L'Art romantique, l. III des CEuvres compl., p. 1 s
l'art et l'œuvre 391
pense comme Baudelaire sur le progrès, sur la nature, sur la femme. Delacroix est un esprit cultivé, nourri de bonnes lectures, et non pas un de ces peintres,— Baudelaire les avait en horreur, — qui ne voient que le côté matériel et professionnel de leur art, qui ne s'intéressent ni à la poésie, ni à la philosophie, ni à l'histoire, ni à la musique, ni aux mythes; qui ne savent pas causer, qui manquent totalement d^idées générales. On voit se dessiner ici, sous les traits de Delacroix, l'idéal que Baudelaire se fait du grand peintre. Baudelaire est persuadé, en effet, que tous les genres ne sont pas égaux, qu'il existe entre eux une hiérarchie, qu'il y a une grande çt une petite peinture, qu'une vaste fresque décorative est supérieure à un paysage, un portrait, une nature morte. Conception d'ailleurs tout à fait classique, dans le sens général et complet du terme. Baudelaire méprisait les spécialistes, les purs ouvriers, « les uns sachant fabriquer des figures académiques, les autres des fruits, les autres des bestiaux. Eugène Delacroix aimait tout, savait tout peindre, et savait goûter tous les genres de talent. C'était l'esprit le plus ouvert a toutes les notions et à toutes les impressions, le jouisseur le plus éclectique et le plus impartial K » Il avait surtout l'amour des poètes et savait enflammer son imagination au contact de Shakespeare, de Dante, de Byron et de l'Arioste. Il avait l'amour du national, de Timmense et de l'universel : « L'oeuvre de Delacroix m'apparaît quelquefois comme une espèce de mnémotechnie de la grandeur et de la passion native de
rhomme universel \ » Car il était « passionnément amoureux de la passion, et froidement déterminé à chercher les moyens d'exprimer la passion de la manière la plus visible^ . » Mais, s'il possédait en lui la sauvage énergie primitive avec une imagination toujours incandescente, il les dominait l'une et l'autre par une volonté formidable guidée par sa lucide intelligence. Il les dominait, et il dominait la nature. Elle n'était pour lui qu'un dictionnaire où l'artiste, loin de copier servilement, loin de tomber dans le réalisme, va simplement chercher des éléments de composition qu'il ordonnera ensuite selon son génie. Génie créateur chez Delacroix, enfantant les tableaux comme un Dieu enfante des mondes. De là ce caractère religieux de sa peinture où éclatent la douleur et la pompe. Ce que Baudelaire admire enfin dans Delacroix, c'est cette logique supérieure qui le pousse à être lui même jusqu'au bout : « Un goût excessif nécessite les sacrifices, et les chefs-d'œuvres ne sont jamais que des extraits divers de la nature. C'est pourquoi il faut subir les conséquences d'une grande passion, quelle qu'elle soit, accepter la fatalité d'un talent, et ne pas marchander avec le génie. C'est à quoi n'ont pas songé les gens qui ont tant raillé le dessin de Delacroix '.» Ces gens ont oublié ceci, c'est qu'il n'y a qu'à proprement parler dans la nature, ni ligne, ni couleur. « C'est l'homme qui crée la ligne et la couleur » *, et qui, en les créant, engendre des tableaux, c'est-à-
3. Curîosilés esth., t. II des OEuvres complètes, p. 105 (Salon de 1846).