éd., Paris, 1912, P. VI, I. 3, ch. 3, p
décompose, une société se désagrège, une foi se perd enfin ; et pourtant, un monde nouveau est en gestation dans cette décadence : on le sent, on le devine, on le désire, on l'attend, mais on ignore ce qu'il sera. Tel le xix® siècle, tel aussi le xv®. Entre l'art religieux du xv® siècle et le romantisme, surtout le romantisme de Baudelaire, il y a des affinités et des ressemblances qui tiennent à des causes gêné-, raies et profondes.
Quelles ressemblances, quelles affinités ? Le caractère commun le plus apparent est une inquiétude générale. Cette inquiétude se manifeste par ^s symptômes toujours les mêmes. En premier lieu, lassitude morale et fatigue intellectuelle: une civilisation, avons-nous dit, s'épuise ; elle se survit, mais comme vidée de sa propre substance ; toutes les expériences faites encombrent, alourdissent les cerveaux ; comme on ne voit pas encore nettement poindre l'aube d'un changement, d'un renouvellement, d'une transformation, l'on est mécontent, l'on s'ennuie. On s'ennuie et l'on est mécontent sans trop savoir pourquoi ; on s'aperçoit bien que le vieil ordre est fissuré, qu'il n'est plus qu'une façade, qu'il suffirait d'un coup d'épaule pour le jeter bas, mais on ne sait pas encore par quoi le remplacer. L'ironie amère, le scepticisme triste, l'impuissance d'agir, l'incertitude sont l'état habituel des esprits. Brusquement, comme des accès de fièvre intermittente, éclatent des crises passagères de destruction, d'anarchie. Car on est destructeur plus qu'édificateur. D'ailleurs, la foi manque, et c'est le grand mal. Elle manque, et les hommes manquent aussi. On constate un abaissement gêné-
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rai des caractères, un affaiblissement des volontés. L'époque est triste et sèche, comme la terre avant un orage ; il semble que rien ne puisse pousser. On se croit à la fin de tout : les mystiques disent la fin du monde, les historiens et les philosophes la fin de la société, les ambitieux et les révolutionnaires la fin du régime.
De là ces deux autres caractères ; le pessimisme et Yégo'isme. Chacun, pressentant une catastrophe, se hâte de fuir, les mœurs se corrompent, une vague de matérialisme écume sur tout. Par contraste, les raftînés, les artistes, les poètes cherchent à s'abstraire de leur temps, de la foule, de la vie, et se cantonnent, — forme esthétique du pessimisme et de l'égoïsme, — dans le culte de l'art pour l'art : on se livre à des quintessences de sentiments, à des complications de style et de prosodie ; l'art ainsi devient un jeu. Par contraste encore, et par opposition, chez quelques âmes généreuses, il se produit un jaillissement d'idéalisme, qui va trop haut, perd contact avec les réalités et se' dissout dans les nuages : les utopies, L'homme sensible ou cultivé 'Se cloître dans son individualisme, se réfugie dans son rêve ou dans sa douleur, se désintéresse du présent, se sépare de la masse brutale que mènent les instincts et les appétits.
Nous pouvons noter maintenant un quatrième, caractère de toutes ces époques de décadence et\ de transition : la rupture de l' équilibre intérieur de riiomme. Toute civilisation, et c'est alors qu'elle atteint à son apogée, crée un type d'homme complet, dans lequel les facultés de l'âme et les énergies du corps sont en harmonie, en équilibre ;
un type d'homme bien à sa place dans une société organisée qu'il soutient comme les piliers et les arcs boutants soutiennent la cathédrale : l'Athénien au temps de Sophocle et de Phidias, le citoyen romain, le chevalier au moyen âge, l'honnête homme au xvii^ siècle.
Mais voici une double dissociation : dans l'individu les énergies physiques, les instincts, le besoin de jouir, l'emportent sur les facultés spirituelles ; ou bien, au contraire, les énergies physiques, la volonté, s'atrophient au profit de l'intelligence, de l'imagination, de la sensibilité. Le premier phénomène se constate dans la masse, le second chez l'élite. De là un abîme qui s'ouvre entre la société, le peuple, et son élite. Autre symptôme ; il se creuse im second fossé entre les générations anciennes et les nouvelles ; bien qu'elles parlent le même langage, se servent des mêmes mots, raisonnent à l'aide des mêmes formules, elles ne se comprennent plus ; elles ne se continuent plus : elles s'opposent. Ce divorce indique toujours qu'on va changer de monde, violemment. Car, autre svmptôme encore, le principe d'autorité est sapé à la base : de là cette méfiance, cette hostilité chez ceux qui détiennent l'autorité de fait, qui ont le pouvoir apparent, matériel, à l'égard de ceux qui représentent une autre autorité, un autre pouvoir, le pouvoir de la pensée, de l'intelligence, de la jeunesse et de l'avenir. Tandis que la grande masse demeure indifférente à la vie intellectuelle, aux idées, aux lettres, aux sciences, aux arts, ou du moins se contente des notions traditionnelles, des formes consacrées, de la routine qui règne dans
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les écoles, voici qu'entre les classes dirigeantes et l'élite pensante la guerre est déclarée. Alors commence la critiffue impitoyable de Tordre établi. C'est le triomple du rationalisme.
