‹ Charles Baudelaire, étude biographique. Rev. et mise à jourChapitre 4 sur 38 · JEANNE DUVAL · texte numérisé non relu

JEANNE DUVAL

Communiqué par M. Jean-René Anberft)

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE 6l

Cette femme est la seule maîtresse en titre que ses amis aient connue à Baudelaire, qui fut toujours, même avec ses intimes, d'une extrême réserve sur ces

«... Montrez-lui (à Jeanne) mon épouvantable exemple, et comment le désordre d'esprit et de vie mène à un désespoir sombre et à un anéantissement complet. — Raison et utilité, je vous en supplie. »

Sans trahir l'engagement pris envers le détenteur de celte fameuse lettre, je puis dire que son ton est grave, de la première ligne à la dernière, voire solennel, et qu'on n'a point le sentiment, à la lire, qu'on assiste au premier acte d'un mélodrame habilement composé. Cependant, à en croire M. Charles Cousin, qui n'en supprima le récit, dans ses notes du Charles Baudelaire (Pincebourde, 1872), que, sur la prière de Poulet-Malassis, la tentative désespérée du poète n'aurait constitué qu'une habile mise en scène destinée à impressionner le général Aupick, et à lui faire payer les dettes criardes de son beau-fils.

Voici, d'ailleurs, en quels termes, Baudelaire, à peine ri, — il s'était blessé à la poitrine avec un couteau, — et sans doute revenu à des idées plus humoristiques, aurait conté son suicide à Louis Ménard :

« J'ai été rue de Iiichclieu dans un cabaret avec cette fille que tu connais ; j'ai enfoncé le couteau, mais je ne sentais rien ; puis j'ai été réveillé par un ronronnement : j'étais chez le commissaire de police qui me disait : « Vous avez commis une mauvaise action ; vous vous devez à votre patrie, à votre quartier, à votre rue, à votre commissaire de police. » Et Jeanne le calmait en criant : « x- ' torl de lui dire cela ; s'il vous entend, je

nous préviens qu'il est dès brutal. » On m'a porté dans famille : maman copiait mes vers ; mais cela ne pouv.iit durer : on ne boit chez «'lie que du bordeaux et je

f me que h- bourgogne. Je -'ti- parti ; pour le moment, uis sans domicile ; quand vient la nuit, je m'étends

côtes secrets de sa vie. Elle eut, sans nul doute, une influence funeste sur la vie de son amant, par les soucis constants et de toute sorte qu'elle lui donna, par les empêchements incessants qu'elle mit à son travail régulier, dans un temps où il était en pleine veine de production (i).

sur un banc. » (Philippe Bertiielot, Louis Ménard, Revue de Paris, Ier juin 1901.)

A conférer des documents aussi contradictoires, et où Baudelaire est opposé à lui-même, le lecteur se souviendra de la note pénétrante où M. Le Vavasseur peint si si bien, dès i838-3(), le caractère de son ami : Baudelaire u se tourmentait l'esprit pour se moquer de son cœur ».

(1) Le prince Alexandre Ourousof, dans ses Commentaires des Fleurs du mal (Le tombeau de Charles Baude laire, Bibliothèque artistique et littéraire, 1896), a tenté de grouper les Fleurs en Cycles de Jeanne Duval, de Mariette, de la femme aux yeux verts.

Le Cycle de Jeanne Duval comprendrait : Les Bijoux (V. les Epaves), Parfum exotique, La Chevelure, Je t'adore à Vécjal de la voûte nocturne, Tu mettrais V univers entier dans ta ruelle, Sed non satiata, Avec ses vêtements ondoyants et nacrés, Le serpent qui danse, Le Vampire, le Léthé (V. les Epaves), Remords Posthume, Le Chat (XXV), le Balcon, Je te donne ces vers afin si mon nom, Duellum, Un fantôme, Chanson d'après-midi.

Bien qu'aucun document ne l'autorise en toute certitude, ce groupement me paraît parfaitement justifié. Mais pour ma part je rangerais encore, parmi les pièces écrites pour Jeanne ou sous son influence : Une nuit que fêtais près d'une affreuse juive (auprès de Sarah, Baudelaire pense à Jeanne qui, fort coquette et aimant ailleurs, se fait désirer) ; Le beau navire (M. Ourousof écarte cette pièce parce qu'il y est question d'une « gorge triomphante », tandis que, dans Les Bijoux, Jeanne a le buste d'un imberbe.

Toutefois cette influence fut moins désastreuse qu'elle ne l'eût été sur un cœur plus vulnérable aux douleurs de l'amour et aux déceptions de la vie.

Au fond de son âme, Baudelaire méprisait les femmes. Comme dandy, il les abominait, nous l'avons dit. Comme catholique, il voyait en elles une des « formes séduisantes du diable ». Aussi s'étonnait-il I qu'on les admît dans les églises (i).

Ayant fort peu vu le vrai monde, et renoncé, sans les avoir fréquentés, aux salons de la bonne compagnie où la franchise d'un langage audacieux jusqu'au cynisme l'avait fait mal accueillir (2), il n'avait plus vécu que dans des sociétés qui devaient lui donner une idée très imparfaite et très fausse des qualités et des vertus des femmes.

Cejju/il appelle quelque part «leur éternelle niai- j seriej) l'indignait profondément. La frivolité d'esprit, l'ignorance, les bavardages des maîtresses de ses amis le faisaient fuir, et il étendait à tout leur sexe ses aveugles et inflexibles préventions ').

L'objection ne me semble pas tenir contre tant d'autres arguments résultant des images qu'y emploie le poète et avec lesquelles il nous a déjà peint sa maîtresse); l'Invitation au voyage, et, peut-être, La Béatrice.

(1) Mon cœur mis à nu, XXXIX.

(2) Y. Souvenirs littéraires de Maxime du Camp, t. II, p. 61.

(3) u II condamnait les maîtresses de ses amis au régime du vin et du tabac, afin d'assoupir leur langue et il ne pouvait supporter les propos des femmes qui viennent se jeter à travers les conversations d'artistes. » (Champvlevry, Les Aventures de Mademoiselle Mariette. Portrait de

De parti pris, il n'a voulu voir chez les femmes qu'il a aimées, fût-ce un seul jour, que leur grâce et leur beauté, sans souci de leur intelligence, ni même de leur moralité. C'est ce qui explique ces vers célèbres des Fleurs du mal :

Maudit soit à jamais le rêveur inutile Qui voulut le premier, dans sa stupidité, S'éprenant d'un problème insoluble et stérile, Aux choses de l'amour mêler l'honnêteté (i) !

C'est encore en vertu de cette indifférence morale, dont il s'était fait une règle de conduite, que, dans le poème intitulé Madrigal triste, il dit à une maîtresse :

Que m'importe que tu sois sage ?

Sois belle et sois triste (2) !...

Il faut voir une véritable profession de foi dans ces vers d'une si réelle et si étrange poésie :

Que tu viennes du ciel ou de l'enfer, qu'importe, 0 Beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu ! Si ton œil, ton souris, ton pied m'ouvrent la porte D'un Infini que j'aime et n'ai jamais connu ?

Gérard, un des personnages du roman, pour lequel Baudelaire a certainement posé, dans l'intention de l'auteur.) « Il prisait peu la causerie féminine, et à un de ses amis récemment marié, qu'il visitait quelquefois le soir, il disait, vers neuf heures : Il est tard, envoyez donc coucher votre petite femme ; on ne peut causer avec ces gentils petits oiseaux là. » [Le Gaulois, 3o septembre 1886, article signé Ange Bénigne. (Mme P. de Molènes.)

(1) Les Fleurs du mal, première édition, p. 194 (Femmes damnées).

(2) Fleurs du mal, éd. des Œuvres complètes, p. 220.

De Satan ou de Dieu, qu'importe ? Ange ou Sirène, Qu'importe, si tu rends, — fée aux yeux de velours, / Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine I

L'univers moins hideux et les instants moins lourds (i) ?

Il s'était habitué à ne chercher dans l'amour que des joies fugitives et des suggestions poétiques. Peu lui importait de ne les devoir qu'à des illusions.

Son goût des jouissances rares et des condiments de la passion devait entraîner le poète à des fantaisies étranges, que ceux qui l'ont connu, dans l'intimité, ont pu noter (a).

(i) Fleurs du mat, p. 117.

(2) « Ses amours ont eu pour objet des femmes phénomènes. Il passait de la naine à la géante, et reprochait à la Providence de refuser souvent la santé à ces êtres privilégiés. Il avait perdu quelques géantes de la phtisie et deux naines de la gastrite. Il soupirait, en le racontant, tombait dans de profonds silences et terminait par : « Une des naines avait soixante- douze centimètres seulement. On ne peut tout avoir en ce monde, murmurait-il alors, philosophiquement. » [Le Gaulois, article cité, page précédente.) Je ne cite ce propos de Baudelaire que comme un exemple typique des mystifications à outrance dont il aimait à se divertir.

Parfois, même, il affectait de mêler à ses caprices erotiques une pointe de fantaisie sadique :

« Un soir, nous nous trouvions dans je ne sais plus quelle brasserie, et le poète des Fleurs du mal racontait je ne sais quoi... d'énorme. Une femme blonde, assise à notre table, écoutait tout cela, les yeux écarquillés et la bouche ouverte. Tout à couple narrateur, s'interrompant, lui dit : « Mademoiselle, vous que les épis d'or couronnent et qui, si superbement blonde, m'écoutez avec de si Jolies dents, je voudrais mordre dans vous, et, si vous dai-

jou.es

La raison principale qui rendait le commerce des femmes douloureux pour Baudelaire, c'était son opinion bien arrêtée sur l'impossibilité où sont deux créatures humaines de confondre leurs pensées et leurs sentiments, même dans la communion de l'amour (i).

Une seule chose compensa son pessimisme et l'empêcha d'être malheureux dans ses liaisons galantes, la puissance qu'a tout grand poète de se consoler de la réalité par la constante vision de l'idéal, et de tirer de

gnez me le permettre, je vais vous dire comment je désirerais vous aimer, Au reste, vous adorer autrement me semblerait, je vous l'avoue, assez banal. ■ — Je voudrais vous lier les mains et vous pendre, par les poignets, au plafond de ma chambre : alors je me mettrais à genoux et je baiserais vos pied nus. » Frappée de terreur, la blonde s'enfuit.

« Le poète était très sincère. Il ne l'avait rêvée, pendant un moment, que pendue ; il nous en parla jusqu'à minuit.

« — Petite sotte, dit-il en s'en allant, cela, m'eût été fort agréable ! » (Le Figaro, article du i5 août 1880, signé du pseudonyme : Pierre Quiroul. (M. Poupart-Davyl.) L'auteur a connu Baudelaire dans l'intimité.)

M. Gustave Le Yavasseur note, lui aussi :

(( ... Je ne sais absolument rien des rapports de Baudelaire avec Delatouche. Il devait avoir été attiré vers l'auteur de Fragoleita par le côté lesbien de l'ouvrage comme vers Gautier par Mademoiselle de Maupin, comme vers Balzac par La Fille aux cheveux d'or. Malheureusement notre pauvre ami avait de ces curiosités malsaines, et, plus malheureusement encore, il les prenait au sérieux. »

(1) Voir dans Mon cœur mis à nu le paragraphe XLIV, et le Poème en prose XXVI : Les Yeux des pauvres (Œuvres complètes, t. IV, p. -5).

ses plus tristes expériences la matière de quelques-unes de ses plus belles œuvres (i).

(1) On trouve çà et là, dans les œuvres de Baudelaire, des noms de femmes ou des désignations de personnages féminins.

Sur plusieurs, nous n'avons aucune indication : telles J. G. F., à qui pourtant sont dédiés les Paradis Artificiels et YHeautontimorouménos, — Marguerite, Agathe, la belle aux cheveux d'or, la Géante, etc.

Par contre, nous savons que Sisina (Fleurs du mal. LX), était une amie de Mme Sabatier (V. ch. vin), et s'appelait de son nom Mme Niéri (lettre du 2 mai i858), et que la mendiante rousse (GXII), — nous l'avons dit déjà, — avait fourni l'occasion d'un portrait à Deroy et d'une ode à Banville. Quant à la Berthe à qui est dédiée la pièce XGVI des Fleurs (Les yeux de Berthe), faut-il y voir celle dont M. Féli Gautier a publié le portrait dessiné par le poète, avec cet envoi de sa main î « A une horrible petite fille, souvenir d'un grand fou qui cherchait une fille à adopter, et qui n'avait étudié ni le caractère de Berthe, ni la loi sur l'adoption ? » Nous n'oserions conclure à l'afiirmative absolue, car c'est vers la fin de sa vie, croyons- nous, que le poète rencontra la Berthe du portrait, tandis que c'est à l'année i8/j3 que M. Prarond rapporte Les yeux de mon enfant, titre primitif de la pièce XGVI. Reste cette hypothèse cependant : Baudelaire aurait dédié à Berthe des vers écrits depuis vingt ans. Elle trouve peut-être quelque vraisemblance dans le fait que cette pièce, si justement célèbre, parut pour la première fois en i864 (Revue Nouvelle, Ier mars).

Le moment était venu pour le jeune écrivain de faire ses premiers pas dans la carrière. La précocité de son talent le rendait mûr pour un début. D'ailleurs, il y avait urgence. Son petit patrimoine, à peine suffisant pour lui assurer l'indépendance, se trouvait réduit de moi lié par les dépenses de toute sorte qu'avaient entraînées, en deux ans, son initiation à la vie de Paris et ses études artistiques. Sa mère et son beau-père, alarmés, demandèrent et obtinrent qu'un conseil judiciaire lui fût donné (septembre 1 844)-

Le cboix du tribunal se porta sur un ami de la famille, M. Àncelle, notaire, homme excellent, d'un esprit cultivé, qui aimait les lettres et qui devint, par la suite, l'ami le plus sûr du jeune dissipateur qu'il était chargé de morigéner. Dans leurs longues relations qui durèrent vingt-trois ans, — jusqu'à la mort de Baudelaire, — M. Ancelle sut concilier ses devoirs de mentor avec la profonde sympathie que lui inspirait son pupille i , et, par son administration prudente, le petit

(i) Bien qu'il s'emportât souvent contre son conseil, jusqu'à lui adresser des reproches fort durs, Baudelaire ne laissa jamais, dans le fond de son cœur, de lui rendre

capital, dont il avait le dépôt, assura au poète la subsistance quotidienne.

Pour se faire plus vite un nom, Baudelaire eût pu commencer par publier un certain nombre de poésies dès lors composées. Mais ce fut par un travail de critique d'art qu'il débuta.

Enfant, il annonçait déjà, on l'a vu plus haut, une prédilection singulière pour les « images ». Il avait connu, de tout temps, quelques artistes amis de son père, tels que Ramey et les deux Naigeon. Plus tard, à l'hôtel Pimodan, il s'était trouvé avoir pour voisin et bientôt pour intime Fernand Boissard, peintre, poète, musicien, dilettante accompli. Dans le somptueux salon de Boissard, où se tenaient les séances du club des Haschischins, il avait rencontré Théophile

justice, et, passé les premiers bouillonnements de sa jeunesse, c'est une très sincère et très reconnaissante affection qu'il avait vouée à M. Ancelle(V. les Lettres.)

M"" Aupick, elle aussi, témoigne, dans ses lettres, du dévouement qu'apportait le notaire à remplir ses fonctions, rendues difficiles souvent par le caractère entier du poète, et du culte qu'il garda à la mémoire de son pupille. Nous lisons, clans un billet inédit qu'elle adresse à Charles Assclineau dans les premiers mois de 1868, alors que celui-ci prépare la publication des Œuvres complètes :

« Cet ami si dévoué et grand admirateur de son pupille, pour lequel il avait un sentiment tout paternel, ne sait que depuis peu que la publication n'aura lieu qu'en octobre. J'ai eu le tort d'avoir beaucoup tardé à le prévenir de ce retard ; et c'est avec peine que j'ai appris qu'il allait flânant à la boutique de Lévy et guettait à travers les vitres, s'il verrait les Fleurs du Mal. »

Gautier (i). A la même époque, son ami Deroy l'avait introduit dans des ateliers de peintres et de sculpteurs, oii sa conversation, qui reflétait un esprit libre et puissant, lui avait valu le meilleur accueil. Enfin, la fréquentation assidue des cafés du quartier latin avait achevé d'initier Baudelaire à la connaissance du milieu artistique le plus vivant qu'il y eût à Paris. Au café Tabourey, notamment, il avait rencontré des critiques qui faisaient autorité, et, avec eux, il avait étudié les doctrines des diverses écoles et les principes techniques des arts plastiques (2). M. Prarond insiste sur ce côté très important de la vie intellectuelle du poète :

« Dès ce temps-là (1 8^2-1 84 5), Baudelaire se préoccupait autant de peinture que de poésie. Je l'ai suivi quelquefois au Louvre devant lequel il passait rarement sans entrer. Il s'arrêtait alors, de préférence, dans la salle des Espagnols (3). Il avait des toquades, était très attiré par un Teotocopuli (4), entrait pour

(i) Théophile Gautier a raconté tout au long cette première rencontre dans sa belle I\otice des Œuvres complètes.

(2) M. Julien Lemer l'a vu un peu plus tard, vers 1846, au divan de la rue Le Peletier, où il se faisait remarquer par l'attention assidue qu'il prêtait aux discussions d'esthétique et aux théories d'art de Ghenavard, de Préault et autres causeurs éminents. (Le Livre, 10 mai 1888.)

Dans ses Souvenirs de jeunesse, Ghampfleury parle aussi des promenades qu'il faisait au Louvre avec Baudelaire. Le Bronzino avait alors les préférences du poète.

(3) Le musée Standish. La couleur vigoureuse et sombre des maîtres espagnols, surtout les scènes de torture et de martyre, qui répondaient à certains côtés de son imagination, avaient pour Baudelaire un puissant attrait.

(4) Merveilleux portrait de jeune clame, représentée la tête et la poitrine enveloppées de fourrures. Mme Paul

deux ou trois tableaux, et s'en allait. Il commençait à discuter les modernes. Je n'ai pas besoin de dire son admiration pour Delacroix. Parmi les dessinateurs, comme il était parfois départi pris violent, il adorait Daumier et abominait Gavarni. »

Baudelaire était donc dans les meilleures conditions pour aborder la critique d'art, quand il débuta par le Salon de i845 (i).

Ce brillant essai d'une critique aussi hardie que judicieuse, et dont le style étonnait par sa pittoresque énergie, fut très remarqué de tous les bons juges et lui ouvrit les colonnes du Corsaire-Satan, journal littéraire qui avait succédé au Corsaire. Le rédacteur en chef y avait groupé plusieurs jeunes écrivains de grand avenir, et parmi eux, plusieurs des amis de Baudelaire, notamment MM. Prarond et Le Vavasseur, que leur volume de poésies avait mis en pleine lumière, M. le marquis de Chennevières, l'auteur des Contes de Jean de Falaise, Champfleury, dont le succès légitime de Chien-Caillou commençait la réputation, Auguste Yitu, déjà très goûté des lettrés (2).

Meurice qui, en peinture comme en musique, accusait souvent les mêmes goûts que Baudelaire (V. ses Lettres, Appendice, X), avait fait une copie de ce tableau.

1) u Nous connaissions peu l'usage des tables pour traller, penser, composer. Cette plaquette, si remarquable d'ailleurs, nous renversa, comme somme de travail. Pour ma part, je le voyais bien arrêtant au vol des vers le long des rues ; je ne le voyais pas assis devant une main de papier. » (Notes de M. Prarond.)

■ Le Corsaire-Satan était dirigé par M. Lepoittevin Saint-Alme, « un vieillard solennel, à mine de vieux troupier, dit Asselinean, qui découvrait majestueusement

~j2 CHARLES BAUDELAIRE

Pans le Corsaire- Satan, Baudelaire aborda un nouveau genre, la critique littéraire, par des articles courts, mais substantiels et pleins d'idées originales. Ce furent d'abord de simples comptes rendus des œuvres de ses amis tels que : les Contes normands de Jean de Falaise, l\ novembre i845 ; Romans, Contes et Voyages de Arsène Houssaye (janvier 18/16), Prométhée délivré, de N. de Senneville (pseudonyme de Louis Ménard, un de ses camarades de collège).

