NÉCROLOGIE
'ous empruntons au journal l'Étendard des 3 et 4 septembre 1867, les discours prononcés sur la tombe de Charles Baudelaire ^ et la note de M. Auguste Vitu, rédacteur en chef de ce journal , qui les précédait.
Aujourd'hui lundi ont été célébrées, à l'église Saint-Honoré de Passy, les obsèques de Charles- Pierre Baudelaire, mort le 3 1 août, à quarante-six ans.
Les invitations étaient faites au nom de madame Aupick, veuve en premières noces de M. Baudelaire, et en secondes de M. le général de division Aupick, sénateur, ancien ambassadeur à Cons^
tantinoplç; de madame Perrée^ sa grand'tante ; de madame veuve Baudelaire, sa belle-sœur ; de M. le général de brigade Levaillant; de M. le commandant Levaillant et de M. le général de division Levaillant^ ses cousins.
Charles Baudelaire est mort dans la force de 1 âge , et sa robuste intelligence a résisté jusqu'au bout aUx assauts d'une horrible névrose qui ne lui permettait plus l'usage de la parole. Pour ceux qui ont connu Baudelaire^ ce causeur élégant et coloré, ce vif esprit toujours en éveil sur tous les problèmes, on jugera des angoisses contre lesquelles il a lutté pendant une année de supplice.
Il s'est éteint doucemenret, pour ainsi dire , sans agonie , après avoir reçu les secours de la religion.
L'art , dont le culte ardent a dévoré la vie de Baudelaire, fait en sa personne une perte considérable et dont l'étendue ne sera mesurée que plus tard, lorsque rhistoire littéraire aura marqué sa vraie
place à Tauteur des Fleurs du mal, cet étrange et magnifique bouquet de ma* lédictions byroniennes^ écrites dans une langue qui n'a d'analogue que celle du Dante.
Baudelaire n'était ni un athée ni un sceptique : c'était un souffrant; nul esprit ne fut plus habile à se martyriser lui-même , à distiller la joie et la douleur humaines, pour en extraire des parfums violents comme des poisons^ et des poisons doux comme des par/ums.
Tout coin sombre l'attirait, comme aussi toute idée nouvelle, étrange ou chimérique; et cependant il avait de rares facultés de clairvoyance, d'ordre, de netteté dans l'esprit. Edgar Poe, dont il se fit le traducteur passionné, l'attirait par ce noble aimant : l'évocation des fantômes et l'analyse mathématique.
Charles Baudelaire était un homme d'éducation et de manières exquises.
Vivement touché des beautés littéraires, il ne connaissait pas l'envie ; il admirait ses maîtres^ il aimait ses égaux.
Il était extrêmement sensible à Tamitiéy et tous les liens qu'il a formés dans sa jeunesse ont duré jusqu'à sa tombe.
Nous avons retrouvé, dans la petite chapelle Saint-Honoré, les plus anciens amis de Charles Baudelaire : Jean Wallon, Théodore de Banville, Charles Asselineau, Champfleury, Monselet, Nadar, Louis Veuillot, Arsène Houssaye , Théophile Silvestre , Alfred Stevens, le docteur Piogey, etc., etc., à qui s'étaient joints beaucoup d'hommes de lettres et d'artistes.
M. Ancel, maire de Neuilly, ancien notaire de la famille, conduisait le deuil en son nom.
Après l'absoute, le corps a été dirigé sur le cimetière Montparnasse, où il a été inhumé dans un caveau de famille.
MM. Théodore de Banville et Asselineau ont prononcé sur la tombe de
notre ami les paroles touchantes que nous publions plus bas.
Charles Baudelaire était né à Paris en avril 1821.
Auguste Vitu.
Discours prononcé par M. Théodore DE Banville.
Messieurs^
Celui que la mort vient de frapper emporte avec lui une large part de mon cœur, et je ne puis encore regarder son cercueil sans avoir les yeux obscurcis par les larmes.
Egoïstement, je me donnerais tout entier à cette douleur qui m'envahit et qui me pénètre ; mais je dois oublier un instant que Charles Baudelaire fut pou moi un ami excellent et tendrement chéri, car j'ai à remplir envers lui un devoir plus sacré et plus impérieux que
celui de le pleurer. A défaut de ceux de nos maîtres qui auraient eu qualité pour accomplir cet acte de justice, il faut que je trouve en moi la force nécessaire pour dire quel est le poète qui vient de nous être enlevé, et^ si insuffisant que je sois pour une pareille tâche, je parlerai de lui sans orgueil excessif, sans vaine modestie^ et avec une absolue sincérité.
