LE CARACTÈRE MUSICAL, LE RYTHME
Baudelaire est un des rares poètes français qui aient aimé, compris, étudié la musique, et dont les vers ne soient pas seulement harmonieux et sonores, mais musicaux, symphoniques. De là ce troisième caractère, si frappant à la lecture, lorsqu'on la fait à haute voix, des Fleurs du Mal : la musicalité.
Ce caractère est si organiquement lié aux deux autres qu'il est malaisé de le définir en soi. L'évocation picturale, le don des images est un élément essentiel d'harmonie ; la simplicité, là "pureté classique de la langue en est un autre : encore une fois, tout est correspondances et nous nous trouvons plus que jamais au milieu des impondérables.
Essayons toutefois d'analyser certains éléments musicaux de cette poésie, et de préciser quelques moyens.
l'art et l'œuvre 345
Lorsqu'on se donne, encore un coup, la peine de lire à haute voix les Fleurs du Mal, ce qu'on remarque tout de suite, c'est la fréquence des assonances et des ja]Jitéj^ation^.__Est-ce influence de Sainte-Beuve, ou de Poe, ou du latin liturgique? Peut-être ; mais le procédé est tout à fait naturel au poète. Ce serait une erreur que d'y découvrir quelque chose de laborieusement voulu. Tout grand poète, tout poète qui a le sens du rythme, emploie naturellement l'assonance et l'allitération ; il les rencontre sans les chercher. On peut même aller plus loin et prétendre qu'il n'est point de bons vers sans allitérations, assonances. Voilà pourquoi il faudrait se garder de les catégoriser et de leur donner chez Baudelaire une signification trop précise. Il en est cependant de bien remarquables ^ :
Sosie inexorable, ironique et fatal
Cette assonance, avec le son aigu des i, ne suggère-t-elle point admirablement l'angoisse ^ ?
Au pays parfumé que le soleil caresse '...
Ici l'emploi des e et des syllabes claires évoque un lumineux paysage. Dans le vers suivant, la
1. Nous empruntons nos exemples à l^étude de M. A. Gassagne: Versificalion el métrique de Ch. Baudelaire, 1906, ch. V., p. 57 s.