Il était en pleine veine de travail, et l'année i846 fut une des plus fécondes de sa carrière, car il y publia successivement, outre l'étude sur h Prométhée délivré, deux articles de critique d'art : Le Musée classique du bazar Bonne-Nouvelle (Corsaire-Satan, 21 janvier 18^6); le Salon de i846(in-i2 de six feuilles) (1); et une

ses cheveux blancs devant quiconque s'avisait de venir se plaindre des vivacités de la rédaction. » M. Lepoittevin Saint-Aline a été mis en scène par Champfleury dans ses Aventures de mademoiselle Mariette. Les rédacteurs du Corsaire-Satan n'écrivaient guère que pour la gloire. Une note de M. Prarond dit expressément que leurs articles étaient payés un sou et six liards la ligne.

C'est là que Baudelaire se lia particulièrement avec Banville, qui avait déjà donné les Cariatides, et avec Champfleury dont « il partageait les idées en peinture, en théâtre et en musique » comme l'a écrit le chef de l'Ecole réaliste, — et un peu moins en littérature.

(1) La couverture du Salon de 18b6 annonce, pour paraître prochainement : De ta peinture moderne ; David, Guérin et Girodet ; Les Limbes, poésies ; Le catéchisme de la femme aimée.

Asselineau raconte, dans ses Baudelairiana (V. à l'Appendice, VIII), comment les Fleurs du mal durent s'appeler

nouvelle, Le Jeune Enchanteur (feuilletons des 20, 21 et 22 février 18/16), sans parler de deux fantaisies humoristiques, dans le goût des Essais anglais, intitulées : Choix de maximes consolantes sur l'amour (Corsaire- Satan, 3 mars i846) et Conseils aux jeunes littérateurs (Esprit public, i5 avril 18/16). Enfin, dans les derniers mois de la même année, il donnait à Y Artiste Y Impénitent, stances réimprimées dans les Fleurs du mal, sous le titre de Don Juan aux enfers, et A une Indienne, poésie réimprimée dans la seconde édition des Fleurs du mal, avec ce titre nouveau : A une Malabar aise.

En étudiant de près ces productions variées d'un débutant qui avait à peine vingt-cinq ans, on est étonné d'y trouver déjà les germes épanouis de tout son talent.

Le critique d'art, qui s'était révélé dans la brillante esquisse du Salon de i8/j5, s'affirme avec autorité dans le Salon de 18^6, œuvre plus considérable et plus littéraire, qui le mettait au premier rang de ses confrères de la presse artistique.

Mais il parut, vers cette date, vouloir s'adonner surtout à la critique littéraire qui lui fournissait l'occasion

d'abord les Lesbiennes, puis les Limbes, et que ce fut Hippolyte liabou qui les baptisa du nom qu'elles gardèrent. Quant au Catéchisme, il n'en parut jamais qu'un fragment, le Chou- de maximes consolantes sur V amour qui n'a pas été réimprimé dans les OEuvres complètes, et dont on trouvera le texte clans les ( Ëuvres Posthumes. V. d'ailleurs la bibliographie de La Fizelière el Decaux, p. 5 et 11, et un article de M. Jules Le Petit, Notes sur Charles Baudelaire (La Plume, 1 juillet 189S).

d'exercer el sa verve satirique et son indépendance d'esprit. Sous ce rapport, un très curieux article intititulé : Comment on paye ses dettes quand on a du génie, a une exceptionnelle importance. Publié dans un petit journal littéraire de l'époque, qui a peu vécu, l'Écho des théâtres (n° du 23 août i846), il fut retrouvé, depuis l'édition des Œuvres Complètes de Baudelaire, par M. de Lovenjoll, qui l'a compris dans son fort intéressant opuscule : Un dernier chapitre de l'histoire des Œuvres de H. de Balzac (Paris, Dentu, 1880 (i).

Cependant ces diverses études de critique littéraire ne lui suffisaient pas. Son imagination avait besoin de s'exercer. Il revint au genre de compositions où il venait d'obtenir, l'année précédente, un premier succès. La Fanfarlo parut en janvier 18/17 (2)-

(1) V. les Œuvres Posthumes. {Mercure de France,

Cette diatribe étrange du poète est en contradiction flagrante avec tout ce qu'on sait de son amitié respectueuse et dévouée pour Balzac, Gautier, Ourliac, Gérard de Nerval, qu'il y raille avec virulence. La seule explication plausible, c'est que Baudelaire, qui eut toujours, et au plus haut degré, le respeot de son art, ne put résister à son indignation en présence des œuvres de qualité inférieure que l'ambition de faire fortune poussait Balzac à produire, et pour lesquelles il demanda et obtint quelquefois la collaboration des écrivains que Baudelaire crible des mêmes sarcasmes.

(2) « ... Il ne commença de l'être un peu (connu) que par le hasard d'une combinaison de librairie, qui fit qu'on eut besoin, dans une livraison de romans illustrés à 20 centimes, d'une feuille complémentaire à Mademoiselle

de Kèrouan, de Jules Sandeau. C'est ainsi que la Fanfarlo fit son apparition dans le monde. » (Jules Levallois, Mémoires d'un critique, Librairie illustrée, 189G.)

M. Jules Levallois, qui n'est pas très indulgent au poète des Fleurs, bien que parfois médiocrement informé, — c'est ainsi qu'il nous enseigne que Mme Aupick était fort riche (?), — cite dans son livre un sonnet : A Madame Du Barry, publié à Y Artiste sous la signature de Privât d'Anglemont, et qui appartiendrait peut-être à Baudelaire.

Vers cette époque, Beaudelairc annonce aussi, dans un billet adressé à la Société des Gens de lettres pour obtenir une avance, un roman « qui doit paraître prochainement à Y Epoque )) : l'Homme aux Ruysdaëls, et une nouvelle : Le Prétendant malgache.

Mais nous n'avons pas connaissance que ces deux projets aient jamais reçu un commencement d'exécution, pas plus que Les amours et la mort de Lucain, annoncés par le numero-spécimen du Mouvement (mai 1846), sous le nom de Baudelaire-Dufays, — pas plus que tant d'autres dont il ne nous est resté que des titres.

Tout à coup, l'habitude du travail régulier, qu'il semblait avoir prise, s'interrompit. Sa pensée fut distraite de la littérature par la politique, à laquelle il était resté jusqu'alors étranger (i).

Il fut entraîné irrésistiblement dans le mouvement qui allait aboutir à la révolution de Février i848. Vivant en plein quartier des Ecoles, fréquentant les cafés de la rive gauche, très lié avec quelques écrivains et quelques poètes du parti socialiste, — avec Thoré, Proudhon et Hippolyte Castille notamment, — le jeune poète professa, pendant quelque temps, les idées humanitaires (2).

Pourtant, dans son Salon de i846, il avait témoigné le plus aristocratique mépris pour le parti républi-

(1) « Au temps où nous errions, ne demandant au verbe que des formes et des couleurs, Baudelaire ne dédaignait pas seulement la politique, il la méprisait ; et nous n'avions, comme lui, que pitié pour l'art inférieur de conduire les hommes. Aussi l'exaltation de mon ami nous surprit-elle beaucoup. » (Notes de M. Prarond.)

(2) Sur les rapports de Baudelaire et de Proudhon, voyez pqssim, le Charles Baudelaire, Lettres et notamment la lettre à M. E. Rouillon (1860.)

cain, « l'ennemi acharné du luxe, des beaux-arts et des belles-lettres (i) ».

Cette contradiction apparente s'explique. Baudelaire avait l'esprit assez large pour embrasser, dans la même question, les points de vue les plus opposés. Ses nerfs d'ailleurs l'inclinaient toujours du côté où ils pouvaient vibrer davantage; ne trouve-t-on pas ces lignes, dans le livre inachevé sur la Belgique : m Non seulement je serais heureux d'être victime, mais je ne haïrais pas d'être bourreau — pour sentir la Révolution des deux manières ? » Et encore, dans Mon cœur mis à nu (III) : ((Je comprends qu'on déserte une cause pour savoir ce qu'on éprouvera à en servir une autre ? » Il est permis en outre de supposer que la haine qu'il continuait de nourrir contre le général Aupick, et dont on trouvera plus loin un trait trop éclatant, ne fut pas pour rien dans son éphémère participation au mouvement révolutionnaire (2).

(1) Voir OEuvres complètes, t. II, p. 189.

(2) M. Buisson place à cette date environ une très significative anecdote. Je lui laisse la parole : « Je logeais alors à l'angle de la rue des Saints-Pères et de la rue de Grenelle. Baudelaire était venu me réveiller dès le matin. Nous devisions. Ma sonnette tinte brusquement. Entre un grand évèque à cheveux blancs, à l'air franc, épanoui, une belle tète de Jordaens avec beaucoup plus d'intelligence. — a Mon cher ami, me dit-il en entrant et en saluant, je ne puis voir le ministre avant trois quarts d'heure, mais je ne veux pas quitter le quartier, faitesmoi déjeuner. Oh ! c'est bien simple : deux petits fromages de Ncufchàtel, un petit pain noir, une demi-bouteille de bordeaux. » Baudelaire n'avait pas bougé.

Asselineau a laissé dans l'ombre cet avatar du poète, mais heureusement le témoignage d'autres amis de Baudelaire supplée à son silence. Voici une anecdote des plus intéressantes :

« En i848, le i!\ février au soir, je le rencontrai au carrefour de Buci, au milieu d'une foute qui venait de piller une boutique d'armurier. Il portait un beau fusil à deux coups, luisant et vierge, et une superbe cartouchière de cuir jaune tout aussi immaculée ; je le hélai; il vint à moi, simulant une grande animation. « Je viens de faire le coup de fusil », me dit-il. Et comme je souriais, regardant son artillerie tout battant neuve : « Pas

— « Baudelaire, fis -je avec une nuance de reproche, Mgr T., évêque de Montpellier. Il se leva avec raideur et sortit sans saluer.

« Comme l'évêque, me le montrant du doigt, m'interrogeait sans parler : — « C'est, lui dis-je, un de mes amis, il est plein de talent, mais un peu fou. Sa mère s'est remariée avec le général Aupick. Le général ne le comprend pas, il ne comprend pas le général, sa mère pleure et lui rugit. — Pauvre jeune homme ! dit l'évêque avec un sentiment de commisération vraie et une grande indulgence : ce n'est pas pour rien que l'Eglise voit avec peine les secondes noces. »

a Quelle lubie avait passé par la cervelle de Baudelaire ? L'horreur du galon, — le pauvre évêque en avait à son chapeau, — le plaisir de braver le galon, l'association d'idée entre galon et galon, galon de général et galon d'évêque, etc. »

On peut rapprocher de cette anecdote celle que rapporte Schaunard dans ses Souvenirs et encore ces lignes extraites des Souvenirs et portraits de jeunesse de Champflcury : a II eût fait un détour considérable pour ne pas rencontrer un soldat, ayant été froissé dans sa jeunesse, me dit-il, par le contact de militaires haut placés. »

pour la république, par exemple P » — 11 ne me répondait pas, criait beaucoup et toujours son refrain : « Il faut aller fusiller « le général Aupick ! » Jamais je'n'avais été aussi péniblement frappé de ce qui manquait de caractère à cette nature si fine et si originale » (Notes de M. Buisson).

Le lendemain, Baudelaire fondait un journal avec deux de ses amis, Champfleury et M. Toubin, ses collaborateurs au Corsaire.

Le Salut public (i), faute d'argent, n'eut que deux

(1) M. Charles Toubin, — l'auteur du Dictionnaire étymologique de la langue française, dont nous avons déjà cité quelques notes fort curieuses, — a bien voulu nous envoyer quelques renseignements sur l'histoire de ce journal éphémère. Mais d'abord un portrait du Baudelaire, de 1848 : « Il portait à cette époque des cravates de couleur bleue ou rouge, avec un paletot sac, de couleur noire, dans lequel dansait son corps très maigre et très grêle. La tête était forte par rapport au corps, le front large et saillant, l'œil vif et clair, la bouche large et souvent volontairement grimaçante quand il voulait exprimer son horreur du poncif et du convenu. Cette bouche était également sensuelle, bien que Baudelaire ne fût que médiocrement sensuel...

« La vignette de notre petit journal, qui n'eut que deux numéros, est de Courbet. Nous avions commencé le journal avec cent francs, dont je me trouvais pouvoir disposer. Baudelaire voulut à toute force porter le premier nuni Igr Allïe, et il alla, en effet, à l'archevêché,

mais, si je me souviens bien, le prélat était absent ce jour-là et il ne put pas le voir. Il alla aussi souvent, dans ce moment-là, chez Raspail, pour lequel il avait une ide estime. Nous faisions nos articles sur des coins de table du Café de la Rotonde, de l'Ecole de Médecine, chacun de son côté, et, en moins d'une heure, le journal

numéros (27 et 28 février). Les articles n'étant pas signés, il est impossible de faire avec certitude la part de chacun des trois collaborateurs dans les divers articles que contiennent ces huit pages in-/i°. Toutefois, ses amis ont attribué à Baudelaire un article d'une cinquantaine de lignes, intitulé : Les Châtiments de Dieu, qu'on trouve, cité sous son nom, dans la Revue critique des journaux de i848, de Jean Wallon (1). La page est d'une grande violence, qui s'explique par les circonstances ; mais ce qu'elle a de plus remarquable, c'est une imitation flagrante du style des Paroles d'un croyant. Louis-Philippe, « le Juif errant de la royauté, va de peuple en peuple, de ville en ville ; il fuit devant la République, qui partout le devance... Toujours, et toujours, vive la République ! vive la liberté ! des hymnes, des cris, des pleurs de joie!... Il marchera longtemps encore, c'est là son châtiment. Il faut qu'il visite le monde, le monde républicain, qui n'a pas le temps de penser à lui » . Le galimatias emphatique de quelques autres articles est tel qu'on ne peut y reconnaître le style de Baudelaire. On répugne à croire qu'il ait écrit des phrases du goût de celle-ci : « Un homme libre, quel qu'il soit, est plus beau que le marbre, et

était bâclé. Les deux numéros parus se vendirent bien, mais les vendeurs oublièrent de nous apporter le produit de la vente.. . »

Pour compléter le portrait que trace M. Toubin, ajoutons que, dans un de ses dessins de iSl\S, Baudelaire s'est représenté avec la moustache, la mouche et une large pointe avançant sur le front.

(1) On le trouvera aussi dans les Œuvres Posthumes.

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE 8l

il n'y a pas de nain qui ne vaille un géant, quand il porte le front haut et qu'il a le sentiment de ses droits de citoyen dans le cœur. »

En revanche, il est difficile de ne pas lui attribuer ces lignes : « Les intelligences ont grandi. Plus de tragédies, plus d'histoire romaine. Ne sommes-nous pas plus grands aujourd'hui que Brutus?... » C'est exactement la thèse qu'il avait développée dans le chapitre final du Salon de i846 : De l'héroïsme moderne. On peut encore lui imputer, avec vraisemblance, ce féroce et bizarre entrefilet :

« Que les citoyens ne croient pas aux dames Hermance Lesguilon, aux sieurs Barthélémy, Jean Journet et autres qui chantent la République en vers exécrables. L'empereur Néron avait la louable habitude de faire rassembler dans un cirque tous les mauvais poètes et de les faire fouetter cruellement. »

Après ce court noviciat de journaliste, Baudelaire dut comprendre que l'improvisation quotidienne, avec la banalité de pensée et de style qui en est inséparable, n'était nullement le fait d'un poète amoureux de la perfection; mais il ressentit toutes les secousses de cette crise politique. Il s'en est expliqué dans ces lignes de son journal, Mon cœur mis à nu : « Mon ivresse de i848. De quelle nature était cette ivresse? Goût de la vengeance ; plaisir naturel de la démolition. — Ivresse Littéraire ; souvenir des lectures. »

Il avait accepté, dans leurs extrêmes conséquences, les doctrines révolutionnaires. Je ne puis récuser le témoignage explicite de M. Le Va vasseur, quoique le fait suivant n'ait jamais été imprimé nulle part, et qu'Asselineau lui-même semble l'avoir ignoré :

« Baudelaire prit part, comme insurgé, aux journées de juin 18.J8. Nous étions restés, Chennevières (i) et moi, à la garde du Louvre, pendant les journées de juin. Aussitôt après la reddition du faubourg Saint-Antoine, nous sortîmes, allant à la découverte et aux informations. Nous rencontrâmes, dans le jardin du Palais-Royal, un garde national de notre pays, et nous l'emmenâmes boire un coup. Dans la diagonale que nous suivions pour gagner le café de Foy, nous vîmes venir à nous deux personnages de différent aspect : l'un nerveux, excité, fébrile, agité ; l'autre calme, presque insouciant. C'étaient Baudelaire et Pierre Dupont. Nous entrâmes au café. Je n'avais jamais vu Baudelaire en cet état. Il pérorait, déclamait, se vantait, se démenait pour courir au martyre : « On vient d'arrêter de Flotte (2), disait-il, est-ce « parce que ses mains sentaient la poudre? Sentezles miennes ! » Puis des fusées socialistes, l'apothéose de la banqueroute sociale et cœlera. Dupont n'y pouvait rien. Comment nos prudences normandes tirèrent-elles notre ami de ce mauvais pas ? Je ne m'en souviens guère. Mais je pense que la cocarde de mon ami le garde national joua un rôle muet, apparent et salutaire dans la petite comédie du sauvetage.

<( Quoi qu'on ait pensé du courage de Baudelaire, ce jour-là, il était brave et se serait fait tuer (3). »

(1) M. Philippe de Chennevières, l'auteur des Contes normands de Jean de Falaise et le futur directeur des Beaux-Arts.

(2) Ce personnage eut son heure de célébrité et, par certains côtés de son caractère, surtout par son dévouement à ses convictions, il avait droit aux sympathies du poète. — « De Flotte peut être rangé avec Wronski, Blanqui, Swedenborg, etc., dans le Panthéon, quelque peu bizarre, qu'élevait Baudelaire, suivant ses lectures, les événements du jour et la notoriété conquise tout à coup par certaines figures. » (Notes de M. Champfleury.)

(3j II faut noter que, dans cette même période qui devait être la plus agitée de sa vie, Baudelaire « se battit en duel avec M. Barthet. Les témoins étaient pour M. Bar-

A la fin de i85i, les velléités politiques du poète persistent encore. Il figure, comme tout un groupe de poètes, ses amis, Paul Dupont, La Chambeaudie, Gustave Mathieu, parmi les collaborateurs de la République du Peuple, almanach démocratique, publié au bureau du National, et qui est inscrit au Journal de la Librairie, avec cette mention : « Baudelaire, gérant ». Mais sa signature ne s'y trouve qu'au bas d'un petit poème, Y Ame du vin, et sa collaboration à cet opuscule politique a un caractère exclusivement littéraire 'i). Toutes ses sympathies appartenaient non à une fraction du parti démocratique, mais aux idées humanitaires, en prenant le mot dans son sens le plus général ; car il ne s'affilia jamais à aucune secte socialiste (2).

thet : Monseletl etiMignot ; pour Baudelaire : Marc Trapadoux et Leblois. » (Féli Gautier, Documents sur Baudelaire, Mercure de France, n° du i5 janvier 1905. Il doit s'agir de M. Armand Barthet, l'auteur du Moineau de Lesbie, mais je n'ai rien découvert sur ce duel ni sur ses > causes.

