berthe Bady ; secrétaire trésorier : M. Jules Trou La t.

Les principales souscriptions furent fournies par les établissements de crédit. Ce Comité tira aussi une somme importante d'une matinée donnée au théâtre Sarah Bernhardt (Mmo Sarah Bernhardt y paya son fauteuil ioo fr.).

(i) Inauguré le 26 octobre 1902, sous la présidence de M. Armand Dayot, représentant le ministre des beauxarts, qui y prononça un discours, ainsi que M. Jules Troubat et M. Maurice Quentin.

V. ces discours dans La Province, novembre-décembre 1902, Le Temps du 27 octobre 1902, etc. Mais relevons, en passant, une étrange erreur rencontrée chez M. Armand Dayot. L'inspecteur des Beaux-Arts rapporte en effet, dans son discours, avoir eu l'occasion d'admirer, chez Théodore de Banville, le portrait de Baudelaire par Derov, et que cette toile fameuse, dont son possesseur aurait consenti le don, figurerait aujourd'hui dans nos galeries nationales, ne se fùt-il heurté au mauvais vouloir de M. Etienne Arago, alors conservateur du Luxembourg. Nous ne pouvons conjecturer quelle confusion a troublé les souvenirs de M. Davot ; mais une chose est certaine :

nasse, à l'extrémité de la nécropole. D'un caractère éminemment architectural, il se détache, solitaire, d'un mur nu et désolé. Le statuaire, M. José de Gharmoy, dont le talent s'est montré égaFà son désintéressement, et qui a fait preuve, dans son œuvre, de la plus subtile pénétration, a représenté le poète étendu sur la pierre et maintenu dans la rigidité de la mort par les bandelettes du rite oriental. Le masque est grave, étroitement cerné, ascétique. Sur la stèle, dressée à angle droit avec la pierre tumulaire, un oiseau apocalyptique, les ailes ouvertes, soutient le buste du Songe qui, le visage contracté et le menton dans les poings, domine le repos du] Poète, — de Vhomme dont Veuillot put écrire : « Dieu a eu pitié de son âme qu'il opprimait lui-même. »

C'est que le portrait de Deroy n'appartint jamais à Théodore de Banville ; il était la propriété du docteur Gérard Piogey, qui le tenait d'Asselineau, et le garda jusqu'à sa sa mort, survenue en 1894 ; ce n'est qu'à cette date que la collection du docteur fut dispersée au feu des enchères, — et le charmant poète de Gringoire était mort lui-même depuis trois ans.

LE MONUMENT DE CHARLES BAUDELAIRE (Œuvre de M. José do Gharmoy)

LE LIWIE

Ecrit pour un ami.

Chez lui, le 27 mai 18^2.

Tout neuf et tout brillant, sur la table poudreuse, Le livre (1) était ouvert ; nulle main amoureuse, Nul œil n'avait erré sur son chaste vélin ; D'un parfum de jeunesse il était encor plein, Et chaque vers tigrait, veine vivante et noire, Mystérieusement, le frais et pur ivoire. Heureux de n'être pas une proie à badauds, Presque à moitié dormant et couché sur le dos, Comme un poète creux que la paresse enivre, Il attendait qu'on vînt le voir, l'honnête livre. Et voici ce qu'il dit, d'un ton modeste et doux : O poète ennuyé, tu tiens sur tes genoux Le corps brun et luisant, d'où sort une étincelle, Qui, cachée à tes yeux, te pénètre et harcèle, Et sans frémissement des fibres de ton cœur, Te fait verser pour rien ta bouillante vigueur ; Et quand tu sens tomber l'ennui froid et livide, Tu vas chercher, pensif, et d'une lèvre avide, La puissance et l'amour, dans ce verre fêlé, Dans la grosse bouteille au goulot effilé, Abîme qui recèle un fond souillé de fange ; Et j'ai presque frayeur de ton regard étrange. Tu te fatigueras, sous ces contours polis,

(1) Les Saisons, de Brizeux, qui venaient de paraître.

Sous ce crâne soyeux et cette peau sans plis, De ne trouver jamais, sous cette belle forme, Que sottise, luxure et gourmandise énorme. Alors, si le dégoût te courbe, pour rêver, Laisse le vin, la chair, et reviens me trouver ; Nous causerons ensemble, et de ma calme page Où tes yeux enflammés liront ce que le sage En bien des jours d'épreuve et de douleur apprit, Jeune homme tu verras enfin sortir l'Esprit.

Auguste Dozon.

A mon ami C. B. (i).

