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VI

2. Curiosités esthétiques, t. II des Œuvres complètes, p. 82.

l'art et l'œuvre 323

Michel-Ange, lieu vague où Ton voit des Hercules Se mêler à des Christs, et se lever tout droits Des fantômes puissants, qui dans les crépuscules Déchirent leur suaire en étirant leurs doigts ;...

Delacroix, lac de sang hanté des mauvais anges, Ombragé par un bois de sapins toujours vert, Où, sous un ciel chagrin, des fanfares étranges Passent, comme un soupir étouffé de VVeber.

Cette dernière stance n'a point jailli au hasard de l'inspiration ; elle a été méditée, travaillée jusqu'à ce que le poète ait pu se dire : « Enfin ! j'ai réussi à condenser, à quintessencier en quatre vers tout le génie de Delacroix ! »

Gomment a-t-il procédé ? recourons à sa critique d'art.

Voici ce qu'il écrit en 1846 à propos de son maître et ami : « C'est non seulement la douleur qu'il sait le mieux exprimer, mais surtout, — prodigieux mystère de sa peinture, — la douleur morale ! Cette haute et sérieuse mélancolie brille d'un éclat morne,, même dans sa couleur, large, simple, abondante en masses harmoniques, comme celle de tous les grands coloristes, mais plaintive et profonde comme une mélodie de Weber \» Et en 1855: « On dirait que cette peinture, comme les sorciers et les magnétiseurs, projette sa pensée à distance. Ce singulier phénomène tient à la puissance du coloriste, à l'accord parfait des tons, et à l'harmonie (préétablie dans le cerveau du peintre) entre la couleur et le sujet. Il semble que cette couleur, qu'on me pardonne ces subterfuges de langage pour exprimer des idées fort délicates, pense par elle-même, indé-

1. Curiosités esthétiques, t. II des OEuvres complètes, p. 116.

pendamment des objets qu'elle habille. Puis ces admirables accords de sa couleur font souvent rêver d'harmonie et de mélodie, et l'impression qu'on emporte de ses tableaux est souvent quasi musicale. Un poète a essayé d'exprimer ces sensations subtiles dans des vers dont la sincérité peut faire passer la bizarrerie. » Et voici le commentaire de la stance qu'il cite :

« Lac de sang ; le rouge ; — hanté des mauvais anges : surnaturalisme ; — un bois toujours vert : le vert, complémentaire du rouge ; — un ciel chagrin : les fonds tumultueux et orageux de ses tableaux ; — les fanfares et Weher : idées de musique romantique que réveillent les harmonies de sa couleur .' »

C'est du pur symbolisme, — du symbolisme pictural. On pourrait expliquer de même chacune des stances précédentes et voir combien tout est réfléchi, combien chaque image correspond au génie du maître que le poète veut caractériser. Brunetière, — si grand par l'intelligence, mais si absolument dépourvu de sens artistique, — s'est donc lourdement trompé, en proposant, pour mieux montrer le symbolisme à ses yeux déjà « mallarméen » des Phares, de supprimer comme accessoires les noms d'artistes ^

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