‹ Charles BaudelaireChapitre 173 sur 257 · Lettres · texte numérisé non relu

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Quelle est donc maintenant l'influence exercée par Poe sur Baudelaire ?

M. Patterson s'est efi'orcé de répondre à cette question le mieux possible. Il a entassé les détails et multiplié les rapprochements. Mais, malgré la probité de son enquête, on peut lui reprocher d'en avoir tiré des conclusions fausses. Fausses, parce qu'il connaît mal Baudelaire, parce qu'il prend pour des influences, et même des plagiats, quelques imitations directes, quelques idées d'esthétique empruntées avec leur forme même à Poe par Baudelaire. Certes, les deux grands poètes ont une ressemblance quasi fraternelle. D'abord un art et des procédés identiques : musiciens l'un et l'autre, ils donnent une très grande importance au rythme, ils emploient fréquemment le refrain et l'allitération. Ils aiment et recherchent le symbole. Ils ont le même goût pour l'étrange, l'artificiel, le mystérieux, le macabre. La pensée de la mort les obsède : elle est pour eux, tantôt le cadavre en train de se décomposer, tantôt l'ange libérateur, qui ouvre à l'âme enfin dépouillée de son corps les portes de l'inconnu et de l'infini. Leur poésie à tous deux est caractérisée par un mélange parfois « détonnant » de réalisme et de spiritualisme. Baudelaire et Poe souffrent l'un et l'autre de la vie, de la maladie et de la misère, du contraste entre le rêve et la réalité ; de là, une mélancolie qu'ils érigent en doctrine, — le pessimisme. Ils ont donc une concep-

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tion pessimiste de l'homme : négation du progrès, haine de la démocratie. Ils se réfugient dans Fanalyse aiguë de leur moi, les états maladifs de l'esprit les intéressent et les retiennent. Ils se réfugient aussi dans le culte exclusif de Tart, dans une"^ conception supraterrestre de la poésie.

Mais il y a entre Baudelaire et Poe des différences essentielles. La poésie de ce dernier, beaucoup moins plastique et picturale, est en revanche infiniment plus idéaliste : elle vous transporte dans uji monde ésotérique, en des paysages de rêve, où les visions succèdent aux visions, tantôt douces et tantôt terrifiantes. Et puis, il y a la conception de l'amour. Chez Poe, point de Vénus noire, rien qui fasse songer aux crimes de banlieues et de ^• lupanars ; toujours des figures éthérées, des Lénore, des Bérénice, êtres incorporels, angéliques apparitions.

Et puis, Poe est un métaphysicien, un analyste. Psychologue, observateur méticuleux, il y a en lui le précurseur d'un Lombroso et d'un Conan Doyle,qui se plaît à étudier les phénomènes de la télépathie, de ^irresponsabilité, de Thérédité, qui s'amuse aux enquêtes policières. Pratique et logicien, il est à la fois un inventeur et un calculateur. Mais il est aussi un idéologue qui construit dans l'abstrait des systèmes et remonte des faits particuliers aux lois o-énérales. Tout ce côté de son génie et toute cette partie de son œuvre, n'ont peut-être pas suffisamment été compris par Baudelaire. Si donc nous revenons à cette question : quelle influence Poe a-t il exercée sur Baudelaire, nous croyons devoir répondre comme suit :

Entendez-vons par influence une action transformatrice, la révélation d'idées nouvelles ou d'un art nouveau, une empreinte imprimée par un esprit sur un autre esprit, -, — dans ce sens, on peut affîrm.er sans paradoxe : Poe a exercé sur Baudelaire une influence beaucoup moindre que celle de Bjron ou de Sainte-Beuve.

Mais si par influence nous entendons l'admiration, l'enthousiasme, le culte ; si nous entendons des affinités préexistantes, alors l'influence de Poe sur Baudelaire a été considérable. Quand le poète américain a été révélé au poète français, celui-ci était déjà en pleine possession de lui-même : Poe n'a rien ajouté au génie de Baudelaire ; il n'a rien transformé d'essentiel, mais il l'a renforcé, confirmé.

Il est intervenu d'ailleurs à un moment décisif: celui où Baudelaire, sortant du romantisme, était en train de se créer une forme, un art à lui, en opposition aux poncifs de l'expression directe, de la « poésie du cœur ». Le plus grand service qu'il lui a rendu, c'est, en définitive, de l'avoir conduit au symbolisme.

Baudelaire en Poe s'est retrouvé lui-même, phénomène unique sans doute dans l'histoire littéraire. Il a retrouvé dans Poe un sosie, un frère aîné, presque un ange gardien : vers la fin de sa vie, il évoquait Poe tous les matins dans sa prière \

Nous devons à ce culte ces admirables traductions par lesquelles Poe a été révélé au public français, révélé aussi par contre-coup à l'Amérique

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