‹ Charles BaudelaireChapitre 252 sur 257 · Ibid · texte numérisé non relu

Ibid

l'art et l'œuvre 403

siste. Le poète revendique ainsi le droit de représenter l'horrible :

Une figure bien dessinée vous pénètre d'un plaisir tout à fait étranger au sujet. Voluptueuse ou tei-rible, cette figure ne doit son charme qu'à Tarabesque qu'elle découpe dans l'espace. Les membres d'un martyr qu'on écorche, le corps d'une nymphe pâmée, s'ils sont savamment dessinés, comportent un genre de plaisir dans les éléments duquel le sujet n'entre pour rien ; si pour vous il en est autrement, je serai forcé de croire que vous êtes un bourreau ou un libertin ^.

L'horrible a donc sa beauté :

C'est un des privilèges prodigieux de l'Art que l'horrible, artistement e.vprimé, devienne beauté, et que la douleur rythmée et cadencée remplisse l'esprit d'une joie calme '.

L'artiste ne craindra pas l'outrance: — la modération n'a jamais semblé à Baudelaire le" signe d'une nature artistique vigoureuse ^ ; — ni Tétrangeté qui est « une des parties intégrantes du beau ' ».

Telle est l'esthétique de Baudelaire, dégagée de ses œuvres en prose, de sa critique. Elle est de son temps, mais elle le dépasse. Elle n'accepte totalement, ni le credo du romantisme, ni les théories du Parnasse. Elle est plus large que les écoles, plus haute que les chapelles. Elle est spiritualiste et classique. Son classicisme inclut son romantisme,

4. Préface des Histoires extraordinaires de Poe, OEuvres, V, 11.

comme Téternel absorbe le transitoire. Elle est surtout parfaitement raisonnée, raisonnable, équilibrée, saine. Celui qui l'a conçue, exprimée, ne peut être lui-même qu'un esprit sain, clair et vaste. Elle ne contredit en aucune façon la poésie des Fleurs du Mal : elle l'explique et la justifie.

Nous donnerions ce livre imparfait, et même les plus belles pages qui aient été écrites sur Baudelaire, pour ces vers de Théodore de Banville, car il faut être un artiste, un poète et surtout un chrétien, — et Banville était tout cela, — pour comprendre et faire comprendre les Fleurs du Mal * :

Toujours un pur rayon mystérieux éclaire

En ses replis obscurs l'œuvTe de Baudelaire,

Et le surnaturel, en ses rêves jeté,

Y mêle son extase et son étrangeté.

L'homme moderne, usant sa bravoure stérile

En d'absurdes cpmbats, plus durs que ceux d'Achille,

Et, fort de sa misère et de son désespoir.

Héros pensif, caché dans son mince habit noir,

S'abreuvant à longs traits de la douleur choisie,

Savourant lentement cette amère ambroisie.

Et gardant en son cœur, lutteur déshérité.

Le culte et le regret poignant de la beauté ;

La femme abandonnée à son ivresse folle

Se parant de saphirs comme une vaine idole,

Et tous les deux fuyant l'épouvante du jour.

Poursuivis par le fouet horrible de l'Amour ;

La Pauvreté, l'Erreur, la Passion, le Vice,

L'Ennui silencieux, acharnant leur sévice

1. Baudelaire, dans les Exilés, Poésies complètes de Banville;Paris, Charpentier, 189S,p. 133-134. (Ces vers sont datés du 7 septembre 1874.)

Sur ce couple privé du guide essentiel,

Et cependant mordu par l'appétit du ciel,

Et se ressouvenaiit, en sa splendeur première,

D'avoir été pétri de fange et de lumière ;

L'être vil ne pouvant cesser d'être divin ;

Le malheureux noyant ses soucis dans le vin,

Mais sentant tout à coup que l'ivresse fatale

Ouvre dans sa cervelle une porte idéale,

Et, dévoilant l'azur pour ses sens engourdis,

Lui donne le frisson des vagues paradis ;

Le libertin voyant, en son amer délire,

Que l'ongle furieux d'un Ange le déchire.

Elle force, avivant, cette blessure en feu,

A traîner sa laideur sous l'œil même de Dieu ;

La Matière, céleste encor même en sa chute,

Impuissante à créer l'oubli d'une minute.

Pâture du Désir, jouet du noir Remord,

Et souffrant sans répit jusqu'à ce que la Mort,

Apparaissant, la baise au front et la délivre ;

O mon âme, voilà ce qu'on voit dans ce livre

Où le calme songeur qui vécut et souffrit

Adore la vertu subtile de l'esprit ;

Voilà ce que l'on voit dans ces vivantes rimes

Où Baudelaire, épris de l'horreur des abîmes

Et fuyant vers l'azur du gouffre meurtrier,

Dédaigne de descendre au terrestre laurier ;

Dans cette œuvre d'amour, d'ironie et de fièvre,

Où le poète au cœur meurtri penche sa lèvre

Que les mots odieux ne souillèrent jamais.

Vers la Foi pâlissante, ange des purs sommets,

Et, triste comme Hamlet au tombeau d'Ophélie,

Pleure sur notre joie et sur notre folie.