(1) La bibliographie La Fizelière et Decaux lui attribue un article non | signé qui a pour titre : Biographie des

en triques. Il est certain que le style, clair et ferme, n'est pas indigne duj poète, que le sujet est de ceux qui avaient pour lui un très vif intérêt, et que sa connaissance de la langue anglaise lui avait permis de faire les lectures nécessaires pour écrire cet article. Mais ces diverses raisons ne suffisentjqu'à rendre plausible une conjecture qu'il est aujourd'hui impossible de vérifier.

On trouvera cet article reproduit dans les Œuvres

l SUMES.

(2) Asselineau a cité, dans sa Vie de Baudelaire (p. 32-

Vers cette époque, pourtant, Baudelaire paraît avoir eu la velléité de rentrer dans le journalisme politique. In de ses amis, Arthur Ponroy, lui proposa de collaborer à un journal quotidien que son père, avoué dans l'Indre, voulait fonder à Châteauroux pour la défense des intérêts conservateurs. Un spirituel article du Figaro (n° du 19 janvier 1887), signé Simon Bru- GAL, pseudonyme d'un écrivain de talent (1), qui a connu Baudelaire et qu'il faut croire parfaitement renseigné, a raconté cette étrange et amusante incar-

33), quelques passages très caractéristiques de la préface écrite par son ami pour les Chansons de Pierre Dupont. Il y a là un accent attendri, un amour des souffrants et des déshérités, dont on retrouve d'ailleurs, çà et là, quelques exemples dans le reste de son œuvre. (Voir notamment le poème en prose, Les Yeux des pauvres.)

(1) M. Firmin Boissin (Simon Brugal), a bien voulu m 'écrire :

« J'ai peu connu l'auteur des Fleurs du mal. Cependant je me suis rencontré trois ou quatre fois avec lui, en compagnie de Barbey d'Aurevilly qui m'honorait de son amitié. J'ai même souvenance d'une conversation bien étonnante qui eut lieu entre ces deux écrivains de génie sur le dogme de l'Immaculée-Conception. C'était à se demander si, dans leur jeunesse, ils n'avaient pas, l'un et l'autre, fait des études théologiques dans quelque séminaire.

u Quant à l'épisode de Baudelaire, journaliste à Châteauroux, les détails m'en furent racontés par M. Arthur Ponroy au café Tabourey, près de l'Odéon, en présence de deux témoins malheureusement morts aujourd'hui : feu Edouard Fournier, et un de mes meilleurs amis, Constant Thérion, celui-là même qui a fourni à Alphonse Daudet un de ses héros des Rois en exil, le précepteur du petit roi d'Illyrie, Elysée Mérault. »

tade du poète, une de ses plus audacieuses mystifications. Voici tout le passage de l'article qui concerne cet épisode, jusqu'alors ignoré même de ses amis intimes i) :

« La place de rédacteur en chef était à prendre ; Ponroy la proposa à Baudelaire qui accepta et partit.

» Dès son arrivée, un grand repas fut donné en l'honneur du rédacteur en chef. Il y avait les principaux actionnaires du journal : de riches et bons bourgeois, un peu prudhommesques. Baudelaire ne desserra pas les dents. Au dessert, un convive s étonna de ce mutisme :

» — Mais monsieur Baudelaire, vous ne dites rien?

» Le mystificateur répondit :

» - Messieurs, je n'ai rien à dire. Ne suis-je pas venu ici pour être le domestique de vos intelligences?

» Le lendemain, il épouvanta l'imprimeuse du journal, une vieille veuve, en lui demandant où était « l'eau-de-vie de la rédaction. »

» Il épouvanta bien davantage, le surlendemain, les braves abonnés du Journal de Châteauroux. Son premier article commençait ainsi: « Lorsque Marat, cet homme doux, et Robes- » lierre, cet homme propre, demandaient, celui-là trois cent » mille têtes, celui-ci la permanence de la guillotine, ils obéissaient »a 1 inéluctable logique de leur système (2). » Bien que la conclusion fut d'un autoritarisme à la Joseph de Maistre, tout le monde

(1) On savait que Baudelaire avait dirigé, très peu de temps un journal politique dans une ville de province et Assel.neau a nommé Dijon (Vie de Baudelaire, p. 36)' Il est certain que Baudelaire a résidé à Dijon, deux lettres de lu,, datées i8/,9-i85o l'attestent, deux mois au moins. Mais quelle cause 1 y avait amené, quelles occupations l'y retenaient, c est ce que nous n'avons pu élucider.

(2) On trouvera le texte de cet article dans les Œuvres ^sthumes éditées par le Mercure de France.

\j) \jii ire

se montra scandalisé, — et le pauvre Baudelaire ne fit pas long feu a Chàteauroux.

» D'autre part, sa vie irrégulière n'était pas pour lui attirer la sympathie des pères de famille qui présidaient aux destinées du journal. Il avait amené de Paris une actrice qu'il fît passer pour sa femme.

» Le secret fut découvert, et, lorsqu'on lui donna congé, le président du conseil d'administration de son journal, un notaire qui avait lu Casimir Delavigne, lui lança cette mercuriale :

» — Monsieur, vous nous avez trompés. Mme Baudelaire n'est pas votre femme ; c'est votre « favorite ».

» A quoi Baudelaire riposta :

» — Monsieur, la « favorite » d'un poète peut quelquefois valoir la femme d'un notaire.

» Ce fut sa flèche du Parthe. Le soir même, il repartait pour Paris. »

Dès lors, les préoccupations politiques ne tinrent plus qu'une très'petite place dans la vie intellectuelle de Baudelaire; ainsi, à partir de i852, il n'en écrit pas un seul mot à Poule t-Malassis, son correspondant habituel.

Ses journaux intimes témoignent de son horreur croissante pour les doctrines du parti démocratique fi).

(i) Voir un curieux passage, où il réprouva formellement les mouvements insurrectionnels auxquels il avait pris part. A la suite de la phrase citée plus haut : « Mon ivresse de 1848, etc. », on lit : « Les horreurs de juin. Folie du peuple et folie de la bourgeoisie. Amour naturel du crime. Ma fureur au coup d'Etat. Combien j'ai essuyé de coups de fusil ! Encore un Bonaparte ! Quelle honte ! Et cependant tout s'est pacifié.

» Le président n'a-t-il pas un droit à invoquer ? Ce qu'est l'empereur Napoléon, ce qu'il vaut. Trouver l'explication de sa nature et sa providentialité » (Mon cœur mis à nu, VII).

Peu s'en fallait que, fidèle à la doctrine catholique qu'il professait de plus en plus, le poète des Fleurs du mal ne vît dans toutes les revendications de la librepensée des suggestions du démon.

C'est la conséquence logique qu'on serait en droit de tirer d'une curieuse note qui fait partie de son livre inachevé sur la Belgique.

Il y traite fort outrageusement les « exilés volontaires )), c'est-à-dire les proscrits du i Décembre qui avaient refusé l'amnistie promulguée, en i85g, parle gouvernement impérial ; il les appelle « pères Loriquet de la démocratie, vieilles bêtes, vieux La Palisse, propres à rien, fruits secs, élèves de Béranger », et il ajoute :

« Quand on parle révolution pour de bon, on les épouvante. Vieilles rosières ! Moi, quand je consens à être républicain, je fais le mal, le sachant. Oui ! vive la Révolution ! toujours ! quand même ! Mais moi je ne suis pas dupe ! je n'ai jamais été dupe 1 Je dis : « Vive la Révolution ! comme je dirais : Vive la Destruction ! vive l'Expiation ! vive le Châtiment ! vive la Mort ! Nous avons tous l'esprit républicain dans les veines comme la v.... dans les os. Nous sommes démocratisés et syphilisés. »

C'est ainsi que devaient finir les excursions du poète dans le domaine politique. Il n'avait aucune des qualités ni aucun des défauts qui font le journaliste ou l'homme d'action. On doit encore lui savoir gré des mouvements i cuv qui l'entraînèrent, aux heures de crise révolutionnaire, à sortir de sa rêverie et de son travail d'artiste pour s'occuper de questions d'intérêt général (i).

(1) Dans une lettre adressée à Mma Paul Meurice sur la lin de sa vie (28 octobre i8C5), Baudelaire renie formel-

88 CHAULES BAUDELAIRE

Malheureusement, les paradoxes de Joseph de Maistre, dont il aimait à se proclamer le disciple, troublaient la lucidité de son esprit. D'ailleurs, dominé par son humeur pessimiste et sa sombre imagination, il ne devait éprouver qu'horreur et dégoût pour les tragédies lamentables ou les burlesques comédies dont fourmille l'histoire contemporaine.

lemcnt ses idées humanitaires d'autrefois. C'est à propos du dernier livre d'Hugo, que l'auteur lui a envoyé avec cette dédicace : Jungamus dextras. — « Gela, je crois, ne veut pas dire seulement : donnons-nous une mutuelle poignée de mains. Je connais les sous-entendus du latin de Victor Hugo. Cela veut dire aussi : unissons nos mains pour sauver le genre humain. Mais je me f... du genre humain, et il ne s'en est pas aperçu. »

« Charles Baudelaire, jeune poète nerveux, bilieux, irritable et irritant, et souvent complètement désagréable dans sa vie privée. Très réaliste sous des allures paradoxales, il a dans sa forme tout le style et la sévérité antiques, et des quelques rares esprits qui marchent par ces temps dans la solitude du moi, il est, je pense, le meilleur et le plus sûr de sa route.

« Très difficile à éditer d'ailleurs, parce qu'il appelle dans ses vers le bon Dieu imbécile, Baudelaire a publié sur le Salon de i846 un livre aussi remarquable que les articles les mieux réussis de Diderot... »

L'appréciation de l'homme, par laquelle s'ouvre cet articulet paru au Journal pour rire, en i852, témoigne que le jugement porté sur l'écrivain n'était point le fait d'une complaisance amicale et conséquemment que la réputation de Baudelaire se trouvait, dès cette date en passe de pénétrer dans le grand public.

Détaché de la politique par le coup d'Etat, Baudelaire retourna d'abord au journalisme, mais en se bornant à la littérature, où le nouveau régime confinait d'ailleurs tous les écrivains d'un esprit et d'un caractère indépendants.

On le voit, par une lettre à Poule t-Malassis, en date du 20 mars i852, donner deux pièces déversa une feuille intitulée la Semaine théâtrale, que publiait

alors la librairie Dagneau et Giraud (i). Il y avait pour collaborateurs Champfleury et d'autres jeunes écrivains de talent. Le journal, auquel manquait le nerf de la guerre, cessa brusquement de paraître. « La Semaine théâtrale est morte sous nous », écrit-il, dans cette même lettre. Alors, il essaya d'en fonder un autre, toujours avec la collaboration de Champfleury, avec celles, encore, d'André Thomas et d'Armand Baschet, sans parler du concours obligé d'un bailleur de fonds, qui se déroba.

Les plans et le programme de ce journal, qui se serait appelé le Hibou philosophe, avaient été conservés

(i) Le Crépuscule du Matin et le Crépuscule du Soir. —

a De ma collaboration à la Semaine théâtrale, je ne me rappelle que ce titre fantastique :

Premier pétard

Attaché à la perruque

De l'Ecole du « Bon Sens ».

C'est sans doute cet article dont parle Baudelaire (Lettre à Poulet-Malassis, mars 1802). Le titre doit mieux valoir que l'article, car j'ai toujours été un journaliste détestable et sans mesure. Je trouve une note qui indique que cet article a dû paraître en novembre ou décembre i85i... Baschet et André Thomas, nos seuls collaborateurs, sont morts tous deux et ont emporté dans la tombe le secret de cette pauvre Semaine théâtrale.

a Dans nos relations quotidiennes de 12 à i5 heures par jour, de 1848 à i852, vous pensez si Baudelaire et moi avons secoué sur le tamis des illusions littéraires, des plans de livres, de journaux, de revues.

Les grandes et agitées préoccupations de Balzac semblaient être passées en nous... » (Notes de M. Champfleury).

par M. Ghampfleury. La revue Le Livre (n° du 10 septembre 1 884) en contient quelques intéressants extraits, sous la signature de M. Octave Uzanne (i).

La même raison qui avait tué la Semaine théâtrale fit avorter le projet de journal caressé par Baudelaire. Pendant deux ans (i853-i855), il ne publia, en fait d'œuvres originales, que deux opuscules : Morale du joujou {Monde littéraire , n° 3, avril i853) et De l'essence du rire (2).

(1) En voici le passage le plus saillant, qui montre comment Baudelaire comprenait sa tâche de critique littéraire. u Articles a faire : Appréciation générale des ouvrages de Th. Gautier, de Sainte-Beuve. Appréciation de la direction et des tendances de la Revue des Deux-Mondes .Balzac auteur dramatique, la Vie des coulisses, V Esprit d'atelier, — Gustave Planche : Ereintage radical, nullité et cruauté de l'impuissance ; style d'imbécile et de magistrat. — Jules Janin, ereintage absolu : ni savoir, ni style, ni bons sentiments. Alexandre Dumas, à confiera Monselet ; nature de farceur: relever tous les démentis donnés par lui à l'histoire et à la nature, style de boniment. Eugène Sue : talent bête et contrefait. Paul Féval : idiot. — Faire, à nous cinq, un grand article : La vente des vieux mots aux enchères, de l'Ecole classique, de V École galante, de V École romantique naissante, de l'École lunatique, de V École lame de Tolède, de ï Ecole olympienne (V.Hugo), de l'Ecole païenne (Banville), de l' Ecole poitrinaire, de l'École du bon sens, de l'École mélancolico-farceuse (Alfred de Musset). — Nous surveiller et nous conseiller les uns les autres avec une entière franchise. — Faire les articles sur les quelques auteurs anciens, ceux qui, ayant devancé leur siècle, peuvent donner des leçons pour la régénération de la littérature actuelle. Exemple : Mercier, Bernardin de Saint- Pierre, etc. »

(2) Etude citée dans la bibliographie Dccaux, sans in-

Mais il fut, à cette époque, enlevé à ses travaux de critique et même à ses compositions poétiques par sa violente passion littéraire pour Edgar Poe, — passion qui devait remplir tout le reste de sa vie.

Dès 1 846, il avait lu les premières traductions des nouvelles du conteur américain, à mesure qu'elles paraissaient dans des journaux français (i), et il avait été

dication du journal où elle parut pour la première fois. Elle a été reprise, en 1867, dans le numéro du Présent du Ier septembre, avec des augmentations et sous ce nouveau titre : de l'essence du rire et du comique dans les arts plastiques. Elle figure dans les Œuvres complètes, t. II.

(1) J'emprunte au très intéressant Memoir de John-II. Ingram, piacé en tête d'une excellente édition de The Works of Edgar Allan Poe donnée par Adam and Charles Black, Ëdinbnrgh, 1874, des détails, soit inconnus, soit oubliés du public français, sur la façon dont ces œuvres ont été, dans le principe, introduites en France : « En avril 1841, Edgar Poe publia dans le Graham's magazine le conte : Les Meurtres de la rue Morgue... Cette nouvelle fut la première qui présenta son nom au public français. Elle fut traduite et publiée par Le Commerce comme une œuvre originale, sous ce titre : YOrang-Outang. Traduit de nouveau dans la Quotidienne, ce conte devint l'objet d'un procès qui fit découvrir la vérité. Une dame Meunier s'autorisa de l'intérêt qu'avait excité ce procès pour donner à des journaux français quelques traductions des contes de Poe pendant que la Revue des Deux-Mondes, la Revue Française et autres publications influentes parlaient, dans des termes hautement flatteurs, des productions du jeune auteur étranger. C'est ainsi que sa réputation prit l'essor en France et atteignit au point culminant, grâce aux traductions si fidèlement ressemblantes de Baude-

pénétré non seulement d'une admiration profonde, mais d'une ardente sympathie pour le puissant et original écrivain qui venait de lui être révélé. Charles Asselineau lié intimement, dès i845, avec Baudelaire, a décrit, en quelques pages qui sont peut-être les plus intéressantes de son livre, l'enthousiasme et le labeur de son ami.

Ce fut une véritable « possession ,>. Il ne pouvait plus penser qu'à Poe, parler que de Poe ; la gloire du conteur américain le souciait plus que la sienne propre. Il vouait à Willis et à Maria Clemm, à l'apologiste et à « l'ange gardien » de son double d'outreocéan, une reconnaissance passionnée. A tout venant, où qu'il se trouvât, il s'enquérait si on avait lu son auteur, et parfois il entrait dans une véritable colère si on l'ignorait.

« Je l'accompagnai un jour à un hôtel du boulevard des Capucines, où on lui avait signalé l'arrivée d'un homme de lettres américain, qui devait avoir connu Poe. Nous le trouvâmes en caleçon et en chemise, au milieu d'une flottille de chaussures de toutes sortes qu'il essaya/t avec l'assistance d'un cordonnier. Mais Baudelaire ne lui fit pas grâce : il fallut, bon gré mal gré, qu'il subit l'interrogatoire, entre une paire de bottines et une

[aire, qui employa plusieurs années de sa vie en efforts pour identifier son esprit avec celui de Poe, son idole, et reproduisit nombre de ses nouvelles en ne leur faisant perdre que peu de leur vigueur et de leur originalité.

l, aux efforts et au génie de Baudelaire qu'est dû surtout ce (ait que les Contes d'Edgar Poe sont devenus, en

ice, des modèles classiques. Edgar Poe est (chose à noter) le seul écrivain américain réellement connu et populaire en France. »

paire d'escarpins. L'opinion de notre hôte ne fut pas favorable à l'auteur du Chai Noir. Je me rappelle notamment qu'il nous dit que M. Poe était un esprit bizarre et dont la conversation n'était pas du tout conséquioulive. Sur l'escalier, Baudelaire me dit en enfonçant son chapeau avec violence : — « Ce n'est qu'un yankee ! »

Pour que sa copie fût digne du modèle, aucune démarche, aucune recherche ne lui coûta. J'ai dit ([ne, dès son enfance, Baudelaire avait appris l'anglais. Non content de rouvrir ses dictionnaires, il demanda à la pratique quotidienne de la conversation un supplément d'expérience ; mais ce n'est pas chez les hautes classes que se conserve, dans son pittoresque et sa saveur originale, le génie d'une langue :

« Il prit longtemps pour conseil un tavernier anglais de la rue de Rivoli, chez lequel il allait boire le whisky et lire le Punch en compagnie de grooms du faubourg Saint-Honoré. »

Quant au minutieux scrupule qu'il apportait dans l'élaboration de ses traductions, on en peut juger par cette simple anecdote :

« Un jour, le voyant se creuser la tète à propos d'un détail d'orientation, j'eus le malheur de le plaisanter sur sa rigueur d'exactitude,

» — Eh bien ! dit-il en relevant la tête, et les gens qui lisent en suivant sur la carte ! »

Quelques lignes d'une lettre de Baudelaire, adressée à M. Armand Fraisse, rédacteur du Salut Public, de Lyon, qui les a citées dans une étude biographique sur notre poète (mai 1869), révèlent une des principales raisons de ce dévouement extraordinaire chez un traducteur :

«... Je puis vous marquer quelque chose de plus singulier et ■de presque incroyable. En 18^6 on I&&7, j'eus connaissance de quelques fragments d'Edgar Poe : j'éprouvai une commotion singulière. Ses œuvres complètes n'ayant été rassemblées qu'après sa mort, en une édition unique, j'eus la patience de me lier avec des Américains vivant à Paris, pour leur emprunter des collections de journaux qui avaient été dirigés par Edgar Poe. Et alors, je trouvai, croyez-moi si vous voulez, des poèmes et des nouvelles, dont j'avais eu la pensée, mais vague et confuse, mal ordonnée et que Poe avait su combiner et mener à la perfection (1). »

On voit avec quelle franchise et quelle modestie le poète avoue ses tentatives avortées de romancier (2).

1) Cf., dans les Lettres, le billet à Thoré (Bruxelles, non daté), où Baudelaire revient sur son parallélisme avec Poe, à propos de Manet auquel ses détracteurs reprochent de « pasticher » Goya.

