‹ Charles BaudelaireChapitre 62 sur 257 · CHAPITRE VI LA RELIGION DE BAUDELAIRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI LA RELIGION DE BAUDELAIRE

Les dernières années de Baudelaire furent un martyre ; mais ce martyre serait demeuré stérile ; il aurait abouti au néant, s'il n^avait point fait naître une foi dans le cœur sanglant du poète. Quelle foi ? Un homme heureux, égoïste, puissamment équilibré, comme Gœthe, peut se contenter d'avoir pour religion la vie elle-même, le « rein Menschlich )>, la nature : l'univers et son moi lui suffisent. D'autres, comme Hugo ou Lamartine, n'ont besoin, dans leur optimisme, que de croire au progrès de l'humanité pour aboutir à un Dieu bon, plus ou moins personnel, vers lequel les âmes, la société, l'univers s'élèvent directement et sans effort. Mais ceux qui ont souffert, ceux auxquels il est impossible de se résigner, même dans le désespoir ; ceux qui n'ont point assez de force orgueilleuse pour opposer, comme Vigny, le dédain à l'absence et le silence au silence éternel de la divinité : ceux-là, tôt ou tard, éprouvent le besoin d'une religion positive, capable d'expliquer le mystérieux dualisme de l'homme, capable de compenser tout le mal de la vie. Cette religion ne peut être que le christianisme intégral : le catholicisme.

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Gomme homme et comme poète, Baudelaire futil catholique ? Et, s'il le fut, comment et jusqu'à quel point ? Avant la publication de ses journaux intimes, de sa correspondance, surtout des lettres à sa mère, on ne pouvait guère trouver que dans les Fleurs du Mal la réponse à cette question. Certes, il faudrait être bien superficiel pour ne voir dans ces poèmes que leur étrangeté, leur immoralité apparente, voulue, cherchée, en un mot qu'un vaste scandale littéraire ; pour ne point être frappé, saisi, ému par leur sincérité, par les cris douloureux qui s'en échappent, par l'idéalisme qui s'en dégage ; pour ne point découvrir dans cette poésie du péché, de l'Enfer, et du Purgatoire, une âme naturellement chrétienne, comme aurait dit Tertullien. Mais ceux-là mêmes qui admiraient Baudelaire, et qui le défendaient, et surtout ses mauvais imitateurs, étaient portés à considérer ce catholicisme d'inspiration comme un raffinement avec une grande part d'artificiel. Les Franciscœ mese Laudes, l'Ex-voto, les Litanies de Satan et le Reniement de saint Pierre, semblent, en effet, leur donner raison.

Baudelaire est né catholique ; si son père était un « philosophe », sa mère était pieuse et lui inculqua la foi. Il mourut, selon la formule, muni

des sacrements de l'Eglise, et fut enterré religieusement. Catholiques sont donc le commencement et la fin. Mais tout l'entre-deux, toute la vie de Baudelaire ? Sa vie n'est point un exemple, tant s'en faut, il n'a pas été pratiquant. Il a même donné dans l'anti-cléricalisme: telle petite anecdote relatée par MM. Crépet, entre autres preuves, le démontre \ On trouve dans sa correspondance des violences contre les curés. Lorsqu'il raconte à sa mère pour quelle raison il a résisté à la tentation du suicide, il écrit ; « Et Dieu î » diras-tu. Je dé- « sire de tout mon cœur [avec quelle sincérité, per- « sonne ne peut mieux le savoir que moi !] croire « qu'un être extérieur et invisible s'intéresse à ma « destinée ; mais cojnment faire pour le croire ' ? » Ajoutons que certains témoins, d'ailleurs suspects, traitent de pure attitude, de pose, le catholicisme de Baudelaire, et déclarent qu'il n'a jamais cru « ni à Dieu, ni à diable ' ».

Et cependant, toujours dans une lettre à M"® Aupick, il s'écrie, à propos d'un prêtre qu'il accuse d'avoir travaillé contre, lui auprès de sa mère (les Fleurs du Mal venaient de paraître): « Enfin, il n'a « pas même compris que le livre partait d'une « idée catholique *. »

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