Aussi bien, pour louer dignement Charles Baudelaire, la vérité suffit, et il ne faut' rien de plus à sa mémoire.
Brisé par un mal cruel et mystérieux qui avait défié les efforts de la science, rhomme vientdes*éteindre; le triomphe durable s'apprête pour le penseur éloquent, pour le merveilleux artiste qui fut et qui restera un grand poète. De son vivant même, son œuvre avait été brillamment acclamée par les esprits supérieurs de la poésie et de la critique, en même temps qu'elle était durement contestée par les hommes qui contestent
tout ce qui est beau. Mais tour à tour louée et dénigrée , parfois même odieusement calomniée et salie^ elle s'imposait au public par une puissance virtuelle à laquelle nul n'avait pu résister^ et de jour en jour, d'heure en heure, son succès grandissait avec ^une progression d'abord lente, puis plus rapide, puis tellement rapide que' rien au monde n'aurait pu l'arrêter quand même Ta mort ne serait pas venue placer dans son vrai jour et mettre en pleine lumière cette oeuvre qui , sans pâlir, peut être comparée aux plus belles et aux plus illustres.
En effet, et l'avenir prochain le dira, d'une manière définitive, l'auteur des Fleurs dtumal est non pas un poëte de talent, mais un poëte de génie, et de jour en jour on verra mieux quelle grande place tient, dans notre époque tourmentée et souffrante, son œuvre essentiellement française , essentiellement originale, essentiellement nou-
velle. Française^- elle Test par la clarté^ par la concision, par la netteté si franche des termes qu'elle emploie^ par une science de composition^ par un amour de Tordre et de la règle qui très-rigoureusement procèdent du dix-septième siècle ; originale... nul ne le lui a contesté; c'a été le grand éloge et le grand reproche que lui ont sans cesse adressés ses amis et ses ennemis; nouvelle, j'insiste là-dessus^ elle a été^ elle est, elle restera étonnamment nouvelle et primesautière; ceci est sa gloire^ la meilleure et la plus vraie^ dont rien ne peut la déshériter.
Elle fut nouvelle, Messieurs^ et par le fond et par la forme; et songe- t-on bien à ce qu'un pareil mot renferme d'éloges?
Rien que pour trouver dans la forme d'un art un point de vue nouveau^ rien que pour imaginer dans les procédés qu'il emploie une légère et insignifiante modification, quelle magnifique organisation d'artiste ne faUt-il pas avoir reçue?
Par quelles sévères et sérieases études^ par quels travaux incessants ne faut-il pas Tavoir complétée I Eh bien 1 lorsqu'il arrive, une ou deux fois par siècle^ qu'un homme d'élite apporte un art qui lui appartient complètement^ dont la forme est sortie de lui tout entière^ cet homme a déjà soulevé un monde; mais si le fond même des sentiments qu'il traduit^ des idées qu'il met en œuvre, des impressions qu'il retrace^ est à lui et bien à lui; si^ comme La Fontaine au dix-septième siècle, comme Prud'hon sous le premier Empire, il possède en lui une originalité assez bien trempée pour échapper absolument et comme sans effort à la mode^ à la tradition^ aux préjugés artistiques de son temps^ n'estil pas vrai et légitime de dire de lui qu'il a du génie?
Je. ne veui pas^ Messieurs, entreprendre de toucher ici à notre histoire littéraire; je n'en dirai qu'un mot, celui
qui est nécessaire pour faire comprendre ma pensée.
Tout le monde sait qu'un magnifique et puissant écrivain règne chez nous sans -conteste depuis trente ans^ et depuis trente ans, a mis sur notre littérature, poésie lyrique, drame, roman , histoire , critique, l'empreinte de sa griffe de lion.
Cette royauté de Victor Hugo, elle a été tantôt subie , tantôt librement acceptée, mais toujours reconnue et obéie, tant il semblait impossible de s'y soustraire 1
. L'imitation de Victor Hugo, tel a été le commencement de tout poëte de ce temps; aucun de nous n'a su ou même voulu s'en affranchir; longtemps le jeune poëte s'essayait à l'ombre de notre cher et vénéré maître, et il restait aux côtés du colosse, jusqu'à ce qu'il se fût, à son tour, senti naître et grandir des .
ailes.