(2) Baudelaire, après le coup d'Etat de décembre i85i, avait voulu revenir, par le roman, à la littérature. « Je suis décidé à rester désormais étranger à toute la polémique humaine, et plus décidé que jamais à poursuivre le rêve supérieur de l'application de la métaphysique au roman. » (Lettre à Poulet-Malassis, 20 mars i85a.)

Cependant c'est à peine si, dans ses papiers, on a trouvé quelques titres ou ébauches de plans de romans, et par conséquent si l'on peut conjecturer quel eût été, dans ce genre de compositions, le caractère de son talent. Par certains côtés, il eût offert une grande ressemblance avec Edgar Poe; c'est la même imagination sombre et tragique, constamment obsédée par la vision du surnaturel et le rêve de l invisible, mais sans le poétique idéalisme qui nous ravit chez le conteur américain. Tout le pessimisme de Baudelaire se retrouve ici, avec sa préoccupation presque exclusive des côtés dépravés de la nature

ûG CHARLES BAUDELAIRE

Quant à cette affinité de nature et d'idées avec Poe, dont il cite une preuve si frappante, elle explique la valeur exceptionnelle de sa traduction. Son imagination l'ayant initié, par avance, à l'intelligence de son auteur, il put atteindre à cette perfection que les maîtres delà critique ont unanimement reconnue.

Le premier morceau qu'il traduisit, Révélation magnétique, parut dans la Liberté de penser (numéro de juillet 1848) au lendemain des journées de juin. Aucuu obstacle, ni les préoccupations politiques, ni la pau-

humaine. On rencontre sans doute, dans les listes de titres, l'indication de quelques thèses philosophiques telles que la théorie du sacrifice, ou la légitimation de la peine de mort. Mais les peintures des crimes effroyables, des vices repoussants, des corruptions raffinées auraient été beaucoup plus nombreuses, comme le prouvent ces titres : les Enseignements d'un monstre, la Maîtresse vierge, le Crime au collège, les Monstres, les Tribades, l'Amour parricide, une Infâme adorée. Quelques-unes de ces nouvelles, le Monde sous-marin, les Mineurs, la Fin du Monde, auraient offert à la puissante imagination du poète des sujets de tableaux épiques empruntés à la civilisation et à la nature. Mais dans ses projets les plus caressés reparaît toujours une poursuite obstinée de l'étrange et de l'extraordinaire. C'est là une conséquence logique de sa théorie favorite de l'étonnement, dont il faisait un des éléments essentiels de la beauté en littérature.

Ce que nous connaissons de ces projets de romans fait regretter que Baudelaire ne les ait pas mis à exécution. Un artiste si scrupuleux eût porté son inflexible probité littéraire, son acharnement à atteindre la perfection, dans un genre où l'originalité est le plus souvent sacrifiée à l'habileté du métier, à l'ambition des succès populaires.

vreté, ne l'a jamais empêché de vaquer à ses travaux littéraires.

La publication de ses diverses traductions d'Edgar Poe se poursuivit pendant dix-sept ans. Baudelaire, dans son ardeur enthousiaste, reniait ses goûts les plus invétérés, son amour de la flânerie et de la con- | versa tion, « le grand, l'unique plaisir d'un être spirituel » : Ufi

« Cette année -là (il s'agit ici des Contes extraordinaires parus, au Pays en i855, et, détail qui a bien sa curiosité, qu'on lui payait à raison de 20 francs le feuilleton), Baudelaire résolut le dur problème d'écrire un feuilleton par jour. Le feuilleton, il est vrai, n'avait que six colonnes. La tâche, cependant, n'en était pas moins dure, si l'on songe à la différence d'une traduction parlée ou rêvée, et d'une traduction écrite, et aussi à la ponctualité exigée par le journal. Baudelaire soutint vaillamment la gageure qu'il avait faite avec lui-même. Pour s'épargner le temps d'ouvrir la porte, ou l'ennui des malentendus, il laissait la clef dans la serrure, et recevait tout en travaillant les visites de gens quelquefois très importuns et très indiscrets, qu'il ne se donnait pas même la peine de congédier, et qui ne se retiraient que vaincus par son silence et sa distraction, ou agacés par le bruit de la plume courant sur le papier. Souvent, en l'allant voir le soir, un peu taid, j'ai trouvé endormi dans un coin le garçon d'imprimerie chargé de rapporter, soit la copie, soit les épreuves que Baudelaire lui faisait quelquefois attendre longtemps. »

Vsselineau nous conte encore que pendant l'impression du second volume des Histoires Extraordinaires, son ami alla se loger pendant un mois à Corbeil, pour être plus à portée de l'imprimerie Grcté, où se corn— lit le livre, et dont les ouvriers ont du garder le souvenir de son séjour.

« Dans les imprimeries où l'on emploie les femmes à la com-

•g8 CHARLES BAUDELAIRE

position, Baudelaire avait particulièrement à souffrir de la légèreté et de l'ignorance de ces équipes femelles. Ces noms de filles et de femmes, mêlés à ses imprécations, faisaient l'effet le plus comique ; — Ali ! cette Anna ! — Ah ! cette Ursule ! — Je reconnais bien là cette infâme Hortense ! — Cette s... Pulchérie n'en fait jamais d'autres! etc., etc. »

Il est bien à croire que, sans l'attaque de paralysie qui le frappa, il eut voulu accomplir jusqu'au bout sa tâche. Il avait négligé quelques contes et quelques poésies, •qui ont été plus tard traduits par M. William Hughes, et les éditions des œuvres de Poe, publiées, soit en Amérique, soit en Angleterre, contiennent des opuscules, des articles de critique, des marginalia, — notes sur tous sujets, morale, philosophie, littérature, — dont le poète français a signalé l'intérêt et l'importance.

Outre ces traductions, Baudelaire a écrit sur Edgar Poe deux: grandes études biographiques et littéraires, pleines d'aperçus ingénieux et de thèses aussi neuves que sensées (i).

L'année i855 fut, pour Baudelaire, une période d'activité nouvelle et de fécondité inaccoutumée. Il revint à ses études de critique et publia dans Le Pays (mai-juin i855) une série d'articles sous ce titre : « Exposition universelle : Beaux-arts. — Méthode de critique. — De l'idée moderne du progrès appliqué aux beaux-arts. Déplacement de la vitalité (2). »

(1) Edgar Allan Poe, Sa vie et ses ouvrages, et Actes nouvelles sur Edgar Poe. Ces deux études font partie des tomes Y et VI des Œuvres complètes.

(2) Ils sont réimprimés dans le tome II des GEuvrei

complètes.

C'est Ki le travail le plus étendu, le plus remarquable à tous égards, où Baudelaire ait exposé ses doctrines de critique d'art. Il y traite surtout, avec compétence et originalité, les questions éternelles de la ligne et de la couleur. Si son enthousiasme pour Delacroix peut être taxé d'engouement, les passages où il discute magistralement les hautes qualités et les défauts incontestables du talent d'Ingres doivent être comptés parmi les meilleures pages que la critique d'art contemporaine ait à citer.

Dans le même temps que cette belle étude accréditait son nom auprès du public, Baudelaire se voyait ouvrir l'accès de la Revue des Deux-Mondes. La direction, dérogeant en faveur du poète à la règle qu'elle s'était faite de n'offrir à ses lecteurs que des vers signés de noms déjà illustres, publiait dix-huit poèmes choisis dans le recueil des Fleurs du mal déjà prêt pour Fimpression (i).

(i) Yoici la liste de ces poèmes : Au lecteur, Réversibilité, te Tonneau de la haine, Confession, l'Aube spirituelle, la Volupté, Voyage ci Cythère, A la Belle aux cheveux d'or {l'Irréparable), V Invitation au voyage, Mœsta et errabunda, la Cloche, l'Ennemi, la Vie antérieure, le Spleen, Remords posthume, le Guignon, la Béatrice, l'Amour et le Crâne.

La direction de la Revue, redoutant l'étonnenieiit dont cette poésie, d'un caractère si nouveau, devait frapper ses lecteurs, mit en tète des citations cette note timorée :

« En publiant les vers qu'on va lire, nous croyons montrer une fois de plus combien l'esprit qui nous anime est favorable aux essais, aux tentatives, dans les sens les plus divers. Ce qui nous paraît ici mériter l'intérêt, c'est l'expansion vive et curieuse, même dans sa violence, de

IOO CHARLES BAUDELAIRE

Par l'audace de la pensée et le choix des thèmes traités, ces poèmes firent scandale, mais fondèrent la réputation de l'auteur. Le public compétent, les littérateurs et les artistes proclamèrent qu'un poète original et puissant venait de surgir.

Quelques mois plus tard, Baudelaire trouvait enfin un éditeur pour son volume de poésies vainement offert à plusieurs libraires de Paris.

Il ne fut apprécié à sa valeur que par un ami aventureux de caractère et confiant dans sa fortune, Auguste Poulet-Malassis, fils d'un imprimeur d'Alençon, qui avait longtemps cherché sa voie. Cet élève de l'Ecole des chartes avait, en la quittant, négligé la

quelques défaillances, de quelques douleurs morales que, sans les partager ni les discuter, on doit tenir à connaître, comme un des signes de notre temps. Il nous semble d'ailleurs qu'il est des cas où la publicité n'est pas seulement un encouragement, où elle peut avoir l'influence d'un conseil utile et appeler le vrai talent à se dégager, à se fortifier, en élargissant ses voies, en étendant son horizon. »

Dans ses curieux Lundis d'un Chercheur (Caïman n-Lévy, 189/4), le vicomte de Spqelbercii de Lovenjoul rapporte que cette note est communément attribuée à M. Emile Montégut.

Léo Lespès, en publiant le Vin des honnêtes gens (l'âme du Vin), et le Châtiment de l'Orgueil dans son Magasin des Familles, y avait aussi joint une note, au moins aussi savoureuse que celle de la Revue des Deux-Mondes :

« Ces deux pièces sont tirées d'un livre intitulé, les Limbes, qui paraîtra très prochainement et qui est destiné à reproduire les agitations et les mélancolies de la jeunesse moderne. »

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE IOI

paisible étude du passé pour se livrer aux passions politiques du jour. Insurgé de juin i848, condamné à la déportation, puis gracié, à quelques mois de là, il était revenu à Paris pour y vivre dans le milieu qu'il aimait (i).

Rappelé à Alençon par la mort de son père, il lui avait succédé, et comme l'impression du journal de la préfecture ne pouvait suffire à son activité, il voulut donner satisfaction à ses goûts et à ses aptitudes littéraires en éditant quelques ouvrages de ses jeunes amis parisiens. Après s'être adressé à Théodore de Banville, qui lui donna les Odes funambulesques , il offrit à Baudelaire d'éditer les Fleurs du mal (2).

(1) Lire, sur Poulet-Malassis, les intéressantes études biographiques du Gte G. de Contades (Le Livre, n° du 10 mars 1 884), et de M. Maurice Tourneux : Auguste Poulet-Malassis (Paris, aux bureaux de l'Artiste, 1893. Tirage à part à 50 exemplaires.) Cette dernière étude est illustrée de frises et de lettres ornées que Braquemond avait dessinées et Sotain gravées, pour une édition de luxe des Fleurs du mal. Nous aurons d'ailleurs l'occasion de revenir sur ce projet qui n'aboutit point.

(2) Plusieurs causes créèrent l'intimité entre le poète et son éditeur, en dépit, ou plutôt en vertu des différences de tempérament et d'intelligence qui les séparaient. Imprégné de la philosophie et de la littérature du xvme siècle, Poulet-Malassis semblait avoir peu de points de contact avec un homme qui professait un catholicisme intolérant, abominait Voltaire qu'il appelait : « ce misérable, ce maudit », et se faisait gloire d'être le plus romantique des poètes de sa génération. Mais ils sympathisaient sous d'autres rapports. Tous deux aimaient la fantaisie dans l'art et dans la vie, ce que Baudelaire ap-

Le poète se hâta d'accepter. Il ne recevrait pour son travail qu'une rétribution clés plus modiques (vingtcinq centimes par exemplaire), mais il aurait la joie de se voir imprimer en jolis caractères, sur beau papier, et avec un soin typographique auquel il n'était pas accoutumé (i).

pelle « le bohémianisme », tous deux accusaient de la recherche dans leur toilette : M. Tourneux a noté, sur le chef de Poulet-Malassis, « certains chapeaux gris dont le poil se moirait au souffle de la brise », qui ne feraient pas mauvaise figure auprès du fameux tube a bords plats et évasé du haut, que Baudelaire s'irritait de ne pouvoir trouver à Bruxelles : tous deux étaient passionnés de belles typographies et faisaient habiller leurs livres chez les plus fameux artistes de la reliure. Enfin Malassis avait assez de souplesse d'esprit pour comprendre même la littérature qui n'avait pas ses préférences, — et il était aimable, qualité que Baudelaire prisait entre toutes, chez ses amis.

L'activité de l'éditeur ornais avait inspiré à Charles Monselet ce quatrain :

Dans le chef-lieu d'Alençon

On imprime, on imprime,

Dans le chef-lieu d'Alençon,

On imprime tout au long.

(i) Sur les conditions du traité conclu avec Poulet- Malassis et sur tous les incidents de l'impression des Fleurs du mal, qui dura cinq mois, voir le Charles Baudelaire, Lettres, année 1857.

Le fac-similé du traité conclu entre le poète et l'éditeur, — tout entier de la main de Baudelaire, — a été reproduit dans le n° de la Plume, ior juillet 1893. (M. Jules Le Petit, Noies sur Baudelaire.) Nous y lisons que deux ouvrages étaient prévus, les Fleurs du mal, et Bric-à-brac esthétique.

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE Io3

L'impression du volume avança très lentement et non sans soulever de fréquentes querelles entre l'auteur et l'éditeur; les lettres de Baudelaire en contiennent de nombreuses traces. Toutefois, leur amitié sortit intacte de ces brouilles passagères (ï).

Les épreuves conservées par Poulet-Malassis ne contiennent qu'un petit nombre de variantes, car le texte du manuscrit, que le poète livrait à l'impression, était arrêté depuis longtemps. La dédicace à Théophile Gautier est le seul passage important qui ait subi plusieurs rédactions.

(ï) Nous n'avons pas la contre-partie de cette correspondance, les lettres de Poulet Malassis ; mais l'exemplaire d'épreuves des Fleurs du mal, qu'il avait conservé et que nous a communiqué M. Parran, porte, sur un feuillet de garde, cette curieuse note, écrite par Poulet- Malassis : « On trouvera, dans ma bibliothèque, un exemplaire d'épreuves des Fleurs du mal, qui fera connaître le désir de perfection et les scrupules de l'auteur, et donnera une bonne idée de la patience de l'imprimeur. » Toutefois, sur une épreuve, on lit ces lignes de la môme main : « Je crois de plus en plus, mon cher Baudelaire, que vous vous f... de moi, ce que je n'ai mérité en aucune façon. » D'autre part, les nombreux passades des lettres et des épreuves où le poète relève, avec colère et sarcasmes, des négligences de toute sorte et de grossières fautes d'impression, démontrent qu'il était en droit d'incriminer Timpéritie des compositeurs et des correcteurs, parfois môme l'incurie de l'imprimeur luimême. Baudelaire attachait avec raison la plus grande importance à la pureté de son texte. Asselineau a donné sur ce point de minutieux et intéressants détails. (Vie de Baudelaire, p. 5o-52.)

IO/j CHARLES BAUDELAIRE

En voici la première version, encore inédite :

A mon très cher et vénéré maître et ami, Théophile Gautier.

« Bien que je te prie de servir de parrain aux Fleurs du mal, ne crois pas que je sois assez perdu, assez indigne du nom de poète, pour m'imaginer que ces fleurs maladives méritent ton noble patronage. Je sais que, dans les régions éthérées de la véritable poésie, le mal n'est pas, non plus que le bien, et que ce misérable dictionnaire de mélancolie et de crime peut légitimer les réactions de la morale, comme le blasphémateur confirme la i religion. Mais j'ai voulu, autant qu'il était en moi, en espérant mieux peut-être, rendre un hommage profond à l'auteur de lAlbertus, de la Comédie de la Mort et iVEspana, au poète impeccable, au magicien es langue française, dont je me déclare, avec autant d'orgueil que d'humilité, le plus dévoué, le plus respectueux et le plus jaloux des disciples.

» Chaules Baudelaire. »

On lit, sur cette épreuve, trois lignes qui ne paraissent pas être de la main de Poulet-Malassis : « Dédicace des Fleurs du mal (i) à Théophile Gautier qui la fit supprimer, parce qu'une dédicace ne doit pas être une projession de foi. »

Le succès, mêlé de scandale, que le livre obtint au

(i) Les Fleurs du mal sont annoncées, au Journal de la Librairie, dans le n° du n juillet 1857. L'exemplaire de cette première édition, qui a appartenu à Poulet-Malassis, porte, sur un feuillet de garde, cette note autographe de son premier possesseur : « Tiré à i.3oo exemplaires, papier vélin, et 20 vergés. Les exemplaires vergés furent, presque tous, distribués par Baudelaire. Deux ou trois furent vendus à des libraires et trouvèrent amateur, en 1867 et i858, à vingt, trente et même quarante francs. »

lendemain de son apparition (i), devait attirer l'attention du parquet qui, pour contre-balancer l'effet produit sur le public par ses rigoureuses poursuites contre la presse politique, déployait un zèle outré dans la répression de toute attaque réelle ou apparente à la morale et aux bonnes mœurs. Baudelaire fut donc assimilé aux chansonniers obscènes et traduit en police correctionnelle ainsi que ses imprimeurs et éditeurs. C'était la première fois, depuis la Restauration, qu'un volume de vers, ayant un caractère hautement littéraire, était poursuivi par la justice ; encore peut-on dire que si Béranger fut accusé et condamné, c'est qu'on voulait frapper en lui non le poète, mais l'adversaire politique.

Les amis du poète témoignèrent particulièrement, en cette circonstance, de la sincérité de leur dévouement. L'Edition définitive, a donné à l'appendice du tome I, — on les y a lues certainement, — les belles pages dont la critique indépendante avait salué l'éclosion des Fleurs du mal, et que Baudelaire réunit en 1857, dans une brochure, sous la forme d'un mémoire à ses juges. De ces quatre articles, deux seulement, ceux d'Edouard Thierry et de F. Dulamon, avaient pu paraître ; les deux autres étaient « restés sur le marbre » au Pays et à la Revue française. Barbey d'Aurevilly et Ch. Wclinoau, leurs signataires, s'efforçaient à vaincre la timidité de Jouis directeurs respectifs, prêts à pro-

(1) On trouvera à I'Appendice 111, 1, l'article du Figaro qui, selon une lettre de Baudelaire à Malassis, aurait déterminé les poursuites.

IOO CHAULES BAUDELAIRE

fiter de la moindre hésitation des pouvoirs publics. « Si la poursuite s'interrompait, un mot vite, pour que mon article se lève comme un Cid, pour vous î » , recommandait le « vieux mauvais sujet » à son cher « misanthrope de la vie coupable ». Et encore, — on sait que le siège du ministère public fut occupé dans cette affaire par M. Pinard : « Je pétrirai Bri'icker, qui pétrira Pinard, qui pétrira vos juges I (î) » Sainte Beuve, auquel Baudelaire avait voué dès i844 une amitié et une admiration déférentes (2), et dont son avocat, M. Chaix d'Est-Ange (le iils), lui avait conseillé de réclamer la secrète assistance, — Sainte-Beuve, empêché par ses relations officielles de prendre parti ouvertement pour son ami, lui rédigea du moins des « Petits moyens de dé-

(1) Appendice, X, lettres de Barbey d'Aurevilly.

(2) Voir VEpître à Sainte-Beuve.

