‹ Charles BaudelaireChapitre 2 sur 257 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

aboutit à des conclusions en partie fausses. A joutons le zèle des admirateurs maladroits ; les mauvais disciples qui exagèrent les défauts extérieurs d'un maître dont la pensée profonde leur échappe toujours, et font juger le maître par eux, comme s'il était équitable de lui reprocher ses dévots maladroits et ses sots imitateurs ! Enfin, terminons par la malveillance, la jalousie, l'amour du scandale, et nous aurons les causes de ce malentendu dans lequel, pour reprendre la définition de Rilke, a constitué jusqu'à présent la célébrité de Baudelaire.

La critique officielle, la critique universitaire, celle qui fait l'opinion du « public cultivé », a été très fortement influencée par cette légende. Nous ne rappellerons point l'étude si violemment injuste de Schérer, la première de la série '. Mais Brunetière, ce grand esprit qui eut l'exclusivisme de tous les constructeurs, dans son Évolution de la poésie lyrique en France au XIX'' siècle, s'il a fait un louable effort pour rendre à peu près justice au poète, n'en a pas moins conclu : « Sans parler ici de tant d'autres choses qu'on pourrait lui reprocher, ce qu'il faut regretter, c'est qu'il ait employé son talent à préparer le triomphe de deux théories dont on ne saurait décider laquelle est la plus fausse ou la plus dangereuse, la théorie, je ne dis même

1. Etudes :>ur la lill. contemporaine, t. IV, 1886, p. 281 s.

plus de l'art pour l'art, mais de l'art pour l'artificiel ; et la théorie de la décadence '. » Et, dans son Histoire de la littérature française classique'',— d'ailleurs en grande partie posthume et rédigée par des élèves d'après des notes de cours, — Brunetière renchérit encore, en accusant Baudelaire de manquer de sincérité, d'affecter le paradoxe, d'être morbide et malsain.

11 est malsain parce qu'il ne voit dans l'humanité que ce qu'elle a de vicieux, parce qu'il rapporte tout à soi comme à un centre et ne considère les autres êtres que comme des moyens par rapport à soi, « et c'est là le principe du vice et du crime » ; parce qu'il place Tobjet de Tactivité dans la recherche de la sensation, parce qu'il sépare enfin l'art de sa définition. « Par toutes ces raisons, prononce sans appel l'illustre critique, s'explique le succès de Baudelaire, mais par elles aussi se marque le danger qu'il y a à le prendre pour modèle ou à le lire, et à être la dupe ou la victime de ce poète qui fut aussi un mystificateur. » Voilà ce qu'on lit encore dans un ouvrage qui porte la date de

Cependant, tandis que la légende dont Baudelaire s'était de son vivant enveloppé comme d'un manteau de théâtre, voilait encore dans son tombeau sa face véritable comme un suaire, une

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