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La statue de Baudelaire, Revue des Deux Mondes, 1" sept

l'art et l'œuvre 3i5

Comme tous les grands poètes, Baudelaire a le culte des images ^, ce véritable culte de l'art. Sa puissance visuelle, — nous disons « visuelle » et non « verbale », — dépasse à nos yeux, et de beaucoup, celle de Victor Hugo ; elle la dépasse précisément par L'intensité ; cette intensité même est le résultat, et de la simplicité dans l'expression, et de la vérité plastique. Baudelaire voit, compose, exécute en peintre.

Mais il ne lefait jamais, comme Gautier ou Banville, aux dépens de la pensée. L'image ne se contente point d'être tableau, de donner la sensation de la sculpture ou de la peinture ; elle se développe jusqu'à la vision, elle se hausse jusqu'au symbolisme. Ainsi Baudelaire en sortant du romantisme, enjambe, pour ainsi dire, toute l'école parnassienne, et rejoint les symbolistes dont il est le précurseur, l'initiateur.

D'autre part, ne l'oublions pas, il est également un classique, de telle sorte qu'on peut, en étudiant la plastique des Fleurs du Mal, suivre tout le développement de l'image dans la poésie française, des plus anciens classiques aux symbolistes les plus récents. Nous prenons ici le mot « image » dans son sens général : comparaison, métaphore, allégorie, tableau, vision, symbole.

1. « Glorifier le culte des images (ma grande, mon unique, ma primitive passion). » Œuvres postfi., Journaux intimes, p. 123.

Baudelaire qui, nous le savons, s'est plu parfois à reprendre et à moderniser les vieux moyens des rhétoriques et des manuels, emploie les comparaisons avec beaucoup de hardiesse et d'abondance, jusques à Fexagération, la préciosité. Il est vrai qu'il en trouve d'admirables :

La Curiosité nous tourmente et nous roule, Comme un Ange cruel qui fouette des soleils '.

Mais lisez le Beau Navire -;

Quand tu vas balayant l'air de ta jupe large,

ïu fais l'effet d'un beau vaisseau qui prend le large,

Chargé de toile, et va roulant Suivant un rythme doux, et paresseux, et lent...

Ta gorge qui s'avance et qui pousse la moire, Ta gorge triomphante est une belle armoire

Dont les panneaux bombés et clairs Comme les boucliers accrochent des éclairs...

Tes nobles jambes sous les volants qu'elles chassent, Tourmentent les désirs obscurs et les agacent

Comme deux sorcières qui font Tourner un philtre noir dans un vase profond.

N'avez-vous point là un chef-d'œuvre de préciosité ? Tout est calculé, voulu, artificiel : le rythme, la rime, le ton d'une « politesse » et d'une galanterie raffinées, et surtout les comparaisons cherchées si loin, ramenées de si loin : la première est belle, la seconde piquante, mais la troisième baroque. Baudelaire a-t-il pratiqué Voiture, Brébeuf, Théophile, le cavalier Marin et Gongora ?

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