Entre tous ses amis, c'est à Sainte-Beuve que Baudelaire porta son affection la plus entière. 11 y avait entre l'auteur de Joseph Delovme et l'auteur des Fleurs du mal des affinités évidentes. Quand Baudelaire les lui signala, Sainte-Beuve répondit : « Vous dites vrai, ma poésie se rattache à la vôtre. J'avais goûté du même fruit amer, plein de cendres, au fond. » Bientôt Sainte-Beuve appela Baudelaire : « mon cher enfant », et devint pour lui « l'oncle Beuve ». Apprenant le rétablissement de son ami, dont l'état avait donné de graves inquiétudes, Baudelaire écrivait à M. Troubat, le dévoué secrétaire du Critique des lundis : « Je n'ai éprouvé d'émotions de ce genre pour la santé d'autrui, que pour Eugène Delacroix, qui était pourtant un grand égoïste. Mais les affections me viennent beaucoup de l'esprit. »

fense (i) ». Mémement Flaubert, grandement indigné (2).

Baudelaire, lui, ne s'inquiétait guère du résultat des poursuites dont il était l'objet: « \ite, cachez, mais cachez bien toute l'édition..., écrivait-il à Poulet-Malassis, au moment de la saisie. — Voilà ce que c'est que de ne pas vouloir lancer sérieusement un livre. Au moins, nous aurions la consolation, si vous aviez fait tout ce qu'il fallait faire, d'avoir vendu l'édition en trois semaines, et nous n'aurions plus que la gloire d'un procès, duquel d'ailleurs il est facile de se tirer. »

Mais le ministre d'Etat dont il avait réclamé la protection (3), n'intervint pas ; M. Ghaix d'Est- Ange, en dépit des supplications de son client, négligea (4) de se servir des « moyens » fournis par Sainte-Beuve et plaida « je ne sais quelles bassesses, sans vie et sans voix », comme Barbey pouvait l'écrire, au sortir de l'audience, à son ami ïrébutien (5). Lançon, avocat

(i) V. le cbap. ni de I'Appendice, 2. V. aussi les curieux détails que donne sur ce fameux procès le Recueil d'anecdotes de Charles Asselineau.

(2) V. Appendice, X, les lettres de Flaubert.

(3) V. Lettre à monsieur le minisire dElat (sans date, année 1807).

(4) Baudelaire lui avait écrit : « Je vous supplie, cher Monsieur, de ne pas négliger les monstruosités de la Chute d'un ange. Si vous voulez, je chercherai avec vous les passages.

<"< Décidément citez (avec dégoût et horreur) les bonnes ordures de Bérangcr : le bon Dieu, Margot, Jeannelon (ou Jeannette)...»

(5) V. Appendice, X.

de l'éditeur, ne se montra guère plus habile, comme en témoigne ce triolet attribué à Àsselineau :

De Broise, (i) imprimeur d'Alençon, A Lançon confie sa défense (sic).

Je trouve semblable à Lançon De Broise, imprimeur d'Alençon.

Lançon prononce en râlant son Plaidoyer de peu d'importance.

De Broise, imprimeur d'Alençon, A Lançon confie sa défense.

Asselineau, racontant, dans la Vie de Baudelaire, l'audience où le poète s'entendit condamner, proteste avec indignation contre l'arrêt du tribunal. Une note marginale de l'exemplaire des Fleurs du mal, qui appartint à Poulet-Malassis, complète le récit d' Vssclineau et nous donne l'appréciation de cet éditeur, très philosophe d'opinion et de tempérament, toujours prompt, par suite, à se résigner aux désagréments plus ou moins graves que lui attiraient son esprit d'aventure ou les épreuves inséparables de sa profession :

« L'auteur et les éditeurs et imprimeurs des Fleurs du mal furent prévenus d'offense à la morale politique et religieuse. On écarta le délit d'offense à la morale publique et aux bonnes mœurs. Baudelaire fut condamné à trois cents francs d'amende, et moi et mon beau-frère, chacun à cent francs et à la suppression des pièces portant les numéros XX, XXX, XXXIX, LXXX, LXXXI et LXXXVI1. Les considérants du jugement furent d'ailleurs flatteurs pour Baudelaire, et le ministère public, par l'organe de M. Pinard, conclut à la modération de la peine. »

Poulet Malassis se contente certes de peu, quand il (i) L'associé de Poulet-Malassis.

qualifie de « flatteurs » les considérants du jugement ; on ne peut être de son avis quand on en lit le texte, tel qu'il a été imprimé dans les journaux du temps et reproduit par Le Livre (livraison du 10 mars 1881). Le voici, intégralement :

« En ce qui touche le délit d'offense à la morale religieuse :

» Attendu que la prévention n'est pas établie, renvoie les prévenus des fins des poursuites ;

» En ce qui concerne la prévention d'offenses à la morale pu blique et aux bonnes mœurs :

» Attendu que l'intention du poète, dans le but qu'il voulait atteindre et dans la route qu'il a suivie, quelque effort de style qu'il ait pu faire, quel que soit le blâme qui précède ou qui suit ses peintures, ne saurait détruire l'effet funeste des tableaux qu'il présente au lecteur, et qui, dans les pièces incriminées, conduisent nécessairement à l'excitation des sens par un réalisme grossier et offensant pour la pudeur ;

» Attendu que Baudelaire, Poulet-Malassis et de Broise ont commis le délit d'outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs, savoir : Baudelaire, en publiant, Poulet-Malassis et de Broise, en publiant, vendant et mettant en vente, à Paris et à Alençon, l'ouvrage intitulé : Les Fleurs du mal, lequel contient des passages et expressions obscènes et immorales (sic) ;

" Que lesdits passages sont contenus dans les pièces portant les numéros 20, 3o, 39, 80, 81 et 87 du recueil (1) ;

/> Vu l'art. 3 de la loi du 17 mai 1819, l'art. 26 de la loi du 26 mai i8iç) ;

» Vu également l'art. 463 du Code pénal ;

ondamne Baudelaire à 3oo francs d'amende;

(1) Voici les titres des six pièces condamnées : Lesbos, Femmes damnées [Hippolyte et Delphine), le Léthé, A celle qui est trop gaie, les Bijoux el les Métamorphoses du Vampire. Kilos furent réimprimées par Poulet-Malassis, dans le recueil intitulé: les Epaves (Bruxelles, 186C).

» Ordonne la suppression des pièces portant les numéros 20, 3o, 3g, 80, 81 et 87 du recueil ;

» Et condamne les prévenus solidairement aux frais. »

Baudelaire n'a cessé de protester contre cet arrêt (1). Dès le lendemain du procès, songeant à une seconde

(i)«En sortant de cette audience, je demandai à Baudelaire, étourdi de sa condamnation : « Vous vous attendiez à être acquitté ? — Acquitté ! me dit-il, j'attendais qu'on me ferait réparation d'honneur ! » (Asselineau, Vie de Baudelaire.)

Mais ce qui, dans ce procès, irrita le plus fort le poète, ce fut de s'entendre reprocher par le procureur impérial « son réalisme. » Champfleury le lui avait prédit (V. Souvenirs et portraits de jeunesse), et l'on sait, sur ce chapitre des tendances supérieures de l'art, quelles divergences séparaient les deux amis.

Les Concourt enregistrent, eux aussi, clans leur Journal :

« Baudelaire soupe aujourd'hui à côté de nous. Il est sans cravate, le col nu, la tète rasée, en vraie toilette de guillotiné. Au fond, une recherche voulue, de petites mains lavées, écurées, soignées comme des mains de femme. Et avec cela une tête de maniaque, une voix coupante comme une voix d'acier, et une élocution visant à la précision ornée d'un Saint- Just et l'attrapant.

» // se défend obstinément, avec une certaine colère sèchey d'avoir outragé les mœurs dans ses vers. »

Ils constatent d'ailleurs, un peu plus loin (t. III, p. 358) : « Il est vraiment curieux que ce soient les quatre hommes les plus purs de tout métier et de tout industrialisme, les quatre plumes les plus entièrement dévouées à l'art, qui aient été traduits sur les bancs de la police correctionnelle : Baudelaire Flaubert et nous. »

Ajoutons que le ministère public, on peut du moins le présumer, estima l'arrêt bien sévère, car les condamnés fuient dispensés de payer l'amende.

édition, il préparaît une préface où il rêvait d'affirmer, avec sa foi dans les privilèges du poète, son « majestueux; dédain » pour l'ignorance et la fausse pruderie de ses contemporains. Les trois projets que nous avons de cette préface (i), à laquelle il ne renonça que sur les pressantes prières de Malassis, le montrent renchérissant toujours davantage sur ses hautaines ironies. Et, dans Mon cœur mis à nu (XXI s au nombre de divers opuscules qu'il se réservait d'écrire plus tard, il mentionne celui-ci : « Histoire des Fleurs du mai Humiliation par le malentendu, et mon procès. »

Le malentendu, c'est la prétention des juges de rendre un écrivain responsable de ses innocentes fictions. Selon une thèse exposée dans une note célèbre du Reniement de Saint-Pierre, le poète a le droit absolu, il a même le devoir de « façonner, en parfait comédien, son esprit à tous les sophismes et à toutes les corruptions ». D'où cette conclusion logique, que la condamnation du poète, en ce cas, est aussi injuste que serait celle d'un acteur qui, rentré dans la cou- . se verrait mettre en jugement pour les crimes du personnage qu'il a représenté.

Mais celle thèse est en contradiction flagrante avec un passage capital d'une lettre, écrite neuf ans plus tard, à sou ami et confident, M. Ancelle (28 février 1866). Parlant de « l'horreur que la France a de la poésie, de la vraie poésie », il en vient aux Fleurs du mal, et tout à coup sa pensée intime, son secret, lui échappe :

(1) V. Œuvres posthumes.

<( Faut-il vous dire à vous, qui ne l'avez pas plus deviné que les autres, que, dans ce livre atroce, j'ai mis toute ma pensée, tout mon cœur, toute ma religion (travestie), toute ma haine ?I1 est vrai que j'écrirai le contraire, que je jurerai mes grands dieux que c'est un livre d'art pur, de singerie, de jonglerie ; et je mentirai comme un arracheur de dents. »

Si Baudelaire n'a pas tenu à ses juges le môme langage, c'est uniquement par respect humain et par prudence.

Le public répondit à la sentence, qui frappait le poète, par un redoublement de curiosité envers sa personne et son œuvre. Quant aux littérateurs, aux artistes, leur protestation fut unanime (i). Victor Hugo lui écrivit :

(i) Un écrivain de talent, trop oublié aujourd'hui, le marquis de Gustine, que Baudelaire estimait fort non seulement comme romancier, mais aussi comme dandy et comme catholique, l'avait remercié de l'hommage d'un exemplaire de son livre par une lettre que l'édition définitive des Fleurs du mal a publiée. En apprenant le dénouement du procès, il écrivit à M. Barbey d'Aurevilly :

« Je partage également votre opinion sur le poète condamné, mais non jugé par notre police morale... Nos puritains en robe noire s'obstinent à vouloir faire de ce monde un couvent consacré à l'éducation des jeunes fdles. Là, on pourrait faire ignorer le mal; ici, on ne peut que le faire craindre et haïr. Si l'on exclut de la littérature la peinture du vice, il faut renoncer non seulement à l'art, mais à la religion, et commencer par saisir la Bible pour en ôter la moitié des chapitres, le Cantique des cantiques et beaucoup de versets de YEpître de saint Paul aux Romains, où le vice est affreusement caractérisé, avec une crudité qui révolterait la correctionnelle, si elle trouvait ce style-là chez un moderne... »

ETUDE BIOGRAPHIQUE IIÔ

Hauteville-House, 3o août 1857.

« J'ai reçu, monsieur, votre lettre et votre beau livre. L'art est comme l'azur, c'est le champ infini : vous venez de le prouver. Vos Fleurs du mal rayonnent et éblouissent comme des étoiles. Continuez. Je crie bravo ! de toutes mes forces, à votre vigoureux esprit. Permettez-moi de finir ces quelques lignes par une félicitation. Une des rares décorations que le régime actuel peut accorder, vous venez de la recevoir. Ce qu'il appelle sa justice vous a condamné au nom de ce qu'il appelle sa morale ; c'est là une couronne de plus. Je vous serre la main, poète.

« Victor Hugo ».

Ajoutons, pour compléter la collection des lettres de Barbey d'Aurevilly à Baudelaire (V. Appendice, X), que la lettre de M. de Custine porte au dos, à l'encre rouge et de la main de l'auteur de La Vieille maîtresse : « Bonjour mon ami.

a Voilà la lettre de M. de Custine dont je vous avais parlé.

Je pars demain.

A vous,

J. B. d'AuREVILLY. »

Le succès des Fleurs du mal valut à Baudelaire une récompense qui, pour tout autre, eût été douce entre les plus douces : l'amour d'une femme qu'il pouvait aimer.

M'"e Sabatier, — il n'y a point lieu de garder ic1 l'anonyme à l'héroïne de ce roman, qui, par sa vie, s'était mise ouvertement en marge de la stricte société, et que d'autres, d'ailleurs, ont nommée avant nous, — réunissait en elle tout ce qu'il faut pour attirer et retenir l'homme le plus raffiné. Les mémoires contemporains nous ont souvent entretenus du salon artistique de la rue Frochot et de sa charmante hôtesse (i).

(i) V. notamment le Journal des Goncourt, passim.

Théophile Gautier, par Ernest Feydeau. L'auteur s'est particulièrement étendu sur les paradoxes outrés dont Baudelaire s'appliquait à étonner les familiers de la rue Frochot, et il ne se montre pas indulgent pour notre poète. Mais il faut se souvenir, pour apprécier sainement ce témoignage, du jugement que Baudelaire, de son côté, a porté sur Feydeau dans ses Lettres, et de l'animosité que déguisait mal leur camaraderie.

V. encore la Vie amoureuse de Charles Baudelaire, par M. Féli Gautier (Mercure de France, janvier 1900), et le

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE ll5

Encore qu'elle ne réalisât pas cet idéal complexe, mêlé de tristesse et de mystère que le poète des Fleurs a

Second rang du collier, de Mluft Judith Gautier, qui a connu beaucoup « la Présidente » et nous la restitue en quelques pages pittoresques. J'emprunte à Mmo Judith Gautier ce joli portrait :

« La Présidente arrivait du fond de l'appartement et s'annonçait par une roulade, qui s'achevait en un rire perlé.

» Trois grâces rayonnaient d'elle au premier aspect : beauté, bonté et joie.

» Elle s'appelait Aglaé et aussi Apollonie, et c'est à elle qu'est adressé le poème d'Emaux et Camées :

J'aime ton nom d' Apollonie, Echo grec du sacré vallon, Qui, dans sa robuste harmonie, Te baptise sœur d'Apollon...

« Elle était assez grande et de belles proportions, avec des attaches très fines et des mains charmantes. Ses cheveux, très soyeux, d'un châtain doré, s'arrangeaient comme d'eux-mêmes en riches ondes semées de reflets. Elle avait le teint clair et uni, les traits réguliers, avec quelque chose de mutin et de spirituel, la bouche petite et rieuse. Son air triomphant mettait autour d'elle comme de la lumière et du bonheur. »

Y. encore dans la notice de Théophile Gautier, [Œuvres complètes, p. S . le paragraphe : c Près de la fenêtre, la femme au serpent... »

Le Journal des Concourt est moins enthousiaste. Nous y lisons, à la date du 1 1 avril 1864 : « Passé la soirée chez M Sabatier, la fameuse Présidente au merveilleux corps modelé par Clésinger dans sa Bacchante. Une grosse nature avec un entrain trivial, bas, populacier. On pourrait la définir, cette belle femme un peu canaille ; « une vivandière de faunes ».

Il6 CHARLES BAUDELAIRE

exalté dans Fusées (\VI),. Mme Sabatier était d'une beauté rare et splendide, qu'attestent assez la Femme piquée par un serpent, de Clésinger, et la Femme au chien, de Ricard. A sa table s'asseyaient tous les dimanebcs l'élite des artistes et des écrivains, Préault, Dumas père, Feydeau, Gautier, Meissonnier, Musset, Clésinger, Flaubert, Bouilhet, Maxime du Camp, d'autres encore. Avec de tels partenaires, on le devine aisément, la conversation prenait parfois un tour quelcrue peu paradoxal, voire subversif. Mais la Présidente, — ainsi l'avaient baptisée ses amis qui tous euxmêmes, à l'instar des habitués de l'hôtel de Rambouillet, s'étaient affublés de surnoms familiers ou grandiloquents, — possédait à fond l'art exquis de concilier les plus grandes libertés avec le bon ton. Enfin elle joignait à une bonté très réelle une intelligence naturellement vive et qu'avait encore affinée le milieu où elle vivait.

A la comparer à Jeanne Duval, on ne s'étonnera pas si Mme Sabatier fit une vive impression sur Baudelaire ni si elle bénéficia du contraste. La Yénus noire et la

Présidente, le Démon et l'Ange, la Chair et l'Esprit, le Vampire et l'idéale Amie (i), voilà les deux pôles du Baudelaire amoureux et même, plus généralement, de Baudelaire tout court. Il m'en coûte fort, en ce moment, d'avoir à me souvenir du cadre strict de cette étude : à tenter d'analyser par le fin ce roman qui

(i) Baudelaire écrira notamment à Mme Sabatier, en lui envoyant Y Aube spirituelle''. « After a night of pleasure and désolation, ail my soûl belongs to you. »

faillit si brutalement à ses promesses, on aurait chance de découvrir l'âme vraie d'un des hommes les plus captivants et les plus déconcertants des temps modernes.

Le lecteur trouvera dans les Lettres le texte complet des billets que Baudelaire adressa à Mm0 Sabatier (i), et qu'accompagnait régulièrement l'envoi d'une pièce de vers (2). Il est difficile d'en concevoir de plus respectueux, de plus idolâtres, de plus touchants, et, disons-le, de plus naïfs. Baudelaire y montre les timidités d'un collégien et les mystiques enivrements du catéchumène qui entrevoit la vraie foi. Qu'a-t-il fait de ses préventions contre la femme et contre l'amour? Il a si peur d'effaroucher son idole ou de lui paraître ridicule qu'il déguise son écriture ; iT ne demande rien, n'espère rien ; il se défend de vou-

(1) Ces billets ont été publiés pour la première fois, partie par M. Maurice Ïourneux (le Livre moderne, novembre 91), avec de fort instructifs commentaires ; partie par nous [Journal, 3 mars 1902) ; partie par M. Féli Gautier [Mercure de France, i5 mars 1902).

(2) Le Ier billet contenait Réversibilité ; le 2e Confession; le 3e le Flambeau vivant ; le 4e Que diras-tu ce soir, pauvre âme solitaire ; le 5e Hymne.

Le 6% — le premier que Baudelaire ait signé, — nous fournit cette 'précieuse indication : « Tous les vers compris entre la page 84 et la page io5 vous appartiennent» (18 août 1857). La date de ce billet indique assez que les nombres de la pagination sont empruntés à la première édition. Le « cycle de Mmn Sabatier » contient donc, outre les pièces déjà citées : Y Aube spirituelle, Harmonie du soir, le Flacon, Tout entière, A celle qui est trop gaie (v. pour cette dernière pièce, Œuvres Posthumes).

IIO . CHAULES BAUDELAIRE

loir troubler la vie d'une femme s quia ses affections placées et peut-être ses devoirs ». Mieux : ayant rencontré « l'ami » de Mme Sabaticr, il se déclare heureux de Le trouver « aimable et digne de plaire ! » Nous voici loin du fameux :

Maudit soit à jamais le rêveur inutile...

Ce n'est pas seulement la beauté de son idéale maîtresse qu'il exalte, c'est sa vertu. Ce n'est pas seulement à ses « yeux pleins de lumières » qu'il demande de le conduire et de le garder « dans la route du Beau », mais aussi à ses prières ! Vous souvenez-vous qu'il s'étonnait très fort, jadis, que les églises ne fussent pas interdites aux femmes?... Cet envoi de billets anonymes dure cinq années, de i852 à 1807 ; le poète semble s'abandonner avec ivresse au souffle de son spiritualisme amoureux ; il a atteint les plus hauts sommets de la mysticité : Mme Sabaticr est vraiment devenue sa Laure et sa Béatrice, sa Muse et son bon Ange, sa conscience et sa Sainte. Lisez plutôt :

« ...Vous êtes pour moi non seulement la plus attrayante des femmes, de toutes les femmes, mais encore la plus chère et la plus précieuse des superstitions... » (8 mai i854.)

