‹ Charles BaudelaireChapitre 141 sur 257 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

Mais notre démonstration, si longue qu'elle soit, serait encore incomplète si elle ne culminait en un parallèle entre Baudelaire et Villon.

Comme conclusion ce parallèle s'impose ; non seulement parce que Villon est le plus grand, le seul grand poète de son temps, et qu'on ne peut, par conséquent, l'omettre ici ; mais surtout parce que, dans l'histoire de la littérature, sa position au milieu du xv® siècle est analogue à celle de Baudelaire au centre du xix®. En effet, Villon incarne son temps : — la décadence morale et la décomposition mentale du moyen âge finissant, cette lassitude et cette détresse qui alternent avec ce besoin de connaître et cette ardeur de jouir, et ces élans de mysticisme, ces efforts de régénération ; — tout comme Baudelaire résume les contradictions du XIX® siècle, les fatigues intellectuelles d'une civilisation trop avancée, la décadence et la régénérescence, les luttes entre la chair et l'esprit, l'individualisme qui souffre de s'être mis hors de toutes les lois, le mal enfin, profond et peut-être incurable, de notre époque. Chez l'un, on retrouve le christianisme macabre et mystique d'un âge en train de perdre la foi ; chez l'autre, le christianisme en quelque sorte désaffecté d'un âge qui cherche à retrouver la foi. Villon est le créateur de la poésie moderne, de cette poésie personnelle, de ce lyrisme dont Baudelaire sera le représentant le plus douloureusement raffiné. Ils ont des tares et des vices

. l'art et l'œuvre 2il

analogues qui les metlent en rupture avec la société : rupture surtout morale chez Baudelaire^ tandis que Villon a roulé jusque dans ces bas-fonds où sa vie a brusquement disparu. Mais ils ont aussi i les mêmes vertus : une. sincérité d'enfant que n'ont i pu étouffer, ni les méfaits chez l'un, ni l'imagina- I tion et l'hvperculture chez l'autre ; une afTection d'enfant pour leur mère, une foi d'enfant restée intacte, ensevelie sous les décombres. Et puis, jusque dans leurs pires débauches, la soif d'un amour pur et rédempteur. Leur poésie, à l'un comme à l'autre, fait du réalisme le plus macabre et le plus rebutant jaillir, fleurs qui poussent sur un charnier, les sentiments les plus délicats et les plus exquis, les plus vigoureux élans de spiritualisme. Villon et Baudelaire sont deux Parisiens lettrés qui tirent une poésie des ombres et des boues qui remplissent alors leur capitale. Lettrés, — et débauchés, nous le savons, — ce sont deux impitoyables analyseurs, deux « héautontimoroumenos » : jamais ils ne sont dupes de leurs actes, ni de leurs pensées ; ils ont une lucidité de confesseur et de casuiste avec, hélas ! une véritable impuissance de volonté. De là leurs remords : des remords de luxurieux toujours insatisfaits, qui rencontrent au fond des passions l'éternelle tristesse. Voilà pourquoi ils sont l'un et l'autre les grands poètes de la mort. Mais la mort, ce n'est point pour eux le néant : le néant ils le sentent bien, c'est la luxure, c'est leur propre vie, — tandis que la mort, c'est le ciel ou l'enfer, — c'est-à-dire Dieu. Voilà pourquoi Villon et Baudelaire sont deux poètes catholiques et modernes : le christianisme du moyen

âge finissant éclaire les Fleurs du Mal, et le XIX® siècle seul pouvait comprendre le Grand Tes* ta?ne?il '-.

i. Cf. SuARÈs, François Villon, Cahiers de la Quinzaine, 5» cali. de la 15* série, 1914.

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