AVANT-PROPOS
Ce livre est le développement d'un cours donné pendant le semestre d'hiver 1917-191 8 k la Faculté de philosophie de l'Université de Berne.
Nous y avons exposé notre manière personnelle de comprendre et d'interpréter Baudelaire. Mais nous avons profité d'autres travaux antérieurs dont on trouvera ici-même le résumé, les résultats. Nous avons beaucoup cité. Notre but, en effet, est de faire connaître ce grand poète, de préparer ceux qui le connaissent mal à le bien lire pour le mieux comprendre. Et, si nous reprenons souvent les mêmes pièces, les mêmes vers, c'est parce que nous les étudions sous des aspects successifs : tantôt nous y cherchons l'homme, tantôt nous y cherchons la pensée ou l'art.
Les textes dont nous nous sommes servi, sont généralement ceux des CEuvres complètes de Baudelaire, Paris, Calmann-Lévy, édition dite définitive^. Pour les Fleurs du Mal en particulier nous avons préféré l'édition van Bever, collection « Les Maîtres du livre », Paris, Crès, 1917. Cette édition, collationnée sur
1. Une très belle publication des œuvres de B., édition critique par P. P. Gautier, est actuellement en cours de publication (Paris, Nouvelle revue française).
s'est plù à se représenter lui-même comme un monstre, à se vanter d'actes qu'il n'avait jamais commis. Pour peu qu'on y réfléchisse, il est facile de voir en cette attitude, non pas uniquement l'effet d'une imagination pervertie, mais aussi un moyen de self-defence contre les imbéciles, un moyen de créer une zone interdite entre la foule et le sanctuaire intérieur. Car Baudelaire n'était point, comme les romantiques, comme cet Alfred de Musset dont il parlait avec mépris, un de ces poètes qui s'ouvrent la poitrine en public pour bien montrer les plus secrètes plaies de leur cœur. Les familiers, les compagnons de Baudelaii^, — ne disons point ses amis, — ont aidé à la formation de la légende par les anecdotes et les mots qu'ils ont recueillis et lancés dans la circulation. Ce titre même : Les Fleurs du Mal ; certaines pièces mal comprises du recueil, comme la Charogne ; le procès retentissant que le livre valut à l'auteur, voilà encore une autre source de la légende baudelairienne. Et puis, il y a les psychologues qui se sont jetés sur Baudelaire comme sur un cas extrêmement rare, comme sur un beau sujet d'analyse : ainsi M. Paul Bourget, dans une étude justement célèbre \ mais qui, rédigée à une date oii le Baudelaire intime et sincère était mal connu, d'un point de départ mal choisi
1. Essais de psychologie contemporaine, OEuvres complèLos de P. Bourget, Crilique, t. I, 1899, p. 3 s.