« L'homme moderne )t, a dit Banville : l'homme moderne avec son intelligence hypertrophiée, sa Sensibilité maladive,voilà bien le héros, le Dante des Fleurs du Mal. De l'homme, de l'artiste moderne, Baudelaire a toutes les complexités et toutes les contradictions. Il suffirait pour s'en convaincre de résumer ce livre, surtout la seconde partie. Ne découvre-t-on pas en lui un classique et im ro-

mantique, un symboliste et un parnassien ? Ainsi son œuvre peut être considérée, sans exagération, comme la croisée des routes dans lesquelles s^est eng-ag'ée successivement la poésie française au XIX" siècle ; comme un de ces lacs de montagne où se précipitent les torrents pour s'épandre ensuite, purifiés, en larges rivières. En effet, les éléments morbides et troubles du siècle, spécialement du romantisme, sont précipités, filtrés dans les Fleurs du Mal : ils en forment les bas-fonds, la vase qu'on aperçoit de la rive avec Tondoiement des algues monstrueuses et des immondices à demi submergés ; mais tout cela disparaît peu à peu sous la nappe rayonnante et calme où se reflètent au loin le soleil et l'azur.

Car de l'homme moderne, encore une fois, Baudelaire connaît, révèle, exprime, comme Pascal, tous les conflits intérieurs entre Tintelligence et les instincts, les passions et la raison, les sens et le cœur. Certes, dès les origines du christianisme, et même avant le christianisme, ce cruel dualisme était déjà connu, s'était déjà révélé, déjà exprimé ; mais il a fallu l'effort et la fatigue des siècles modernes pour le rendre plus tragique encore, au milieu des idées et des sensations que nospliilosophies, nos sciences, nos arts, nos expériences de toutes sortes, dans tous les domaines, ont multipliées en nous. Il semble, aux heures de lassitude et de méditation, que nous soyons chacun un Atlas ou un Prométhée.Nous voudrions vider notre cerveau des fourmillantes notions qui l'encombrent, détendre nos nerfs que le moindre choc fait vibrer. Nous voudrions surtout nous refaire dans un corps sain une

âme pure. Mais n'est-ce point aux intellectuels du xix° siècle que manquent trop souvent ces deux <;onditions de vie normale : la santé du corps, et la santé de l'âme, qui est la foi ? L'Eglise, dans ses oraisons, ne les sépare jamais l'une de l'autre : Concède, guaesîimiis, Domine Deus^perpetiiâ mentis et corporis sanitate gaiidere... Voilà ce que n'a cessé d'implorer Baudelaire, voilà le tourment que nous révèle son œuvre et nous raconte sa vie.

Baudelaire, et c'est aussi en cela qu'il est essentiellement moderne, est une de ces âmes inquiètes, incapables à la fois de s'adapter à la vie et de s'y soustraire ; une de ces âmes qui flottent entre l'atmosphère embrumée et corrompue de nos grandes villes et l'atmosphère sereine du ciel, tantôt noircies par l'une, tantôt illuminées par l'autre ; une de ces âmes naturellement chrétiennes, mais naturellement aussi éprises de bonheur, et qui cherchent la foi à travers les désillusions, l'ennui et la souffrance, nOn seulement parce qu'elles n'ont pu trouver le bonheur, mais surtout parce qu'elles ont reconnu l'impossibilité de le découvrir ici-bas. Et, si l'idée de la mort hante de tels hommes, c'est qu'elle évoque pour eux, et la destruction de la chair, — à quoi l'on ne peut songer sans frémir quand on est vivant, — et la libération de l'âme, — à quoi l'on ne peut songer sans frémir encore, quand on porte, fils du siècle, encore le doute du siècle en soi.

C'est pourquoi Baudelaire, lorsqu'on étudie son œuvre à la lumière de sa vie douloureuse, lorsqu'on pénètre dans sa pensée intime, devient un ami, car il n'est pas* un seul d'entre nous qui ne

se reconnaisse quelque part en lui. Sans cesse, on a devant les yeux sa face froide et tourmentée, ironique, hautaine et noble, parfois presque sacerdotale. Il semble, en lisant ses critiques, ses poèmes, ses lettres, qu'on entende sa voix. On travaille, on se débat, on souffre avec lui. On voudrait lui venir en aide aux heures de détresse, lui faire du bien, le consoler, lui parler de l'amour, de l'art et de Dieu. Et voici qu'on s'aperçoit qu'il est mort.

'^ Non pas : tant qu'il y aura, dans notre monde moderne, des âmes éprises d'idéal en des corps faibles et fiévreux ; des cœurs nostalgiques en des chairs passionnées ; des esprits lucides isolés entre le matérialisme et l'idéologie ; tant que l'ange et le démon se disputeront l'homme et la terre, — Charles Baudelaire, le poète des Fleurs du Mal descendant de Chateaubriand, de Byron, de Pascal, de Dante et de TEcclésiaste, vivra comme un des rares génies qui ont le plus pathétiquement incarné les éternels tourments de la conscience, les éternelles angoisses de la destinée humaine.

Berne, dimanche 21 juillet 1918.

Avant-Propos o

Introduction. — La légende de Baudelaire, ses

causes, sa formation 1

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