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LA CATHÉDRALE

Baudelaire et le christianisme du moyen âge

Les Fleurs du Mal évoquent une cathédrale. Une cathédrale commencée au xiv" siècle, achevée à la Renaissance. Seules, comme à Saint-Nicolas de Fribourg, les verrières sont modernes, d'une modernité violente, douloureuse, faite de contrastes voulus, cherchés, parfois artificiels. Sur la pourpre de sang, l'or de brasier, le bleu d'azur, le vert de végétations exotiques, Tartiste a plaqué des taches noires qui prennent peu à peu des formes de démons. Dans l'enchevêtrement des ronces, des lys, des roses, des algues, des plumes de paon, on voit se tordre des martyrs nus, Tun percé de flèches, l'autre attaché à la roue, un autre encore le glaive dans la gorge. On se croirait dans un jardin des supplices. Puis, tout à coup, les couleurs s'adoucissent, les formes s'évaporent : vols d'anges qui remontent au ciel avant la nuit, en de mauves vapeurs crépusculaires ; fumées d'encens, visages de madones, lueurs d'ostensoirs. Ces verrières éclairent et obs-

curcissent à la fois la nef aux piliers qui semblent vivants. Elles arrêtent, filtrent, transforment la lumière extérieure. Parfois elles vibrent sourdement au bruit de la rue, roulement d'un tombereau, fracas d'un omnibus, cri nostalgique d'un vitrier. Les yeux qui les ont trop longtemps contemplées, sont éblouis, font mal ; alors ils se tournent vers Tombre du chœur et rencontrent, suspendue à Tare de triomphe, au-dessus d'une grille en fer forgé, une croix où l'Homme de Douleurs, le corps marbré de plaies, rayé de sang, penche sa tête que voilent ses cheveux. A peine le vacillement des cierges laisse-t-il deviner l'autel.

Descendons dans la crypte, sous le chœur. Un frisson vous saisit au contact des murailles gluantes qui verdissent la main. Le sol est mou sous les pieds comme si l'on marchait sur des crapauds. Des têtes de morts grimacent dans une pénombre grise, faux jour qu'aveuglent les toiles d'araignées. Il flotte une odeur de pourriture. Et l'on se hâte de remonter, de sortir.

Haute cathédrale. Le porche est orné de statues : le Trivium, le Quadrivium, les apôtres, les vierges sages, les vierges folles, l'archange saint Michel perçant le dragon de sa lance. Au tympan, le Jugement dernier ; la trompette sort d'un nuage, les morts soulèvent les dalles et se rassemblent, la gueule de Lucifer aspire une procession de damnés. Sur les portes latérales, les contreforts, les galeries, c'est un miroir du monde sculpté minutieusement ; le Ciel et la Terre, le Bien et le Mal, les Vertus et les Vices, l'histoire et la légende, la Bible et l'Evangile. A l'écart, adossé au mur, un cloître entoure

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un ancien cimetière, — fresques écaillées d'une danse macabre.

Haute cathédrale. La tour dont le grès rouge s'embrase au soleil, monte au-dessus des toits, de la cité, du paysage où l'on entend gronder la mer; monte et lance dans le ciel sa flèche, — suprême aspiration, ultime prière d'un édifice qui, basé sur la mort, atteste l'immortalité.

Il nous reste àjustifîer cette comparaison. M. Gustave Lanson, dans son Histoire de la Littérature française ', en s'efforçant de rendre justice à Baudelaire, — il n'y réussit point complètement et ne lui donne pas encore la place qu'il mérite d'occuper dans l'évolution de la poésie lyrique, — écrit cette phrase, nous le verrons, très significative : « Obsédé et assoiffé de la mort, Baudelaire... nous rappelle le christianisme angoissé du xv° siècle. »

Ce rapprochement est plus qu'ingénieux ; il définit un caractère frappant, essentiel, des Fleurs du Mal. Essayons de préciser.

La poésie, l'art de Baudelaire sont un art, une poésie de décadence, si nous entendons par décadence une de ces époques de transition durant lesquelles une civilisation trop raffinée, trop vieille, se

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