‹ Charles BaudelaireChapitre 25 sur 257 · Lettres · texte numérisé non relu

Lettres

que je la connais, avec toutes ses ignominies; — et voilà que l'image bien aimée qui dominait toutes les aventures de la vie devient trop séduisante '-.

Et voilà bien aussi où peuvent conduire cette malheureuse faculté d'analjse, ces sentiments compliqués et contradictoires qui tourmentaient, en les opposant l'un à l'autre, le cœur et le cerveau du poète !

Ainsi, de cet amour, Baudelaire sortait comme on sort d'une église où l'on a constaté qu'on n'avait plus la foi, qu'on n'avait plus la puissance physique et morale de l'avoir.

Cependant, — et c'est là encore la suprême compensation du génie, — Baudelaire devait, peut-être moins à M™* Sabatier elle-même qu'aux grands sentiments qu'elle lui avait inspirés, une transformation profonde et décisive de son âme. Le « cycle de M""" Sabatier », dans les Fletirs du Mal, nous le prouve. Elle l'avait sorti de l'enfer où il était descendu avec sa muse noire ; elle avait été la muse blanche, la muse du purgatoire d'où l'on entrevoit déjà, dans la souffrance expiatrice, l'azur immuable du paradis. Il avait incarné en elle^ d'une part, sa nostalgie de la beauté classique :

Je suis belle, ô mortels I comme un rêve de pierre -..-

d'autre part, sa nostalgie mystique de la beauté morale :

Quand chez les débauchés l'aube blanche et vermeille

Entre en société de l'Idéal rongeur,

Par l'opération d'un mystère vengeur,

Dans la brute assoupie, un ange se réveille ^.

Page 1