Témoignage d'Asselineau, cité par Crépel
2. Les traductions de Poe forment les t. V, VI et VII des Œnvres complètes; l'étude de la Revne de Paris, qui est en somme la première rédaction de celle qui précède les Histoires extraordinaires, se trouve dans les Œuvres posthumes, 189 s.
Les traductions de Poe forment donc une partie importante de Tœuvre de Baudelaire. Elles ont été le travail des mauvaises années, celles de maladie et de misère. A un moment où le génie du poète n'était plus guère capable de production originale, à un moment ou Baudelaire n'écrivait plus que très rarement en vers, elles ont été le refuge et la consolation de l'artiste. Il faut, en effet, les considérer, ou peu s'en faut, comme un original, tant le traducteur s'est assimilé Poe, tant il l'a pour ainsi dire recréé. En ce sens, elles sont autant de chefsd'œuvre. Comme telles d'abord : « Baudelaire a pénétré d'une façon si intime la pensée et le style d'Edgar Poe, écrit M. Patterson, un Américain, que ses traductions font sur nous l'impression même d'un original..; Elles satisfont un idéal ainsi exprimé par Edgar Poe : « L'impression que doit « faire la version de l'original sur le public à qui « elle s'adresse, doit être identique à celle que fait « l'original lui-même sur ses propres lecteurs'. » Ensuite par la beauté même de la forme : jamais la prose de Baudelaire, pourtant si belle, n'a su rendre, en restant toujours simple et claire, des pensées aussi subtiles, des sentiments aussi profonds, des sensations aussi rares, une si mystérieuse poésie.
1. Arthur Patterson, Influence d'E. P. sur B. Thèse de Grenoble, Paris, 1903, p. 1-2. Cf. le jugemenl de l'Encyclopedia britannica, 9" éd., Edimbourg', 1875 ; l. VII, art. Baudelaire : « Translation of the works of Edgar Allan Poe, one of the most accurate and brillant translations in literature. »
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Celte adéquation parfaite entre l'auteur et le traducteur, ne peut s'expliquer que par des affinités préexistantes :
Vous doutez, écrit Baudelaire, en mai 1864, à Théophile Thoré, que de si étonnants parallélismes géométriques puissent se présenter dans la nature. Eh bien ! on m'accuse, moi, d'imiter Edgar Poe ! — Savez-vous pourquoi j'ai si patiemment traduit Poe ? Parce qn'il me ressemblait. La première fois que j'ai ouvert un livre de lui, j'ai vu, avec épouvante et ravissement, non seulement des sujets rêvés par moi, mais des phrases, pensées par moi, et écrites par lui, vingt ans auparavant ^.
Gomment et jusqu'à quel point Baudelaire ne cessait de s'identifier lui-même avec son modèle, il suffît de lire l'étude biographique qui précède les Histoires extraordinaires pour s'en convaincre. Certes, il y a bien des ressemblances entre la vie de Poe et celle de Baudelaire : l'un et l'autre ont été malheureux, en partie par leur faute ; l'un et l'autre ont sombré dans la misère et la maladie ; l'un et l'autre ont été précoces et sont morts trop jeunes ; l'un et l'autre' ont toujours été en violente réaction contre leur milieu et leur temps ; l'un et l'autre enfin se sont trouvés, après leur mort, les victimes d'une légende que, par leur dandysme, leur goût pour la mystification, l'étrange, leur haine du bourgeois et de la démocratie, ils ont contribué volontairement à créer. Ces traits communs avaient frappé Baudelaire, d'ailleurs assez mal renseigné sur la vie de Poe : par un procédé qui lui était naturel, il a quelque peu forcé le rapprochement.