‹ Charles BaudelaireChapitre 244 sur 257 · Art. rom · texte numérisé non relu

Art. rom

l'art et l'œuvre 393

dire de véritables créations individuelles, œuvres à la fois de la passion, de l'imagination, de l'intelligence et de la volonté.

Il j a chez Baudelaire une autre raison encore d'admirer Delacroix : c'est que ce grand peintre a su accomplir la synthèse du classicisme et du romantisme. C'est que Delacroix, comme homme, est romantique par la passion, l'imagination, et classique par l'éducation, la politesse, la noblesse, la raison, la culture. Baudelaire rappelle qu'au temps des grandes luttes encore l'école classique et l'école romantique, Delacroix vantait sans cesse Racine, La Fontaine et Boileau.

L'étude sur Delacroix contient toute l'esthétique de Baudelaire. C'est la fréquentation de ce grand peintre ; ce sont les causeries qu'ils ont eues ensemble sur l'art, sur l'univers, sur la poésie, la vie, les hommes, les idées ; c'est l'étude à la fois attentive et passionnée 'de son œuvre, qui ont certainement permis à Baudelaire de cristalliser ses pensées, ses impressions, jusques à en faire une doctrine, une esthétique parfaitement raisonnée, déduite, cohérente, où se révèlent une fois de plus sa haute intelligence, son bon sens, la sûreté de son jugement.

L'homme, pour Baudelaire, c'est la créature, divine mais déchue, du péché originel : dualisme entre l'esprit et les instincts, la raison et les pas-

sions ; oscillation perpétuelle entre le bien et le mal, perpétuel postulat d'un côté vers Satan et de l'autre vers Dieu. Dans cet homme, quel qu'il soit, artiste ou non, mais surtout s'il est artiste, les facultés supérieures doivent commander, gouverner, être capitaines et pilotes. Voilà pourquoi, des quatre qualités, « vertus » dans le sens primordial, qui seules font le grand artiste : volonté, intelligence, imagination, passion, — la volonté, unie à l'intelligence qui Féclaire et l'accompagne en fidèle second, est la première et le doit rester.

La volonté doit être dirigée tout entière vers le but suprême de l'artiste et de l'art : le beau réalisé dans une œuvre. Elle doit être concentrée elle-même et concentrer toutes les autres facultés sur cette réalisation. Baudelaire applique à l'artiste la belle définition qu'Emerson nous donne du héros : « Le héros est celui-là qui est immuablement concentré K »

La volonté crée l'ordre et la contrainte : « Il est évident que les rhétoriques et les prosodies ne sont pas des tyrannies inventées arbitrairement, mais une collection de règles réclamées par l'organisation même de l'être spirituel ; et jamais les prosodies et les rhétoriques n'ont empêché l'originalité de se produire distinctement. Le contraire, à savoir qu'elles ont aidé Féclosion de l'originalité, serait infiniment plus vrai ^ » Ainsi, par la volonté, l'artiste jouit « des bénéfices éternels de la contrainte ' ».

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