Eh bien! Messieurs, quand Charles
Baudelaire commença à faire connaître ses premières poésies, (car elles ne furent imprimées que bien plus tard) , on vit avec étonnement qu'il apportait un vers, une poésie à lui, où ni Hugo, ni Musset, ni Lamartine, n'avaient rien à réclamer, et à laquelle on eût difficile* ment trouvé des ancêtres, à moins de remonter jusqu'à la race vigoureuse des Mathurin Régnier et des d'Aubigné.
Un poëte original était né, et soit qu'on voulût Taimer ou le haïr, il fallait en prendre son parti. Original par la formé, sans doute; bien plus original encore par le fond même de son inspiration, car les idées et les sentiments qu'il venait nous traduire, étaient précisément c^ux que l'admirable poëte des Contemplations avait volontairement mis en oubli.
Continuant, quoique novateur, la tradition antique, Victor Hugo a toujours transfiguré l'homme et la nature à l'image d'un certain idéal voulu ; au
contraire, Baudelaire, comme Balzac, comme Daumier, comme Eugène Delacroix, accepta tout P homme moderne, avec ses défaillancesj avec sa grâce maladive, avec ses aspirations impuissantes, avec ses triomphes mêlés de tant de découragements et de tant de pleurs ! Les côtés de Tâme qu'il était convenu et classique de laisser dans Tombre, l'hypocrisie d'une race faible et diminuée, l'imjMiissance d'aimer et de haïr, le désir d'une croyance qui ne peut naître, l'inconsolable regret de nous être fermé nous-mêmes les cieux, toutes ces souffrances, tout ce vide, toutes ces agonies, il les peignait en traits ineffaçables, et, véritable poëte romantique (il avait donné lui-même du romantisme cette définition excellente :
l'expression la plus récente de la beauté), il représenta avec le charme exquis dont est doué un grand artiste, ce qui nous reste de la beauté, c'est-à-dire uneombre malade, mourante, adorable pourtant.
qui s'enfuit en exhalant une plainte harmonieuse et désolée.
Oui^ il fut rhomme, il fut Tartiste moderne avec toute son énergie et avec toute sa vivifiante tristesse.
Sorti d'une famille où il avait pu puiser à la fois les enseignements les plus virils et les traditions des plus parfaites et des plus aimables élégances, Baudelaire appartenait à une aristocratie par la naissance et par la fortune; mais il fut peuple par la vaillance avec laquelle il supporta les revers et la souffrance lorsqu'il plut au ciel de les lui envoyer.
La souffraacel il l'aima^ il l'idolâtra chez lui et chez les autres; loin de la cacher et de la nier^ il la chantait^ il la célébrait, comme étant le grand moyen de rachat que Dieu nous a donné.
Vous le savez, Dieu n'en fut point avare envers lui ; à cet homme si bon , si doux, si inoffensif, qui si ardemment sut admirer et louer ses émules^ et qui^
en vingt ans d'existence littéraire, n*a attaqué ni blessé personne, il a donné trois années de tortures qui auraient suffi à racheter la vie d'un criminel.
Ah I maintenant, cette âme si durement éprouvée doit être rachetée et triomphante! Son Créateur lui donnera le repos infini, comme la postérité donnera la gloire, une gloire vraie et complète, au poëte qui n'a dédaigné aucun de nos maux et aucune de nos blessures.
Adieu, Baudelaire! tes amis ne se lasseront pas de te pleurer, toi qui as été leur exemple et leur orgueil. La France te connaîtra et t'admirera.
Adieu, honnête homme , excellent ami, grand artiste, noble poëte, adieu !
— i3j — Discours prononce par M. Charles
ASSELINËAU.
Messieurs ,
Après les rayonnantes paroles que vous venez d'entendre^ et qui sont comme Tauréoie anticipée du poëte , il n'y a plus ni à louer ni à glorifier , et le plus humble des amis de Charles Baudelaire ne viendrait pas troubler rimpression religieuse de cet adieu fatidique^ s'il n'était poussé par sa conscience à une dernière protestation.