»... Vous avez été, sans aucun doute, tellement abreuvée, saturée de flatteries, qu'une seule chose peut vous flatter désormais, c'est d'apprendre que vous faites le bien, même sans le savoir, même en dormant, simplement en vivant... » (7 décembre (i854.)

» ...Quand je fais quelque grande sottise, je me dis: mon Dieu ! si elle le savait ! quand je fais quelque chose de bien, je me dis: voilà qui me rapproche d'elle en esprit... » (18 août i857.)

Et souvenez-vous encore de tant de vers d'adoration.

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE IIQ

de reconnaissance, de joie et de délivrance, — je choisis :

Quand chez les débauchés l'aube blanche et vermeille

Entre en société de l'idéal songeur,

Par l'opération d'un mystère vengeur

Dans la brute assoupie un Ange se réveille (i).

Ange plein de bonheur, de joie et de lumières,

David mourant aurait demandé la santé

Aux émanations de ton corps enchanté ;

Mais de toi je n'implore, Ange, que tes prières,

Ange plein de bonheur, de joie et de lumières (2).

Nous mettrons notre orgueil à chanter ses louanges, Rien ne vaut la douceur de son autorité ; Sa chair spirituelle a le parfum des Anges, Et son œil nous revêt d'un habit de clarté (3).

Il eût fallu vraiment que Mmc Sabatier n'eût ni cœur, ni esprit pour ne pas s'émouvoir d'un culte qui la célébrait avec tant de constance et si magnifiquement. Comment Baudelaire fut invité à lever le masque, il nous l'apprend lui-même :

« Ah ! le petit monstre ! elle m'a glacé, un jour que, nou s étant rencontrés, elle partit d'un grand éclat de rire à ma face, et me dit : Etes-vous toujours amoureux de ma sœur et lui écrivez-vous toujours de superbes lettres"} » (18 août 1857.}

Baudelaire n'avait jamais cessé de fréquenter au salon de la rue Frochot, et ce serait faire injure à la

(1) V 'Aube spirituelle .

(2) Réversibilité.

(3) Que diras-tu ce soir, pauvre drue solitaire?

perspicacité féminine que de supposer que son cher secret n'avait pas été, dès longtemps, pénétré.

Le billet du 18 août 1807, auquel nous avons fait deux emprunts déjà, mandait encore (il s'agissait du procès des Fleurs du mal, et faisant allusion aux récentes poursuites dont Madame Bovary avait été l'objet) : « Flaubert avait pour lui l'Impératrice, il me manque une femme. » Nous ne savons si Mme Sabatier tenta ou fit tenter aucune démarche auprès des juges dont Baudelaire lui envoyait les noms. En revanche, il est certain qu'elle lui marqua, presque aussitôt, l'intérêt le plus direct, car la lettre du 3i août nous place en face du fait accompli.

Hélas ! Baudelaire s'était cruellement mépris sur la puissance d'illusion qu'il lui restait en amour ; la réalité d'un joui avait suffi pour anéantir les rêves de cinq années ; à devenir femme pour lui, l'ange avait perdu ses ailes...

Vainement M,n0 Sabatier tente de s'abuser ellemême par les protestations de la plus ardente passion :

« Aujourd'hui je suis plus calme. L'influence de notre soirée de jeudi se fait mieux sentir. Je peux te dire, sans que tu me taxes d'exagération, que je suis la plus heureuse des femmes, que jamais je n'ai mieux senti que je t'aime, que je ne t'ai jamais vu plus beau, plus adorable, mon divin ami, tout simplement. Tu peux faire la roue, si ceci te flatte, mais ne va pas te regarder ; car, quoi que tu fasses, tu n'arriveras jamais à te donner l'expression que je t'ai vue une seconde. Maintenant, quoi qu'il arrive, je te verrai toujours ainsi, c'est le Charles que j'aime ; tu pourras impunément serrer tes lèvres et rapprocher tes sourcils sans que j'en prenne souci, je fermerai les yeux et je verrai l'autre... » (Réponse à la lettre du 18 août 67).

MADAME SABATIER, D'APRÈS RICARD (La frmme au Chien)

Le désenchantement de son amant s'avère complet. Témoin, si l'on vent lire entre les lignes, cette lettre que je donne presque en entier, parce qu'on y trouve des aveux qu'aucun commentaire n'oserait souligner, et parce qu'elle constitue un document des plus significatifs sur l'homme intime :

3i août 1857.

« J'ai détruit le torrent d'enfantillages amassé sur ma table. Je ne l'ai pas trouvé assez grave pour vous, chère bien-aimée. Je reprends vos deux lettres, et j'y fais une nouvelle réponse.

» 11 me faut, pour cela, un peu de courage, car j'ai abominablement mal aux nerfs, à en crier, et je me suis réveillé avec j l'inexplicable malaise moral que j'ai emporté hier soir de chez vous.

«... Manque absolu de pudeur...

» C'est pour cela que tu m'es encore plus chère.

« — Il me semble que je suis à toi depuis le premier jour ou je t'ai vu. Tu en feras ce que tu voudras, mais je suis à toi de corps, d'esprit et de cœur. »

» Je t'engage à bien cacher cette lettre, malheureuse ! Sais-tu réellement ce que tu dis ? Il y a des gens pour mettre en prison ceux qui ne payent pas leurs lettres de change ; mais les serments de l'amitié et de l'amour, personne n'en punit la violation.

» Aussi je t'ai dit hier : vous m'oublierez, vous me trahirez ; celui qui vous amuse vous ennuiera. Et j'ajoute aujourd'hui : celui-là seul souffrira qui, comme un imbécile, prend au sérieux les choses de l'âme. Vous voyez, ma belle chérie, que j'ai d'odieux préjugés à l'endroit des femmes. Bref, je n'ai pas la foi ; vous avez l'âme belle, mais, en somme, c'est une âme féminine.

Voyez comme en peu de jours notre situation a été bouleversée. D'abord nous sommes tous les deux possédés de la peur d'aflliger un honnête homme qui a le bonheur d'être toujours amoureux. Ensuite nous avons peur de notre propre orage,

122 CHARLES BAUDELAIItE

parce que nous savons (moi surtout) qu'il y a des noeuds difficiles à délier.

» Et enfin, enfin, il y a quelques jours tu étais une divinité, ce qui est si commode, ce qui est si beau, ce qui est si invio* lable. Te voilà femme maintenant. Et si, par malheur pour moi, j'acquiers le droit d'être jaloux ! Ah ! quelle horreur, seulement d'y penser ! Mais avec une personne telle que vous, dont les yeux sont pleins de sourires et de grâces pour tout le monde, on doit souffrir le martyre !

» La seconde lettre porte un cachet d'une solennité qui me plairait, si j'étais bien sûr que vous la comprenez : Never meet or never part ! Cela veut dire positivement qu'il vaudrait bien mieux ne s'être jamais connu, mais que, quand on s'est connu, on ne doit pas se quitter : sur une lettre d'adieux, ce cachet serait très plaisant.

» Enfin, arrive ce qui pourra ! je suis un peu fataliste ; mais ce que je sais bien, c'est que j'ai horreur de la passion, — parce que je la connais, avec toutes ses ignominies. Et voilà que l'image bien-aimée, qui dominait toutes les aventures de la vie, devient trop séduisante.

» Je n'ose pas trop relire cette lettre ; je serais peut-être obligé de la modifier ; car je crains bien de vous affliger. 11 me semble que j'ai dû laisser percer quelque chose de la vilaine partie de mon caractère.

» Adieu, chère bien-aimée. Je vous en veux un peu d'être trop charmante. Songez donc que, quand j'emporte le parfum de vos bras et de vos cheveux, j'emporte aussi le désir d'y revenir. Et alors, quelle insupportable obsession!

» Charles (i). »

(i) La correspondance de Baudelaire avec Jeanne Duval ayant été détruite (un seul billet dans les Lettres, 17 décembre 1859), on ne connaît de lettres d'amour signées de son nom que les billets à Mme Sabatier et une lettre à Mmo Marie X.,. publiée dans le Journal par M. Jules Claretie (Recueillie par les Lettres).

Il a dû en coûter au poète d'écrire à une maîtresse delà veille cette lettre d'une si cruelle franchise, et qui devait frapper de mort toutes ses espérances de bon-

L'aventure dont ce dernier billet semble l'épilogue, — et sur laquelle il nous renseigne seul, — est fort banale : Baudelaire avait rencontré M"lc Marie X., un modèle, chez un artiste de ses amis. Un jour, il lui avoua qu'il l'aimait. Elle lui répondit que son cœur était pris et s'abstint de le revoir.

Mais en revanche la lettre, outre que la forme en est fort belle, nous fournit de précieuses indications sur les tendances spiritualistes et les illusions avides que Baudelaire apportait dans l'amour, et par là, elle corrobore le témoignage des billets à Mme Sabatier. Ici et là, c'est d'ailleurs, non seulement les mêmes sentiments, mais aussi le môme ton et par endroits même, les mêmes termes : « Pour vous, Marie, je serai fort et grand. Gomme Pétrarque j'immortaliserai ma Laure. Soyez mon ange gardien, ma Muse et ma Madone, et conduisez-moi dans la route du Beau. » Toutefois il faut signaler, dans la lettre à Marie X., un mot dont la brutalité traduit de façon particulièrement nette, et en dépit de la forme négative de la phrase, l'horreur dégoûtée que Baudelaire, hors auprès de sa Vénus noire, avait vouée aux choses de la chair : « Soyez tranquille, vous êtes pour moi un objet de culte, et il m'est impossible de vous souiller ; je vous verrai toujours aussi radieuse qu'avant. » Rarement aussi le mysticisme religieux que Baudelaire apporta dans l'amour, ne s'est aussi franchement accusé que dans cette déclaration : « Je vous aime, Marie, c'est indéniable; mais l'amour que je ressens pour vous, c'est celui du chrétien pour son Dieu ; aussi, ne donnez jamais un nom terrestre, et si souvent honteux, à ce culte incorporel et mystérieux, à cette suave et ebaste attraction qui unit mon âme à la vôtre, en dépit de votre volonté. Ce serait un sacrilège... »

heur. Comme il fallait qu'il y (Vit poussé par ce besoin de sincérité à outrance où il faut reconnaître un instinct de loyauté el de noblesse ! Mais quelle douleur pour lui-même que cette faculté d'analyser les sentiment si compliqués qui se disputaient son âme. Dans le passage où il parle de son horreur de la passion, dont il connaît toutes les ignominies, on entrevoit le perpétuel combat qui tortura la vie du poète de Spleen el Idéal.

Aucun reproche dans la réponse de la maîtresse, mais une plainte désolée, qui alterne avec la réflexion que lui suggère l'étrange conduite de son amant :

« Tenez, cher, voulez-vous que je vous dise ma pensée, pensée cruelle et qui me fait bien du mal ? C'est que vous ne m'aimez pas. De là viennent ces craintes, cette hésitation à contracter une liaison qui, dans de semblables conditions, deviendrait une source d'ennuis pour vous, et un supplice continuel pour moi. N'en ai-je pas la preuve dans une phrase de votre lettre ? Elle est tellement explicite qu'elle me glace le sang. — Bref, je n'ai pas la foi. — Vous n'avez pas la foi ! mais alors l'amour vous manque. Que dire à cela ? N'est-ce pas la clarté même ? 0 mon Dieu ! que cette idée me fait souffrir et que je voudrais pleurer sur ton sein ! Il me semble que cela me soulagerait. Quoi qu'il en soit, je ne changerai rien à notre rencontre de demain. Je veux vous voir, ne fût-ce que pour m'essayer à mon rôle d'amie. Ah ! pourquoi avez -vous cherché à me revoir ?

» Votre bien malheureuse amie. »

Dans les conditions désastreuses qu'il avouait luimême, l'amour de Baudelaire ne pouvait qu'allei en s'affaiblissant. On en suit la décroissance fatale et rapide dans les billets suivants de sa maîtresse. Je les choisis entre beaucoup d'autres, parce qu'ils marquent

d'une façon bien caractéristique les moments principaux d'une crise qui ne pouvait avoir pour dénouement qu'une rupture plus ou moins prompte. Après quelques capricieux retours, la pauvre femme écrit à son amant, qui la fuit de plus en plus :

« Quelle comédie ou plutôt quel drame jouons-nous ? Car mon esprit ne sait quelles conjectures faire, et je ne vous cacherai pas que je suis très inquiète. Votre conduite est tellement étrange, depuis quelques jours, que je n'y comprends plus rien. C'est trop de subtilité pour une lourdaude de ma trempe. Eclairez-moi, mon ami, je ne demande qu'à comprendre. Quel mortel froid a soufflé sur cette belle flamme ? Est-ce simplement l'effet de sages réflexions ? Gela vient un peu tard. Hélas 1 n'estce pas ma très grande faute ? Je devais être grave et réfléchie, quand vous vîntes à moi. Mais que voulez-vous ? Quand la bouche tremble et que le cœur bat, les saines pensées s'envolent...

» Votre lettre m'arrive. Inutile de vous dire que je m'attendais à ce qu'elle me dit. Ainsi, nous n'aurons que le plaisir de vous posséder quelques instants ! C'est très bien, comme il vous plaira. Je n'ai pas l'habitude de trouver mauvais ce que font mes amis. Il paraît que vous avez une peur terrible de vous trouver en lête-à-tète avec moi. Ce serait pourtant si nécessaire ! Vous en ferez ce que vous voudrez. Quand ce caprice sera passé, écrivez-moi ou venez. Je suis indulgente, et je vous pardonnerai le mal que vous me faites.

» Je ne résiste pas au désir de vous dire quelques mots au sujet de notre brouille. Je m'étais cependant dicté une conduite pleine de dignité, et il ne s'est pas écoulé une journée entière que déjà la force manque à mon cœur, et cependant, Charles, ma colère était bien légitime. Que dois-je penser quand je te vois fuir mes caresses, si ce n'est que tu penses à l'autre, dont l'âme et la face noires viennent se placer entre nous? Enfin, je me sens humiliée et abaissée. Sans le respect que j'ai pour moi, je te dirais des injures. Je voudrais te voir souffrir. C'est que

126 CHAULES BAUDELAIUE

la jalousie me brûle, el qu'il n'est pas de raisonnement possible dans de semblables moments. Ali! clier ami, je soubaite que vous n'en souffriez jamais. Quelle nuit j'ai passée, et combien j'ai maudit cet amour cruel !

» Je vous ai attendu toute la journée... Dans le cas où le caprice vous pousserait demain vers la maison, je dois vous prévenir que je ne serai jamais chez moi que d'une beure à trois, ou, le soir, de huit jusqu'à minuit.

» Bonjour, mon Charles. Comment se comporte ce qui vous reste de cœur? Le mien est plus tranquille. Je le raisonne fortement afin de ne pas trop vous ennuyer de ses faiblesses. Vous verrez! Je saurai le contraindre à descendre à la température que vous avez rêvée. Je souffrirai très certainement, mais, pour vous plaire, je me résignerai à supporter toutes les douleurs possibles.

C'est à cette abnégation courageuse qu'après tant de traverses, tant d'alternatives de chagrin et de joie, d'attendrissement et de colère, le cœur de la pauvre femme s'arrêta enfin pour y trouver un peu de calme et de sérénité. Mme Sabatier accepta d'être une amicale et maternelle conseillère. Témoin ce dernier billet, où elle emprunte le ton dont Asselineau exhortait le poète au travail :

« Etes-vous plus gai, et le drame prend-il tournure ? J'ai peur, très cher, que vous travailliez très peu, et ce serait fâcheux pour le public et malheureusement pour vous, parce que je crois voir, dans le projet que vous m'avez développé, un élément de succès. Je suis persuadée qu'en moins de quinze jours d'un travail un peu suivi, vous en viendriez à bout. Mais, bah ! vous n'en ferez rien. Il faudrait, pour cela, renoncer à l'opium, à toutes les fantaisies qui vous passent par la tète et vous accrochent à chaque pas. Je perds mon temps et ma peine à vous prêcher ; comme, après tout, vous n'en ferez que ce qui vous plaira, je n'ai pas trop de remords de mon petit sermon. Ceci

posé, il faut que vous sachiez que, lorsque la fantaisie vous prendra de me voir, vous pourrez venir me dire bonjour. —

Votre amie ».

Il faut ajouter, pour clore ce roman, que Baudelaire continua d'aller rue Frocliot le dimanche jusqu'à son départ pour la Belgique. A travers ses lettres, nous le voyons souvent désireux de gâter son ancienne amie, quêtant pour elle un encrier, un éventail, quelque babiole rare aux éventaires des marchands de curiosités. Un jour il lui écrit : « Je vous embrasse comme un très ancien camarade que j'aimerai toujours. (Le mot camarade est un mensonge, il est trop vulgaire et il n'est pas assez tendre) » (2 mai 1808). Il dit vrai. Un sentiment complexe, où entraient sans doute de la gratitude, de la compassion, et la conscience de ses torts, lui faisait Mmo Sabatier particulièrement chère. Pour elle, elle lui garda toujours un coin dans son cœur : quand on le ramènera de Bruxelles, mourant et paralysé, Mme Sabatier sera, à la maison de la rue du Dôme, parmi ses visiteuses les plus empressées et les plus assidues.

L'accueil fait aux Fleurs du mal par le public lettré semblait ouvrir à Baudelaire une carrière nouvelle. Les directeurs de revues et les éditeurs allaient se disputer ses manuscrits, le solliciter de produire avec un redoublement d'activité.

Quelques jours après son procès, le Présent (i), auquel il avait donné précédemment plusieurs poésies, publiait, sous ce titre, Poèmes nocturnes (2), six mor-

(1) Un billet inédit d'Asselineau à Monselet explique : « L'histoire de notre arrivée au Présent est un fait assez comique : c'est Baudelaire qui nous y entraîne tous pour faire pièce à la Revue Française qu'il a prise en exécration depuis que Morel a retardé mon article sur les Fleurs... On paie quatre sous la ligne au Présent, on attend un peu, mais il paraît que ça se tire. Les intrigants tels que Baudelaire et Barbara arrivent à des avances de 200 francs. — Du reste, gens polis et bien élevés... »

(2) Deux ans plus tôt, les deux premiers spécimens de cette série nouvelle avaient paru dans un petit livre intitulé : Fontainebleau, paysages, légendes, fantaisies. (Paris, Hachette, i855.) La publication de cette série se poursuivit, à des intervalles irréguliers, de 1857 jusqu'en 1867, dans le Présent, V Artiste, la Presse, la Revue de Paris, le

ceaux de prose : le Crépuscule du soir, la Solitude, les Projets, Y Horloge, la Chevelure, V Invitation au voyage.

Ces poèmes en prose, d'une conception toujours originale et d'une forme souvent exquise, sont assurément, après les Fleurs du mal, la plus précieuse partie de son œuvre. Il y a, par endroits, atteint à la perfection, et Sainte-Beuve ne leur a pas marchandé des éloges qu'il n'avait pas osé accorder publiquement aux poésies.

Dans le dernier semestre de cette même année 1807, Baudelaire écrivit plusieurs opuscules d'ingénieuse critique : Quelques caricaturistes français et Quelques caricaturistes étrangers (le Présent, octobre 1857), sans parler de poésies nouvelles qui parurent dans la même revue et d'une étude intitulée : Gustave Flaubert Y Artiste, 18 octobre 1807 .

Si l'on se rappelle que, dans les premiers mois de la même année, les Nouvelles histoires extraordinaires et les Fleurs du mal avaient déjà paru, on reconnaîtra que ce moment a été le plus brillant de toute sa carrière littéraire.