Vous a\iez l'esprit tendre et le cœur vertueux, Tous les biens convoités d'une amitié naïve, Lorsqu'une femme belle, et de naissance juive, Vous conduisit au fond d'un couloir tortueux.

Elle vous fit couler, d'un doigt voluptueux, La source des plaisirs aux égouts de Ninive ; Elle vous fit toucher, sur sa chair toute vive, Du vice et de l'amour les secrets monstrueux.

Elle eût enivré Loth au fond d'une caverne, Tenu comme Judith le sabre d'Holopherne Et frappé du marteau le front de Sisara.

Et tétant au plaisir vos tristesses infîmes, De ce sein que le vice et l'amour déplora Vous avez fait couler vos funèbres maximes.

5 octobre i842.

Ernest Prarond.

(i) On remarquera la forme discrète de ces dédicaces. Une autre pièce dans ce recueil (Vers, i843), mais d'un caractère moins intime, est dédiée moins mystérieusement :

Saint-Denis, Bourbon, i4 octobre i84i-

Monsieur le Général Aupick, commandant ï école d étatmajor à Paris.

« Général,

» Je viens avec regret vous dire que je ne peux faire terminer à votre beau-fils, M. Charles Beaudelaire (s ic), le voyage que vous aviez projeté pour lui sur le navire que je commande. Je dois à la confiance que vous aviez bien voulu placer en moi de vous donner des explications sur les motifs qui m'ont porté à accéder enfin à son intention fortement exprimée de ne pas venir plus loin, de laquelle je n'ai pu le faire revenir à l'Ile de France qu'en lui promettant de bien examiner de nouveau ici nos positions respectives et de voir si elles me permettraient d'accéder à ses désirs.

» Dès notre départ de France, nous avons tous pu voir à bord qu'il était trop tard pour espérer faire revenir M. Beaudelaire soit de son goût exclusif pour la littérature telle qu'on l'entend aujourd'hui, soit de sa détermination de ne se livrer à aucune autre occupation. Ce goût exclusif lui rendait étrangères toutes

conversai ions qui ne s'y rapportaient pas et l'éloignait de celles qui revenaient le plus souvent entre nous marins et les autres passagers militaires ou commerçants. Je dois vous le dire aussi, quoique je craigne de vous faire de la peine, ses notions et ses expressions tranchantes sur tous les liens sociaux, contraires aux idées que nous étions habitués à respecter depuis l'enfance, pénibles à entendre de la bouche d'un jeune homme de vingt ans et dangereuses pour les autres jeunes gens que nous avions à bord, venaient encore circonscrire ses rapports de société. Moi-même, qui, par l'engagement que j'avais pris avec vous, me trouvais envers lui dans une position particulière et qui, je dois m'empresser de le dire, voyais avec d'autant plus de peine la fausse direction de son esprit, que son instruction, la capacité qu'il m'a semblé reconnaître en lui, et les manières douces et amicales qu'il a toujours eues avec moi m'avaient inspiré un intérêt sincère, j'ai du renoncer à l'espoir que j'avais conçu de contribuer en gagnant sa confiance à lui faire perdre une voie où il pût employer honorablement les moyens que la nature lui a donnés. Ses expressions péremptoires sur tout ce qui tenait à ce sujet me convainquirent bientôt qu'il n'y avait aucune chance de réussir là où ses parents avaient échoué, et je dus renoncer à un sujet de conversation qui amenait des opinions quelquefois pénibles à entendre ; bref sa position à bord, d'ailleurs il faut en convenir, offrant un immense contraste avec la vie que ce jeune homme avait jusque-là menée, le mit dans un état d'isolement qui, je le crois, n'a fait qu'augmenter ses goûts et ses

poursuites littéraires. Un événement de mer comme je n'en avais jamais éprouvé dans ma longue vie de marin, dans lecpiel nous pûmes presque toucher la mort du bout du doigt, sans qu'il s'en fût démoralisé pas plus que nous, vint ajouter à son dégoût pour un voyage qui dans ses idées était sans but pour lui, et, quoique continuant à se bien porter, il eut des moments de tristesse dont, malgré le travail que me donnait le soin de conduire un navire démâté, je fis mes efforts pour le distraire dans la crainte des conséquences. Contre mon attente et à mon grand étonnement, notre arrivée à Maurice ne fit qu'augmenter cette tristesse. J'avoue que le besoin de faire tout par moi-même pour hâter nos réparations dans ce port me fit passer tout mon temps dans le chantier de constructions ou chez mes consignataires où je logeais sans avoir pu y conduire M. Beauclelaire, et je ne vis aucun de mes amis nombreux dans un pays que je visite depuis plus de vingt ans, mais à l'hôtel où il était avec d'autres passagers, il n'a formé aucune liaison. Rien dans un pays, dans une société, tout nouveaux pour lui, n'a attiré son attention, ni éveillé la facilité d'observation qu'il possède ; il n'a eu des rapports qu'avec quelques hommes de lettres inconnus dans un pays où elles occupent une place bien petite, et ses idées se sont fixées sur le désir de retourner à Paris le plus tôt possible. Il voulait partir sur le premier navire pour France. Je crus devoir m'y refuser et m'en tenir aux instructions que vous m'aviez données.