Si la gloire commence aujourd'hui pour Charles Baudelaire, l'histoire
aussi commence avec elle. Devant cette
tombe, trop tôt ouverte, et qui va se refermer derrière vos pas, la vérité réclame ses droits , et le -devoir seul qu'elle m'impose me donne la force de rompre le silence oti je voudrais vous laisser, où surtout je voudrais me recueillir moi-même.
On a trop parlé de la-« légende » de Charles Baudelaire, sans prendre garde que cette légende n'était que le reflet de son mépris pour la sottise et pour la médiocrité orgueilleuse.
Je parle au nom de ceux qui Font constamment aimé, suivi, compris, et je Tàffirme dans ce moment solennel, avec la gravité de la conviction devant la mort : — Oui, ce grand esprit'fut en même temps un bon esprit; ce grand cœur fut aussi un bon cœur.
Il en est, qui sont morts, qui auraient pu le dire. Il en est encore, grâce à Diei;i, qui sont vivants, et qui l'attestent.
Charles Baudelaire ne manquera pas seulement à ses admirateurs; il manquera à ses amis dont il était la joie, le conseil, le serviteur dévoué et fidèle ; à cette mère affligée, exemplaire, mais fière dans sa douleur, et qui se console par la gloire de son fils de la perte d'une tendresse pieuse qui ne lui a jamais fait défaut. Il manquera aux
faibles qu*il encourageait^ aux désespérés qu'il secourut, à tous ceux à qui il donnait Fexemple du travail, de la constance et du respect de soi-même.
Son âme sincère et délicate avait la pudeur de ses vertus, et, par horreur de Taffectation et de l'hypocrisie > se remparait d*uné réserve ironique qui n'était en lui qu'une forme suprême de la dignité. Je ne pourrais que plaindre ceux qui s'y seraient trompés.
Faut-il bénir, Messieurs, ffiut-il déplorer le miracle qui, dans ce corps malade, paralysé, sans voix, a maintenu jusqu'à la fin l'esprit lucide et le cœur intelligent ?
Ah ! qu'on n'évoque pas ici les horreurs de la démence et de l'imbécillité !
Le mal, que ce fût un bienfait ou une torture, a laissé jusqu'au bout intacte et vaillante cette raison souveraine du poëte : c'est bien assez qu'il l'ait fait muet et immobile.
Croyez-en ceux qui l'ont assisté
assidûment; croyez-en les médecins qui Font soigné , la mère qui la veillé , servi avec une énergie infatigable, et qui, clairvoyante et ingénieuse, conversait avec lui comme aux temps heureux : ses yeux n'ont jamais cessé de reconnaître les yeux aimés et de les comprendre; sa main s'est toujours tendue la première vers les mains fidèles.
Au plus fort de la maladie , il s'entretenait, par l'intermédiaire d'un ami avec son éditeur.
Ses regards ont été des testaments clairs, éloquents, qui épargneront tout embarras aux exécuteurs de ses volontés. Non, il ne faut pas qu'il y ait làdessus d'équivoque. C'est pour cela d'ailleurs que je suis ici; c'est pour cela que je vous parle et que je trouve le courage de vous arrêter encore et de suspendre votre attention pendant ces dernières minutes.
Ce que Charles ^Baudelaire a souffert
dans ces deux ans est inénarrable pour quiconque entrevoit le supplice d'un génie ardent et actifs condamné à Tinaction et au silence^ d'un poète pour qui l'avenir était si beau^ enfermé dans son passé comme dans un cachot sombre.
Il a subi toutes les douleurs et toutes les agonies ; et ce qui est plus^ il les a subies noblement, dignement, en philosophe résigné et fort.
Il a été faible, abattu, brisé, misérable : insensé , jamais !
Je le dis bien haut, j'y insiste parce que j'en ai été témoin, afin que vous le sachiez et que vous puissiez le redire à votre tour, en réponse à des plaintes malavisées qui ne seraient qu'un outrage.
Messieurs, avant de nous séparer, je vous recommande la mémoire de Charles Baudelaire.
Je vous la recommande comme un exemple d'abord, et aussi comme un dépôt que vous ne laisserez altérer ni par l'envie ni par l'indiscrétion. •
Vous vous souviendrez et vous répéterez qu'en notre ami encore s est manifestée cette loi consolante^ admirable, qui veut que les plus forts soient les meilleurs, et que les plus grands esprits soient les plus droits.
SS*féi5S*fô«S^2&S^2^ÎS*fêfig^3^