CHAPITRE III BAUDELAIRE ET LA SOCIÉTÉ
Lorsqu'on étudie dans son existence, son caractère et sa pensée, un grand homme, c'est-à-dire l'homme d'une grande œuvre, ce qu'il est, en définitive, essentiel pour nous de lui demander, — car nous voulons, aujourd'hui surtout, qu'il nous instruise, — c'est quel sens il a de la vie. N'hésitons * point à l'interroger successivement sur l'amour, sur la société, sur la destinée, sur l'au delà. Eternels lieux communs sans lesquels la poésie, manquant d'âme, et l'art, manquant de matière, ne seraient que des jeux puérils, d'inutiles passetemps.
Nous savons ce que l'amour fut pour Baudelaire. Demandons-lui maintenant ce qu'il pensait de la société.
Il semble au premier abord que ce grand individualiste ne devait avoir pour elle que mépris, et c'est en général et superficiellement exact. Nul
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plus que lui n'incarne la haine du médiocre, de l'esprit grégaire, de roptimisme béat avec ses dogmes du progrès indéfini et de la bonté originelle de l'homme. La démocratie soulevait le cœur de cet aristocrate, et cet individualiste ne pouvait admettre la tyrannie des majorités.
Parcourons les « Journaux intimes » et « Mon cœur mis à nu » : voici dès notes, des réflexions, des paradoxes, parfois des pages entières, qu'il faut d'abord citer :
Les nations n'ont de grands hommes que malgré elles, — comme les familles. Elles font tous leurs efforts pour n'en pas avoir. Et ainsi, le grand homme a besoin, pour exister, de posséder une force d'attaque plus grande que la force de résistance développée par des millions d'individus '■.
Beaucoup d'amis, beaucoup de gants, de peur de la gale '.
Quoi de plus absurde que le Progrès, puisque l'homme, comme cela est prouvé par le fait journalier, est toujours semblable et égal à l'homme, c'est-à-dire toujours à l'état sauvage ! Qu'estce que les périls de la forêt et de la prairie auprès des chocs et des conflits de la civilisation ? Que l'homme enlace sa dupe sur le boulevard, ou perce sa proie dans des forêts inconnues, n'est-il pas l'homme éternel, c'est à-dire l'animal de proie le plus parfait ' ?
Peuples civilisés, qui parlez toujours sottement de sauvages et de barbares, bientôt, comme dit d'Aurevilly, vous ne vaudrez même plus assez pour être idolâtres *.
Peuples nomades, pasteurs, chasseurs, agricoles et même an-