‹ Charles BaudelaireChapitre 61 sur 257 · Aie · texte numérisé non relu

Aie

au même, le 21 décembre 1865, il avoue qu'il a dû mettre sa montre en gage et qu'il ne peut la retirer \ Le 18 janvier 1866 :

J'ai encore été malade, très malade. Vertiges et vomissements pendant trois jours. Il a fallu que je me tinsse sur le dos, pendant trois jours, car, même accroupi par terre, je tombais, la tète emportant le corps... Le médecin ne me recommande que de l'eau de Vichy, et pas le sou i »

Il ne peut plus fumer sans dégoût :

« Tout à l'heure, j'ai été obligé d'interrompre cette lettre pour me jeter sur mon lit, et c'est un grand travail, car je crains toujours d'entraîner avec moi les meubles auxquels je m'accroche. Avec ça, les idées noires ; il me vient quelquefois à l'esprit que je ne verrai plus ma mère ^. »

Le 5 février 1866, il donne à son ami Charles Asselineau, de longs détails sur la maladie contre laquelle il lutte depuis vingt mois : des crises le surprennent, il se roule par terre comme un homme ivre ; il est saisi d'atroces douleurs à la tête, il ne peut s'empêcher de tomber ; le médecin a prononcé le grand mot ; hystérie : « Je cède pour la première fois au désir de me plaindre \» Pourtant, il se défend touiours,il travaille, il cherche un éditeur, il voudrait rentrer à Paris ; mais sa misanthropie augmente et s'exaspère : « Toute la racaille moderne me fait horreur. Vos académiciens, horreur. Vos libéraux, horreur. La vertu, horreur. Le vice, horreur. Le style coulant, horreur. Le progrès, hor-

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reur \ » Enfin, le vendredi 30 mars 1866, écrivant à Ancelle une brève lettre d'affaires, il termine ainsi : « Excusez mon style écourté, j'emprunte la plume d'un autre ^ » Que s'était-il passé ?

Nous le savons déjà : Au commencement de mars 1866, il était à Namur. Il visitait, en compagnie de Poulet-Malassis, son éditeur, et de Félicien Rops, l'église de Saint-Loup, lorsqu'il fut pris' subitement d'un vertige et s'abattit sur une marche. Ses amis le relevèrent ; il les rassura, prétendant avoir glissé. Le lendemain, il donna des signes évidents de trouble mental. On se hâta de le ramener à Bruxelles ; à peine dans le wagon, il demanda qu'on ouvrît la portière : or, elle était ouverte ; il avait dit le contraire de ce qu'il avait voulu dire : c'était l'aphasie. Le mal s'aggrava rapidement, sa mère et M. Ancelle accoururent. On transporta le malade en une maison de santé tenue par des sœurs. Puis, en juillet, on décida de le ramener à Paris. Il y végéta quelques mois, à demi-conscient, juste assez pour se rendre compte de son état, ne pouvant plus écrire, ne pouvant plus lire, ne pouvant plus parler, sinon répéter toujours : « Non I cré non ! » Pourtant, la mémoire restait à peu près intacte. Enfin, le dimanche premier septembre 1867, Asselineau annonçait tristement à Poulet-Malassis : « C'est fini. Il est mort hier, à onze heures du matin, après une longue agonie, mais douce et sans souffrance. Il était d'ailleurs si faible qu'il ne luttait plus . »

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