» Je reconnus avec lui que je n'avais aucune contrainte à exercer sur lui pour le forcer à me suivre, mission

dont d'ailleurs je ne me serais pas chargé, mais je lui fis voir qu'il n'avait pas qualité pour réclamer l'argent que j'avais à vous. A cela il me répondit qu'il tâcherait de s'en passer, qu'il resterait à Maurice, où il espérait en peu de temps gagner de quoi payer son passage, et tout cela" en me témoignant de l'attachement pour moi ; d'un autre côté, par ce que je voyais dans nos entrevues fréquentes, par l'opinion d'un passager qui avait toute mon estime et qui demeurait avec lui, je craignis qu'il ne fût atteint de la Nostalgie, cette maladie cruelle dont j'ai vu des effets terribles dans mes voyages, et dont les conséquences qui pouvaient être funestes pour lui auraient laissé sur ma responsabilité un poids que j'aurais gardé le reste de ma vie.

» Je dus donc, au moment où seul il me retenait à Maurice, lui donner pour l'entraîner à bord l'espoir que je me rendrais à sa volonté, s'il y persistait encore.

» Ses raisonnements sur la manière dont vous prendriez son retour sur l'accomplissement partiel il est vrai qu'il avait fait de s'éloigner de Paris pour quelque temps, (sic) contribuèrent à me gagner et j'ai cru agir selon vos instructions et dans vos intérêts en le conduisant ici, d'où il se rendra directement auprès de vous au lieu de le laisser dans un pays où son inexpérience et ses idées erronées l'auraient exposé aux plus dangereuses influences. Ici, sans entrer dans de plus grands détails, je vous dirai qu'il n'a fait que persister dans son idée, qu'il a réclamé l'exécution de la promesse que je lui ai faite à Maurice, que j'ai dû

consentir à son embarquement et sur un navire de Bordeaux dont le navire lui a plu et qu'il a choisi luimême, YAlcide, capitaine Judet de Beauséjour. Malheureusement ce navire ne part qu'après moi, mais je prends mes mesures pour que tout s'exécute régulièrement.

» Je laisserai chez mon cosignataire M. Grangier le montant de son passage fixé à i.5oo francs pour le payer au moment du départ du navire. En cas d'événement avant le départ on le ferait passer sur un autre navire ; quoique M. Beaudelaire ait été modéré dans ses dépenses, à Maurice et ici, il a fortement écorné les 1.700 francs que j'avais reçus de M. Noguey et je lui remettrai directement le reste pour le cas où un événement de mer le ferait relâcher quelque part.

Je l'ai recommandé de la manière la plus forte au capitaine qui est de ma connaissance et j'espère que son retour s'effectuera sans accident. Il me reste à vous exprimer, général, combien je suis peiné de n'avoir pu réussir à remplir vos vues, mais dans ma conviction je n'avais pas d'autre parti à prendre.

» M. Beaudelaire vous confirmera, je n'en doute pas, que nos relations, à part les divergences que je vous ai signalées, ont été des plus amicales, et je peux vous assurer que j'ai conçu pour lui un vif intérêt et que j'apprendrais avec bonheur qu'il est entré dans la voie que votre affection pour lui voudrait lui voir prendre.

)) J'apprends à l'instant par les consignataires de YAlcide que ce navire, qui charge dans les quartiers, sera prêt dans sept ou huit jours ; il tardera donc bien peu après moi, car j'espère enfin dans trois ou quatre

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jours continuer ma route pour ce Bengal où toutes mes contrariétés me feront arriver bien tard. )) J'ai l'honneur d'être, Général,

» Votre dévoué serviteur. »

P. Saur(i).

(i) Cette si curieuse lettre, communiquée par M. Albert Àncelle, a été publiée par M. Féli Gautier', dans le Mercure de France, n° du i5-i-iqo5.

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