Cette activité à produire et à publier se soutint pendant les quatre années suivantes. En i858, parurent un nouveau volume de la traduction d'Edgar Poe, les Aventures d'Arthur Gordon Pym, et la première parlie d'un ouvrage qui occupa le poète pendant plusieurs années : les paradis \hi ii iciii.s i) — de l'idéal ar-

Figaro, le Boulevard, Y Indépendance belge, la Revue nationale (Voir le détail des dates dans la bibliographie La Fizelière et Dccaux).

(1) Les Paradis artificiels parurent en 1860; leur pu-

l3o CHARLES BAUDELAIRE

tifigiel, Li HA.SCHICH Revue contemporaine, septembre i858 .

Tandis qu'il publiait les traductions partielles d'Edgar Poe, quelques poésies qu'il donnait à plusieurs revues, entre autres, \& Chevelure, les Petites vieilles et surtout le Voyage, accroissaient encore sa réputation.

En mai i85q, parut, dans Y Artiste, la belle étude intitulée : Théophile Gautier, précédée de la fameuse lettre où Victor Hugo écrivait . « Vous créez un frisson nouveau. »

Baudelaire était arrivé au faîte de sa renommée. La jeune génération des littérateurs et des artistes le proclamait un de ses maîtres (i). Son éditeur, Poulet-

blication fut retardée (V. les Lettres, passim), par une tribulation étrange et assez peu connue qu'eut à subir le poète : la réclame faisait déjà des siennes à cette date, et Poulet-Malassis ne demandait rien moins à son auteur que de consentir à ce que certaine marque de haschisch, fabriquée par un pharmacien bruxellois, figurât au bas d'une page de l'ouvrage. Cette publicité aurait été payée à l'éditeur par deux cents exemplaires souscrits. Finalement ce projet bizarre fut abandonné.

(i) « C'est alors que je l'ai vu, surtout, — dans cette deuxième période de sa vie, — bien différente de la dernière, où le mal et quelquefois la misère noire abattirent enfin cet indomptable. Vers cette époque il devait avoir trente-cinq à trente- huit ans. Toujours vêtu de noir, il portait une sorte de vareuse, mais d'une forme cherchée et très élégante, une cravate très ample et coquettement nouée sous un large col de chemise, qui laissait voir le col blanc et lisse. Quelques-uns d'entre nous, pour cette raison, l'appelaient c le guillotiné » ; d'autres « le prêtre ». En vérité il avait quelque chose d'ecclésiastique. Lui nous

ETUDE BIOGRAPHIQUE IOl

Malassis, lui écrivait, sur le ton enjoué dont il avait T habitude :

« ]Sous avons fait hier Un dîner du baron d' Holbach avec Saint-Albin, Leconte, Chennevières, Dussieux, Hamel, et où il n'a été question que de Dieu, du pape, de Mirabeau et de vous, homme glorieux... Je vous. serre la main parce que

a L'amitié d'un grand homme est un bienfait des Dieux (i). »

appelait les « Ephèbes » ou les « Eliacins ». Tantôt il nous choyait, nous donnait des conseils d'un air paternel qui était bien la chose la plus comique du monde ; tantôt il nous rudoyait et nous faisait des plaisanteries féroces. Mais comme nous admirions sa faconde sèche et libre, quand il daignait parler d'art, et comme nous écoutions, bouche bée, les théories qu'il voulait bien répandre ! » 1 . [Emile de Molènes), La Liberté, 23 septembre 87. C'est vers cette date encore que Baudelaire fit la connaissance de Léon Gladel qui devint aussitôt son élève et l'honora toujours, on sait avec quelles reconnaissance et constance ; la préface des Martyrs ridicules parut le io octobre 18C1 dans la Revue fantaisiste (V. à V Appendice, IV, l'article Chez feu mon maître.)

(1) V. cette lettre (27 septembre i85o) à Y Appendice, et la réponse de Baudelaire dans les Lettres (rr octobre i85q.)

Quand Poulet-Malassis s'établit à Paris, rue de Richelieu, il s'y fit aménager une boutique d'un goût charmant. <( Au-dessus d'élégantes bibliothèques de chêne, se détachait une suite de médaillons peints à la fresque sur fond brun, représentant une partie des auteurs édités par la maison, Monselet, Hugo, Gautier, Champfleury, Banville, Baudelaire, Babou, Asselineau... » (Comte G. de Contactes, Le Livre, n° du 10 mars 188/j.)

Ce médaillon de Baudelaire, à l'huile sur carton, par

l32 CHARLES BAUDELAIRE

(Iode production active, sa collaboration à la Revue contemporaine et à la Revue française avaient amélioré la situation pécuniaire du poète. Il y eut, à cette date, une courte trêve aux difficultés que sa pauvreté lui suscitait sans relâche. Déjà, le 3 novembre i858. il avait pu écrire à Poulet-Malassis :

« Je prépare toujours ma double installation nouvelle ; car, alors je réparerai seize ans de fainéantise. La rue Beautreillis et Ilonfleur. Je suis allé voir le local. Il est perché au-dessus de la mer, et le jardin lui-même est un petit décor. Tout cela est fait pour l'étonnement des yeux. C'est ce qu'il me faut (i).

A. Lafond, demeura en la possession de Poulet-Malassis jusqu'à sa mort (1878). Le célèbre éditeur avait possédé longtemps un autre portrait de son ami, — celui de Courbet (qu'a reproduit le Charles Baudelaire d'Asselineau) — acquis pour 5oo francs du maître d'Ornans, en i858, et dont ses embarras financiers l'obligèrent à se défaire. Manet, qui professait pour Baudelaire autant de reconnaissante amitié que d'admiration, eut désiré vivement acquérir ce portrait : il offrit à Malassis de le lui échanger contre un tableau de lui : « une femme en costume de majo, couchée sur un divan rouge... » qu'a gravée Bracqucmond. Mais l'éditeur, trop pressé d'argent pour pouvoir accepter cette offre, céda la toile pour 3. 000 fr. à M. de Bryas. Elle est aujourd'hui au Musée de Montpellier. Il en est plusieurs fois question dans les lettres données à V Appendice.

(1) La maison de Mnle Aupick à Ilonfleur. Une lettre, écrite par elle à Asselineau, en 1868 ou 1869 (sa correspondance porte rarement l'indication du millésime), contient sur ce logis quelques détails intéressants : « Il faut que vous connaissiez ces lieux que Charles a habités, qu'il aimait et qu'il appelait la maison-joujou, tant c'est petit î Le général avait fait bâtir ceci simplement comme

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE l33

Dans l'appartement de la rue Beautreillis, Baudelaire habitait avec Jeanne Du val. Il ne tarda pas à le quitter, pour aller occuper, à Neuilly, un domicile dont l'indication précise ne se trouve pas dans sa correspondance. Mais il n'y resta que peu de temps ; nous avons dit plus haut quel triste motif l'obligea de renoncer à la vie commune. On ne peut trop louer, en cette circonstance comme en beaucoup d'autres, le sentiment de dignité que le poète gardait au milieu des cruelles gênes de sa vie.

C'est en quittant Neuilly qu'il vint se loger à l'hôtel de Dieppe, rue d'Amsterdam, 22. Il y occupait une chambre des plus modestes qu'il garda jusqu'à son départ pour la Belgique. Le tapage incessant de la rue d'Amsterdam est de nature à troubler le recueillement

un pied-à terre, où nous ne devions passer que trois mois de l'année. Je n'ai que trois chambres à coucher : celle du général, la mienne, celle de Charles. Dans la solitude absolue où je vis, je n'ai aucun plaisir à vous offrir, mes amis ; mais vous aurez sous les yeux une vue splendide. La position de ma chaumière est admirable. Je ne crains pas de vous la vanter à l'avance ; c'est une vue exceptionnelle. » M'ne Aupick a vécu heureuse dans cette paisible retraite, pendant de longues années. Grâce à la simplicité de ses goûts, elle put se résigner au train de vie fort modeste qui succédait à la large existence qu'elle avait menée jusqu'en i85^ (époque de la mort de son mari), comme femme d'un général de division et d'un ambassadeur. Avec des ressources exiguës, — cinq mille francs de rente au plus, — une rigoureuse économie lui permettait de r parfois les dettes de son tils, quand le sacrifice devenait inévitable, et de bien recevoir les amis qui venaient la visiter.

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du travailleur le plus acharne, mais Baudelaire n'écrivait guère dans sa chambre, et la proximité de la gare de l'Ouest lui était fort commode, quand il voulait partir pour Honfleur, où Mmc Aupick, avec laquelle il s'élait réconcilié dès la mort du général (i\ vivait dans une bourgeoise retraite.

Il allait à Honfleur, en toute saison, même au cœur de l'hiver, jouir d'un repos favorable au travail et surtout de la tendresse de sa mère qu'il n'avait jamais jamais cessé de chérir, du fond de l'âme. Quand elle l'eut perdu, Mme Aupick se reportait avec attendrissement au temps où elle le possédait dans « sa chaumière » . Ce souvenir était le seul bonheur qui lui restât. Elle écrivait à son confident habituel, Asselineau :

« Je pense bien souvent à Mon cœur mis à nu et au moment où je rentrerai en possession de ces pages où je vivais avec lui, en le lisant. Mais nous sommes bien plus ensemble ici, dans cette solitude, qu'à Paris. Comme je l'aime et le regrette ici, tout à mon aise ! Je vous montrerai la place où, en étendant les bras devant le ciel et la mer, il m'a dit maintes et maintes fois: «Oh ! si je n'avais pas de dettes, comme je serais heureux \-à ! »

Les dettes 1 C'était là, en effet, la triste raison qui retenait ou rappelait son fils à Paris.

Il était entré dans la vie littéraire avec un passif de trente mille francs, mais ce chiffre s'était grossi sans cesse, chose inévitable puisqu'il n'avait gardé de son

(i) M. Féli Gautier a publié parmi ses Documents sur Baudelaire (Mercure de France, i5 janvier 1905), le testament du général Aupick qui, disons-le en passant, témoigne d'une âme noble et chrétienne. — Son beau-fils n'y est pas même nommé.

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE l35

patrimoine qu'un revenu à peine suffisant pour sa subsistance, et que ses livres, en raison même de leur caractère exclusivement littéraire, ne pouvaient se vendre à grand nombre. Dès i858, il s'était fait faire par Poulet-Malassis des avances relativement considérables ; aussi ne put-il lui refuser sa signature le jour où son ami, dont les affaires n'avaient jamais été prospères et qui ne disposait que d'un capital très restreint se vit obligé de la lui demander.

Bientôt, engagé dans de nombreuses opérations de librairie qui ne lui donnaient pas les bénéfices immédiats qu'il en attendait, Poulet-Malassis fut menacé de la faillite. Il tomba dans un découragement que le poète s'efforçait de combattre, quoiqu'il lui fût difficile de se préserver lui-même, car ses dettes personnelles s'accroissaient toujours. La solidarité d'intérêts, qui le liait à son éditeur, lui faisait doublement redouter une catastrophe. Il lui écrivait, quelques mois plus tard : « Quelle belle époque que celle où il n'y aura plus de navette ! Croiriez-vous que, malgré votre promesse, je suis inquiet ? car mon impuissance à payer serait absolue (i). )> Pourtant, il avait la prétention de régler sar-nt sa dépense, et Poulet-Malassis ayant fait part à un ami commun du souci que lui donnaient l'imprévoyance du poète et « son désordre dans ses affaires », celui-ci s'en plaignit par cette fière protestation (2) :

(1) Lettre du i3 juin i85o.

(2) Lettre du 27 septembre 1860. V. encore passim, dans les Lettres. Par exemple :

« J'ai lu à Paris des lettres de vous où il y avait du découragement. Si vous vous découragez, alors vous

l36 CHARLES BAUDELAIRE

« Quand vous aurez trouvé un homme qui, libre à dix-sept ans, avec un goût excessif des plaisirs, toujours sans famille, entre dans la vie littéraire avec 3o.ooo francs de dettes, et, au bout de vingt ans, ne les a augmentées que de 10.000, et, de plus, est fort loin de se croire abruti, vous me le présenterez et je saluerai en lui mon égal. »

Mais quelle que fût sa fermeté, le poète ne cachait pas combien ces odieux tracas d'affaires gâtaient sa vie, entravaient son travail. « Aujourd'hui encore, écrit-il trois mois plus tard, journée terrible, passée dans les rues, billets protestés (i). »

Le nœud coulant, qui les étreignait tous deux, se resserrait de plus en plus. Un moment vint, où Baudelaire, resté à Paris pour veiller aux intérêts communs, pendant que son ami était retenu à Alençon par

courrez de vrais dangers. Je ne veux pas que vous perdiez la tète pour si peu, rappelez-vous que ce n'est pas seulement l'égoïsme qui parle, mais l'amitié » (avril i85o). Parfois Poulet-Malassis, aigri par la perspective d'un désastre imminent, se soulage par des récriminations injustes contre son compagnon d'infortune. Mais celui-ci ne se laisse jamais entraîner aux représailles. Tout au contraire il lui répond avec une douceur résignée et vraiment touchante chez un homme si prompt d'habitude à se révolter contre les offenses. « Vous essayez, dans votre lettre, de me faire sentir votre mauvaise humeur, fort légitime d'ailleurs. C'est inutile, je soutire suffisamment de tout ce qui est arrivé, et j'ai reçu trop de services de vous pour garder souvenir d'autre chose . » Mais il faut lire la longue suite des lettres à « Goco-Malperché » pour pouvoir admirer, comme elles le méritent, la constance d'âme et la générosité de cœur que Baudelaire montra dans ces circonstances difficiles.

(i) 5 décembre 1860.

les affaires de L'imprimerie, dut lui avouer sa détiv personnelle ; « Je suis désolé de vous affliger, mais, malgré le terrible mot répété si souvent, nous sombrerions, je suis contraint de vous demander peut-être l'impossible, enfin un grand acte de dévouement. » Il s'agissait sans doute de quelque engagement onéreux à prendre, sacrifice convenu d'avance entre eux, car la lettre ne fournit à ce sujet aucune explication .

Sa pénurie est devenue si douloureuse, qu'il est tenté de s'y dérober, même par la mort :

« Depuis assez longtemps je suis au bord du suicide, et ce qui me retient, c'est une raison étrangère à la lâcheté et même au regret. C'est l'orgueil qui m'empêche de laisser des affaires embrouillées. Je laisserais de quoi payer : mais encore faudrait-il des notes soignées (sic) pour la personne chargée de régler tout. Je ne suis, comme vous savez, ni pleurnicheur, ni menteur. Depuis deux mois surtout, je suis tombé dans une atonie et une désespérance alarmantes. Je me suis senti attaqué d'une espèce de maladie à la Gérard, à savoir la peur de ne plus pouvoir penser, ni écrire une ligne. Depuis quatre ou cinq jours seulement, je suis parvenu à vérifier que je n'étais pas mort de ce côté-là. C'est un grand point (i). »

Cette existence intolérable pour un homme de lettres à qui la sécurité d'esprit est nécessaire, ce supplice incessant de mêler des préoccupations pécuniaires au travail littéraire, désintéressé entre tous, se prolongea jusqu'aux derniers mois de 1861, époque de la faillite de Poulet-Malassis.

Libéré du souci périodique qui entravait sa vie, le poète restait grevé d'une] dette considérable envers son

(1) Décembre 1860.

„eur, et sa délicatesse le faisait souffrir de l'impos- .îbilité où il se trouvait de remplir les engagements pris envers un ami malheureux.

Il est vrai que celui-ci avait entre les mains, comme éditeur et aux termes de leurs traités, un gage qui lui répondait très largement de sa créance. Au premier avis de la catastrophe inévitable et prochaine, Baudelaire s'était empressé de lui proposer cette ressource extrême : « Dans le cas de désastre, pensez aux Fleurs et aux Paradis, auxquels j'attache de l'importance (1 . o Le poète n'aurait eu qu'un moyen immédiat de venir au secours de son ami, c'eût été de gagner avec de nouvelles œuvres assez d'argent pour rembourser les avances qu'il avait reçues.

En 1860, il avait espéré tirer une petite somme d'une traduction du Calumet de Paix, qui lui était demandée par un Américain, M. Robert Stœpel, compositeur d'une symphonie sur l'œuvre de Longfellow, pour être déclamée, nous dit l'ouvrage de Pincebourde, en manière d'intermèdes explicatifs. Mais ce projet, qu'atteste la pièce LXXXY des Fleurs du mal (édition définitive), n'aboutit pas.

Il ne fut pas plus heureux avec la belle édition illustrée qu'il rêvait de consacrer à Edgar Poe (2), non plus qu'avec l'album des Vues de Paris de Méryon, où il eût aimé à glisser « les rêveries philosophiques d'un flâneur parisien (3) » .

(1) Lettres 16 janvier 1861.

(2) Id. i3 juillet 1860.

(3) ld. passim, et notamment 8 janvier, 16 février, avi

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE i3q

Enfin il s'était flatté, de longues années, de tirer des ressources importantes du théâtre (i) : on a trouvé,

L'aquafortiste Méryon, par son talent comme par son malheur, mérite d'être placé au premier rang des grands artistes que Baudelaire signala, — je dirais volontiers : dénonça — à l'ignorance et à l'indifférence de la foule. Mais Baudelaire ne se contenta pas de lui rendre justice dans Peintres et Aquafortistes et dans le Salon de 1859, il s'ingénia encore à lui faire acheter, par le ministère, des exemplaires de ses Vues de Paris, — et il y réussit.

Ces traits de générosité ne sont point rares dans la vie de Baudelaire d'ailleurs. On sait avec quelle chaleur il prit puhliquement la défense de Daumier, alors traité en sauvage ; de Delacroix, si fort attaqué ; de Manct, conspué ; de Wagner, insulté ; de tant d'autres encore, morts ou vivants, amis ou inconnus. « Que de journées il a perdues, écrit Asselineau, — perdues pour le travail, — à placer la copie d'un ami, à le conduire chez un éditeur ou chez un directeur de théâtre ! Le pauvre Barbara le savait ; Barbara qu'il avait adopté à cause de son bumeur rétive, et qu'il aimait pour sa persévérance et son honnêteté laborieuse. »

En i865, dans l'exil, déjà en proie aux affres du mal qui l'emportera, alors qu'il ne travaille plus qu'avec une difficulté souvent extrême, il n'hésite pas à quitter ses manuscrits en cours et à secouer ses préoccupations de but ordre, pour venger, au risque de se faire un ennemi du « prince des critiques », Byron et Heine que Jules Janin a cruellement maltraités dans son feuilleton de V Indépendance belge. (V. dans Œuvres Posthumes, Lettre à fuies Janin et encore Une lettre de Baudelaire à Jules Janin, Gil Blas, '\ lévrier 1906, sous notre signature),

(1) Mentionnons que, selon M. Cousin, Baudelaire aurait eu, vers 1848, l'idée d'écrire des vaudevilles, et que, selon M. Philippe Berthclot, il aurait lu à Louis Ménard un drame : Masaniello « qui ne parut jamais ».

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dans ses papiers, les scénarios assez détaillés d'un mélodrame, Y Ivrogne (i), au sujet duquel il fut en correspondance avec Tisserant, l'acteur fameux, et d'un drame, Le Marquis du 1er Ilouzards (2), dont Paul de Molènes lui avait fourni le sujet, outre un court fragment d'un autre drame qui se serait appelé La fin de don Juan (3). Pressé par sa misère chaque jour gran-

(1) Le canevas de YIvrogne (v. à V Appendice et dans les Lettres les billets échangés au sujet de ce drame entre Baudelaire et Tisserant, Baudelaire et ilostein), renferme de très ingénieux détails. Il indique même une situation très forte, et qui alors était presque neuve au théâtre : la confession d'un assassin succombant à l'obsession du remords et se dénonçant à la justice. Mais les caractères, esquissés d'un trait trop vague, n'ont pas la personnalité nécessaire à la vie du théâtre, et l'intrigue est d'une simplicité enfantine. Il n'en faut pas moins regretter que cet énergique peintre du vice ait renoncé à traiter un sujet où il eût certainement trouvé des scènes plus originales et d'un pathétique plus littéraire que Zola dans son Assommoir, qui, du reste, offre, par sa donnée première, quelque ressemblance avec l'Ivrogne.