Pourtant, dans les âmes, dans les consciences, d'obscures et violentes aspirations vers la foi fermentent et cherchent issue. On a l'esprit religieux sans la foi, la sensibilité reste douloureusement chrétienne. De là ce mysticisme qui se mêle au rationalisme, à la décadence des mœurs. Les uns ont la nostalgie du passé, les autres de l'avenir. Contre le présent, réactionnaires et révolutionnaires semblent un moment d'accord. Comme tout se mêle, jusque dans le cerveau tourmenté du même individu, on est en pleine anarchie des idées, des sentiments. L'époque se retourne sur son lit comme un fiévreux que tourmente une plaie. Car, n'oublions pas, on est toujours dans l'inquiétude et dans l'attente : sœur Anne, — qui est ici un symbole, — monte en vain au sommet de sa tour et ne voit rien venir. Des nuages obscurcissent l'horizon. Une crise de spleen, de désespoir, de révolte s'empare des âmes, secoue les nerfs. Alors, comme dans les danses macabres, surgit l'image de la Mort.
Toutes ces contradictions, toutes ces aspirations, toutes ces angoisses, ces incertitudes, en un mot ce « mal du siècle » s'exprime par l'art. Il se crée, soit un type littéraire, soit une forme plastique. Dans ce type et dans cette forme, on retrouve à la fois la décadence et la transformation, la dégénérescence contemporaine comme le lent et douloureux éveil de l'avenir. Le fumier de la société qui
se décompose, fait ainsi pousser des fleurs étranges, magnifiques, parfois artificielles, dont le parfum porte à la tête. Formes ou types ont quelque chose d'outré, de contre-nature. Ils pèchent à la fois par excès de réalisme comme par excès d'idéalisme. Ainsi, nous avons le type romantique ; ainsi, nous avons l'art du xv" siècle. Le type romantique et l'art du XV' siècle sont l'un et l'autre dans Baudelaire, dans les Fleurs du Mal.
Baudelaire est obsédé par la pensée de la rnort. La mort, tantôt il la redoute comme on redoute le châtiment, la destruction, l'anéantissement ; tantôt il la désire, comme on désire la fin des souffrances et de la misère, le repos, l'oubli, l'entrée dans un monde nouveau, Timmortalité. Deux conceptions, deux représentations : tantôt la mort apparaît au poète comme l'horrible squelette qui ricane et qui fauche, comme le cadavre pourri, puant, grouillant de vers ; tantôt, il la voit ^^enir comme une rédemptrice, comme le vaisseau qui emportera le voyageur vers les pays neufs et rêvés. 11 passe ainsi, souvent dans la même pièce, — la Charogne par exemple, — du réalisme le plus répugnant au mysticisme, à l'idéalisme le plus pur. De même, dans l'art du xv** siècle, le réalisme macabre se mêle au gothique flamboyant.
Et il n'a pas seulement cette idée de la mort : il a celle du mal, du péché ; celle de la tentation
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et du tenlateur. On entend Belzébuth ricaner dans ses vers. La triple concupiscence de la chair, des yeux et de l'esprit inspire ses poèmes. Il nous apparaît ainsi comme un pécheur qui lutte, succombe, blasphème, désespère, se révolte et prie en levant vers le ciel des mains couvertes de sang et de fange. Voilà pourquoi la poésie de Baudelaire évoque irrésistiblement l'art et la poésie du moyen âge.
La poésie liturgique ; l'art à partir de 1380, date à laquelle on voit la vieille iconographie se transformer profondément. « Un nouveau moyen âge commence, infiniment moins noble que l'autre, mais plus passionné. L'art a alors une pointe aig'uë qui pénètre plus avant '. » En effet, cet art du xv° siècle fait un étrange contraste avec le grand art du xiii*. C'est la même religion, mais ce n'est plus la même manière de la comprendre, de l'interpréter, ni de croire. Au xin° siècle, tous les côtés lumineux du christianisme apparaissent ; au xv', toutes les faces sombres. Au xiii° siècle, très rarement l'art consent à représenter la douleur et la mort : quand il le fait, c'est pour les revêtir d'idéalisme, de douceur et de noblesse. Au xv% la douleur, la mort, le péché deviennent les thèmes favoris. Le réalisme et le pathétique l'emportent sur l'idéalisme calme et serein. « La sensibilité, jusque-là
1. Emile Mâle, L'art religieux de la fin du moyen âge en France. Paris, 1908, page ix.
contenue, s'y exalte ^ » Enumérons les thèmes favoris : nous les retrouverons presque tous dans les Fleurs du Mal.
Et d'abord la Passion qui nous représente l'Homme de Douleurs nu, sanglant, couronné d'épines. Son cadavre est étendu sur les genoux de sa mère. Ou bien encore, c'est la mise au tombeau. Passion d'une précision que M. Mâle qualifie d'épouvantable 2. L'artiste se délecte à compter le nombre des épines, à détailler les plaies, à noter toutes les veines et tous les nerfs rompus, à montrer le cadavre marbré de taches rouges, à exprimer le paroxysme de l'angoisse morale unie à la souffrance physique.
Ecoutons maintenant Baudelaire :
— Ah ! Jésus, souviens-toi du Jardin des Olives !
Dans ta simplicité tu priais à genoux
Celui qui dans le ciel riait au bruit des clous
Que d'ignobles bourreaux plantaient dans tes chairs vives,
Lorsque tu vis cracher sur ta divinité La crapule du corps de garde et des cuisines, Et lorsque tu sentis s'enfoncer les épines Dans ton crâne où vivait l'immense Humanité ;
Quand de ton corps brisé la peseuiteur horrible Allongeait tes deux bras distendus, que ton sang Et ta sueur coulaient de ton front pâlissant, Quand tu fus devant tous posé comme une cible ^...
Gomme si la Passion du Fils ne suffisait point, on représente encore celle de la Mère. On voit apparaître alors le symbole des sept glaives, et