(2) Le sujet du Marquis du 1er Houzards a aussi sa grandeur et sa poésie. C'est, dans un jeune cœur de soldat, la lutte de l'amour d'une femme contre la fidélité à l'honneur. Mais l'intrigue ne se dégage pas, dans ce plan incomplet, des limbes de l'idée abstraite qui la renferme. Aucun des personnages n'a cette physionomie saillante et tout individuelle, qui, au théâtre, est indispensable. V. à Y Appendice, ix, 1, la rectification de Mme la comtesse de Molènes.

(3) Ce fragment est si court qu'il ne permet même pas d'entrevoir les linéaments rudimentaires d'une intrigue. On le regrette doublement quand on songe que Baude-

ÉTUDE BIOGRAPHIQUE ll[I

dissante, Baudelaire tenta sérieusement, en 1860, de donner corps enfin à des idées qu'Hostein, pressenti, avait encouragées.

Nous lisons dans sa correspondance avec Malassis, en décembre 5 g :

« Maintenant il est possible qu'à la fin du mois, je puisse vous offrir mille francs venant d'Hostein. »

Et encore, sept mois plus tard :

« Mon intention est de vous donner la moitié de la somme que je suis sûr de pouvoir tirer d'Hostein. Cette somme ne peut être que considérable. »

Mais Baudelaire n'avait aucune des qualités requises par l'art dramatique. Renonça-t-il de lui-même à des tentatives dont il n'eût pu attendre que de nouveaux déboires ? Essuya-t-il du directeur de la Gaîté un refus définitif? À partir de juin 1861, il n'est plus question, dans sa correspondance, des espoirs qu'il fondait sur sa production théâtrale.

En février 1861, après de longs atermoiements causés par le projet d'un frontispice sur lequel l'auteur et M. Bracquemond n'avaient pu se mettre d'accord (1),

laire qui, certes, avait qualité pour peindre, lui aussi, la grande figure dont furent hantés tous les maîtres de la poésie, de la mélodie et du théâtre, a écrit quelque part : (( Rien de plus beau que le lieu commun ! »

Quelle magnifique occasion il eût trouvé là de prouver triomphalement, par un nouvel exemple, la justesse de cet axiome de haute esthétique !

(i)\.passim les lettres à Poulet-Malassis (1860-61). Ce frontispice, dont Baudelaire raconte que l'idée lui en vint en feuilletant l'Histoire des danses macabres, d'Hya-

la seconde édition des Fleurs du mal avait enfin paru. Parmi les trente-cinq poëmes nouveaux, quelquesuns, Y Albatros, Y Horloge, les Petites Vieilles, le

cinthc Langlois (lettre à F. Nadar du 16 mai 1859), fut remplacé par un portrait de l'auteur.

Cependant on savait — le La Fizelière et Decaux le mentionnent (p. 367) — qu'il existait en petit nombre ((quelques épreuves d'essai de cette tentative abandonnée». Plusieurs ont passé en vente à la mort de M. Champfleury, réunies dans une plaquette unique à trente-trois ornements typographiques dessinés par Bracquemond et gravés par Sotain, qui devaient servir à l'illustration d'une luxueuse édition des Fleurs du mal, projetée par Malassis vers 1862.

Le Livre moderne (t. III, p. 85 et 129) a consacré un très curieux article à cette plaquette, aujourd'hui la propriété de M. Avery (de New- York). Nous en extrayons un passage :

« Les bandes portaient les initiales de Baudelaire, C. B., et des devises chères au poète comme : Eritis sicut Dei ou bien : Quia deceptœ errore viarum, mises en exergue autour d'un groupe d'Adam et Eve chassés du Paradis. Un fleuron, formé d'une tète de mort flanquée d'ailes de chauves -souris et de serpents, porte: Vivitur ingeniofcœtera mortis erunt. Autre part, un soleil flamboie au milieu de ces mots : Ad solem dolorosa ; enfin sur un cartouche décoratif montrant un échafaudage, on lit : Erecta modo erepta ». Une note de Ghampfleury commente : « En m'amusant à coller ces images, qui montrent comme une colla boration de Baudelaire et de Malassis, je suis frappé par les détails bibliques, mystiques et romantiques, les anges, les sabliers et les têtes de mort, les attributs maçonniques, les symboles autoritaires, les grandes épées de justicier et les plus grandes plumes encore du poète ; beaucoup de serpents, attributs de la science, beaucoup de

Voyage, plusieurs autres encore, sont au nombre des plus beaux que le poète ait composés.

L'opuscule intitulé Richard Wagner et Tannhauser [Revue Européenne, avril 1 86 1) acheva de démontrer au public compétent que Baudelaire comprenait la question du grand style, dans tous les arts; mais il ne lui valut guère — à part le modique salaire qu'il en retira, — d'autre satisfaction réelle qu'une lettre de Richard Wagner i . u *

Vers le même temps, Baudelaire donna aussi à une anthologie, qui allait paraître, les Poètes français, quelques études remarquables, surtout par une habileté très rare à présenter, sous des aspects nouveaux, les caractères essentiels du génie ou du talent de chaque poète a .

coupes de la sagesse, auxquelles Baudelaire avait sans doute soif de se désaltérer, mais qu'il approchait rarement de ses lèvres. »

Le même article donne encore une description intéressante du frontispice fameux dont Rops orna l'édition des Epaves, Amsterdam (Bruxelles), à l'enseigne du Coq, 1866, in-12, et une fort belle lettre que le grand aquafortiste avait écrit à Malassis au sujet de cette planche.

(1) V. cette lettre à Y Appendice.

(2) Les Poètes français, recueil publié sous la direction de M. Eugkne Crepet (Gide, puis Hachette, 1861-62).

Ces notices ont été réimprimées dans le tome II des œuvres complètes de Baudelaire, les Curiosités estiiéti-

es, sous cette rubrique : Réflexions sur quelques-uns de mes contemporains. Elles sont au nombre de sept, intitulées : Victor lluqo, Marceline Desbordes* Valmore, Théoph ile Gautier, Gustave Le Vavasscur, Théodore de Banville, Pierre Uupont, Leconte de Liste. On peut dire que c'est le

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Mais son principal travail, pendant ces dernières années de production active, fut de continuer deux séries d'oeuvres déjà commencées, sa traduction d'Edgar Poe et les Poèmes en prose.

Après avoir choisi, au début, dans les nouvelles du grand romancier américain, celles qui lui avaient paru les plus belles, il fit connaître successivement au public français la Genèse d'un poème, Eurêka (i864), Histoires grotesques et sérieuses (i865).

Entre temps, il publiait encore (i86i-i86/j), quelques poésies nouvelles, dont notamment Madrigal triste et la Plainte d'un Icare.

Au mois de décembre 1861, Baudelaire se porta candidat à l'un des deux fauteuils de l'Académie française, qui se trouvaient vacants alors.

On peut conjecturer avec vraisemblance que sa résolution lui fut principalement suggérée par ce désir d'étonner les autres et lui-même, qu'Asselineau, dans

travail de critique où il a le mieux montré la sûreté de son jugement dans les questions littéraires. Baudelaire avait, non sans raison, une très grande confiance dans sa sagacité de critique. A l'occasion de son étude sur Daumier, il écrivait à M. Martinet, directeur du Courrier artistique, qui lui exprimait le regret de ne pouvoir, par crainte de la censure officielle, publier intégralement le manuscrit: « Croyez que j'ai pour vous un sincère dévouement, mais je ne peux pas me soumettre à des circonstances. J'ai pris l'habitude, depuis mon enfance, de me considérer comme infaillible. » Asselineau a constaté, chez son ami, le même trait de caractère. V. à Y Appendice son Recueil d'Anecdotes.

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ses ana reconnaît avoir été constamment le motif des œuvres et des actions de son ami. Mais nul doute qu'il n'y vit aussi, outre un moyen d'affirmer publiquement la conscience qu'il avait de son talent, l'occasion de plaider, aux portes de l'Académie, la cause de la poésie trop souvent econduite.

« Vous me comprendrez facilement, écrit-il a Arsène Houssave en le priant d'annoncer « cette candidature inouïe », si je vous dis qu'étant personnellement sans espérances, j'ai pris plaisir à me faire bouc pour tous les infortunés hommesde lettres(i).»

Et encore, à Flaubert qui, tout en lui envoyant une lettre d'introduction auprès de Sandeau, s'étonne d'un acte si contraire au caractère indépendant de son ami :

« Comment navez-vous pas deviné que Baudelaire, ça voulait dire Auguste Barbier, Théophile Gautier, Banville, Flaubert, Leconte de Lisle, c'est-à dire littérature pure (2) ? »

À peine annoncée, cette résolution fit grand tapage. Ceux de ses confrères qui se piquaient de respectabilité s'étonnèrent qu'un auteur « flétri par les tribunaux », selon le mot de l'un d'eux, osât briguer l'honneur d'être admis dans l'honorable compagnie. D'autre part, la petite presse railla fort le camarade qui, désertant le camp des irréguliers, passait si effrontément à l'ennemi .') .

(1) Lettre non datée.

(2) 3i janvier 186:2. V. à Y Appendice, X, les lettres de Flaubert. Baudelaire s'était aussi adressé à Asselincau pour lui demander de le servir auprès d'Emile Augier et de Ponsard (1861, lettre non datée.)

(3) Ces attaques furent relevées dans la Revue anecdotiqae, qui défendait la candidature du plus célèbre de ses

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Avant do poser sa candidature, Baudelaire avait voulu consulter Sainte-Beuve, comme il faisait dans toutes les circonstances graves de sa vie littéraire, et son ami avait cherché à le dissuader d'une tentative qui ne pouvait aboutir qu'à un échec. Mais le poète s'obstina. En homme qui avouait tirer un de ses plus grands plaisirs de la sottise d' autrui, il se divertit fort de l'acharnement de ses détracteurs et de l'hostilité que sa candidature soulevait déjà parmi ceux dont il allait solliciter les voix. '

Il écrivit à un ami ce billet, dont la date est inconnue comme le nom du destinataire :

« Le bruit m'est revenu que ma candidature étant un outrage à l'Académie, plusieurs de ces messieurs ont décidé qu'ils ne seraient pas visibles pour moi? Mais c'est trop fantastique pour être possible (i). »

rédacteurs. On lit, dans le numéro de février 1862, cette boutade anonyme, mais où se reconnaît le ton gouailleur de Poulet Malassis : « La petite presse ne se montre, pas plus que M. Villemain, sympathique à l'auteur des Fleurs du mal; mais son opposition prend son point de départ dans un ordre d'observations étrangères à la littérature.

« 11 appert de faits non contestés que M. Baudelaire, comparé couramment au mancenilier, inspire aux marchands de vin l'idée du suicide, je! te des sorts dans les compagnies où il fréquente, et fait, pour les Kevues où il passe, comme la cavale d'Attila faisait sécher l'herbe.

« Non seulement tout cela est vrai, mais encore (les auteurs de ces articles n'ont qu'à se bien tenir) M. Baudelaire est de première force dans la pratique de l'envoùtage... et noue supérieurement l'aiguillette. »

(1) Billet cité dans l'Annuaire de la Société des Amis des livres, i883.

Asselincau a raconté l'accueil que reçut Baudelaire dans sa tournée de visites obligées.

« Il alla voir ML de Lamartine, qui l'accueillit très bien ; IL de Sacy, toujours bienveillant; M. Villemain, qui le reçut avec hauteur ; M. Viennet et quelques autres. Il nous rapportait de quelques-unes de ces audiences des récits, des mots a mourir de rire, telle, par exemple, celte définition devenue fameuse, que lui avait formulée M. Yiennet : « 11 n'y a que cinq genres, mon- « sieur : la tragédie, la comédie, la poésie épique, la satire... et « la poésie fugitive qui comprend la fable, où /excelle. »

La Revue anecdotique, de son côté, donna de piquants détails sur les dispositions fort diverses que montrèrent au téméraire candidat ceux dont il ambitionnait de devenir le collègue :

» M. Baudelaire a fait la plupart de s8s visites, mais il ne raconte guère que sa visite à M. Villemain. Ce n'a pas été, à proprement parler, une visite, mais plutôt une rencontre, et une rencontre assez vive.

« On n'a jamais dit que M. Villemain fut tout aimable ; mais la mauvaise grâce se complique encore, chez le secrétaire perpétuel, de l'appréhension que le candidat au siège vacant n'entre avec l'arrière-désir de voir prochainement vaquer le sien propre. Ce doute est partagé par M. Viennet, qui, tout en se jurant in petto un Seclet œternumque sedebit, n'oublie jamais de reconduire ]p visiteur avec cette phrase sacramentelle : « Vous n'attendrez pas longtemps mon fauteuil, monsieur, vous ne l'attendrez pas longtemps. »

« Deux attaques de M. Villemain, avec les ripostes de M. Baudelaire, donneront aux curieux le Ion du dialogue de ces messieurs :

Il faut croire que ce n'était pas « trop fantastique pour être possible », car Baudelaire ne put rencontrer ni Ponsard, pour lequel il avait demandé une lettre d'introduction à Asselincau, ni Saint-Marc Girardin, ni Legouvé.

» M. Villemain. — Vous vous présentez à l'Académie, monsieur ; combien avez-vous de voix ?

» M. Baudelaire. — M. le secrétaire perpétuel n'ignore pas, non plus que moi, que le règlement interdit à MM. les académiciens de promettre leurs voix. Je n'aurai donc aucune voix jusqu'au jour où, sans doute, on ne m'en donnera pas une.

» M. Villemain, avec insistance. — Je n'ai jamais eu d'originalité, moi, monsieur.

» M. Baudelaire, avec insinuation. — Monsieur, qu'en savezvous ? »

En revanche, le poète des Fleurs du mal fut très aimablement reçu par le poète d'Eloa. Alfred de Vigny ne connaissait que de nom Charles Baudelaire ; mais le souvenir cuisant qu'il gardait lui-même des épreuves que lui avait values l'obtention de son fauteuil sous la coupole, le portait à l'indulgence. Quand il eut lu les Fleurs du mal, ce ne furent plus seulement de courtoises paroles qu'il donna au téméraire candidat, mais aussi d'affectueux et paternels conseils, dont celui, d'ailleurs, de renoncer à son projet (i).

Cependant Sainte-Beuve saisit l'occasion, qui s'offrait, de rendre un public témoignage de- haute estime à son ami méconnu et injurié. Dans une « Causerie du lundi » intitulée : Des prochaines élections de l'Académie (2), il exposa un très judicieux plan de réforme, au sujet de la façon dont se faisaient les choix de la compagnie, dictés par des considérations politiques bien plus que par des motifs littéraires.

(1) V. C. Baudelaire et Alf. de Vigny, candidats à V Académie, étude par Eiienne Charavay, Charavay frères, éd. 1879.

(2) V. le Constitutionnel, 20 janvier 1862.

Puis, passant à l'examen des titres des divers candidats et arrivant à l'auteur des Fleurs du mal, il rendit justice à l'originalité de son talent (louange précieuse entre toutes pour Baudelaire', sans quitter toutefois le ton d'apologie dont il croyait ne pouvoir se dispenser en parlant des Fleurs du mal au public. On sait la métaphore restée célèbre qu'il trouva pour le livre tant attaqué :

« Ce singulier kiosque, fait en marqueterie d'une originalité concertée et composite, qui, depuis quelque temps, attire les regards à la pointe extrême du Kamtschatka romantique, j'appelle cela la folie Baudelaire. »

De plus, Sainte-Beuve prit soin de défendre la personne même du poète, en protestant contre l'absurde légende qui calomniait ses manières et son savoirvivre :

« Ce qui est certain, c'est que M. Baudelaire gagne à être vu ; que là où l'on s'attendait à voir entrer un homme étrange, excentrique, on se trouve en présence d'un candidat poli, respectueux, exemplaire, d'un gentil garçon, fin de langage et tout à fait classique dans les formes. »

Ravi de l'assistance que lui prêtait son puissant ami, Baudelaire s'empressa de lui écrire avec une véritable effusion de reconnaissance. Mais, dans le même billet (i),

~(i) Non content de sa lettre, Baudelaire s'était ingénié à témoigner encore sa reconnaissance à son protecteur en lui rendant publiquement ses éloges. La Revue anecdotique (n° du i5 janvier 18G2) avait publié sur l'article, Des prochaines élections de l'Académie, ces lignes sans signature :

« Tout l'article est un chef-d'œuvre plein de bonne

CHAULES BAUDELAIRE

il lui annonçait que, sauf conseil contraire de sa part, il renoncerai l à briguer le fauteuil de Scribe, optant pour celui de Lacordaire :

humeur, de gaieté, de sagesse, de bon sens et d'ironie. Ceux qui ont l'honneur de connaître intimement l'auteur de Joseph Delorme et de Volupté savent apprécier en lui une faculté dont le public n'a pas la jouissance. Nous voulons dire une conversation dont l'éloquence capricieuse, ardente, subtile, mais toujours raisonnable, n'a pas d'analogie, môme chez les plus renommés causeurs. Eh bien, toute cette éloquence familière est contenue ici. Rien n'y manque, ni l'appréciation ironique des fausses célébrités, ni l'accent profond, convaincu, d'un écrivain qui voudrait relever l'honneur de la compagnie, à laquelle il appartient. Tout y est, même l'utopie. M. Sainte-Beuve, pour chasser des élections « le vague si naturellement cher aux grands seigneurs », — pour comprendre le sel de ceci, il faut se souvenir que le prince de Broglie était can« didat contre Baudelaire, — désire que l'Académie française, assimilée aux autres académies, soit divisée en sections correspondant aux divers mérites littéraires : langue, théâtre, poésie, histoire, éloquence, roman, « ce genre si moderne, si varié, auquel l'Académie a jusqu'ici accordé si peu de place ». Ainsi, dit-il, il sera possible de discuter, de vérifier les titres et de faire comprendre au public la légitimité d'un choix.

« Hélas ! dans la très raisonnable utopie de M. Sainte- Beuve, il y a une vaste lacune : c'est la fameuse section du vague, et il est fort à craindre que ce volontaire oubli rende à tout jamais la réforme impraticable. »

Sainte-Beuve avait tout d'abord attribué ces lignes à Poule t-Malassis, alors directeur de la Revue anecdotique, et l'en avait remercié par ce billet olographe encore inédit :

a Ce 3 février, — Je suis bien touché et reconnaissant de la manière dont l'auteur de la Revue anecdotirpie a bien

<c C'était primitivement mon dessein, et si je ne l'ai pas fait, c'était pour ne pas vous désobéir et pour ne pas paraître trop excentrique... Aussi bien Lacordaire est un prêtre romantique et je l'aime. Peut-être glisserai-je, dans la lettre, le mot de romantisme, mais non sans vous consulter. »

Il avait écrit, en même temps et dans le même sens, à Vigny i . Les deux réponses ne se firent pas attendre. Elles n'étaient pas moins formelles l'une que l'autre, et conseillaient un désistement simple et total.

Sainte-Beuve écrivait même :

« Ce choix exprès du P. Lacordaire, le catholique-romantique, paraîtrait excessif et choquant, ce que votre bon goût de candidat ne veut pas faire (2). »

Sur de nouvelles instances du critique des Lundis 3 . Baudelaire se décida enfin. Il écrivit la lettre

voulu parler de l'article sur l'Académie et de l'appui qu'il

vient me donner dans cette question.

« 77 ny a eu, à la séance qui a suivi, rien de particulier,

aucune interpellation, et les choses se sont passées comme à

l'ordinaire.

« Je salue et respecte le bienveillant anonyme. »

Le passage mis en italique témoigne que Sainte-Beuve,

qui savait quel émoi ses projets de réforme avaient dû

jeter dans l'illustre compagnie, s'attendait à être pris à

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