NOTICE RECTIFICATIVE
-ous attribuons à M. Auguste Vitu l'article suivant, remarquable par la vivacité et la précision des souvenirs qui y sont consignés. On nous le communique coupé, sans indication de provenance.
Il rectifie sur quelques points la notice de M. Théophile Gautier , et donne de bien curieux détails sur la première publication^ dans le feuilleton du journal le Pays, de la traduction des Histoires extraordinaires.
L'attention publique a été rappelée cette semaine sur un mort célèbre et regrettable. Les deux premiers volumes des œuvres de Charles Baudelaire ont
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paru, précédés d'une notice écrite par Théophile Gautier
Nous ne pouvons accorder à
Théophile Gautier l'inconcevable erreur qui marque la deuxième ligne de sa notice sur Baudelaire.
« La première fois que nous rencontrâmes Baudelaire, dit Théophile Gautier, ce fut vers le milieu de 1849, à l'hôtel Pimodan, où nous occupons près de Fernand Boissard un appartement fantastique ; etc. »
Théophile Gautier nous permettra de lui certifier qu'en 1849 ni lui ni Baudelaire n'habitaient l'hôtel Pimodan. Après un long séjour dans la rue de Navarin, pendant les dernières années du règne de Louis- Philippe , Gautier vint s'installer, vers 1848, dans la maison qui fait le coin droit de la rue Rougemont et de la rue Bergère, en face du Comptoir d'escompte. Il y a séjourné longtemps.
L'hôtel Pimodan, déserté par ses
nobles propriétaires, a vu passer bien des hôtes légendaires : Théophile Gautier lui-même, mais il doit y avoir trente ans de cela ; Roger de Beauvoir ; Baudelaire. C'est là que Baudelaire écrivit sa première œuvre remarquée, le Salon de 1846. Je ne saurais le suivre avec exactitude dans tous les méandres de ses pérégrinations inattendues et inexpliquées. Après rhôtel Pimodan , il habita l'hôtel de la place Vendôme , occupé par son beau-père, le général Aupick^ qui commandait, la place de Paris. Je le retrouve ensuite, sans savoir pourquoi, dans des gîtes de passage, comme l'hôtel Folkestone, rue Lafitte, et l'hôtel Corneille, rue Corneille, ce même hôtel Corneille où Balzac , avec la précise intuition du génie , a logé Z.
Marcas.
Je vois, en consultant une liasse de lettres de Baudelaire qui n'a pas, en toute sa vie, écrit une ligne de billet qui ne fût expressément datée et signée.
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qu'en novembre i85o il demeurait avenue de la République^ n^gS (*).
Il y a d'ailleurs d'autres confusions dans les souvenirs de Gautier sur Baudelaire; pure affaire de détail. L'artiste n'est pas mal jugé; l'homme y est plutôt supposé que connu. Cela manque d'intimité. Baudelaire n'en acceptait, du reste, qu'avec un petit nombre d'amis anciens, à qui son cœur et son âme s'ouvraient complètement, devant qui tombaient le masque et la pose , et qui seuls ont vu, apprécié, aimé l'infortuné, le charmant Baudelaire.
En dehors d'çux , Baudelaire s'était donné des admirations qu'il célébrait pon^peusemènt, à la manière d'un culte :
Delacroix, Théophile Gautier, Daumier, en dernier lieu Wagner. Ce qu'il y avait de sincère à la fois et d'artificiel dans ces affinités électives, bien fin qui
(*) Le rectificateur est ici à rectifier : nous avons vu des lettres de Ch. Baudelaire non datées et signées C. B. seulement.
le discernerait ! Il m'a cependant confessé que n'étant pas musicien et n'aimant pas la musique^ il caressait dans Wagner de certaines idées générales, abstraction faite de son œuvre lyrique et dramatique qui le laissait indifférent.
Théophile Gautier remarque avec raison que la célébrité de Baudelaire date de la traduction des contes d'Edgar Poe. Ils eurent bien du mal à parvenir' jusqu'au public^ ces contes aujourd'hui si célèbres. Ce fut Dutacq^ cet homme d'une sagacité si vive et si diverse^ car il jugea^ dix ans avant la foule^ Charles Baudelaire et Gustave Doré, ce fut Dutacq qui ouvrit à la traduction d'Edgar Poe le feuilleton du Pays. Mais à quelles conditions, grand Dieu ! Les contes parurent en second feuilleton, c'està-dire en tranche quotidienne de cinq colonnes à la troisième page, au prix de vingt francs le feuilleton complet. Et que de tiraillements ! que de tracasseries ! que de quolibets contre l' Hoffmann améri-
cain et contre son interprète si étrange lui-même !
Baudelaire souffrait beaucoup de ces inclémences des hommes, lui y le plus poli des poètes et le plus inquiet des rêveurs. La nature particulière de son talent , l'allure inusitée de ses idées , lui suscitaient beaucoup d'objections et de résistances. On jugera de ses transes et 'de ses précautions par la lettre suivante adressée à un ami. Il s'agit d'articles sur l'Exposition universelle des beaux-arts^ en i855 :
9 juin i855.
Mon cher ami, vous êtes pour moi toujours si parfaitement aimable que je compte sur vous pour les choses suivantes.
I Viendrai-je demain, à midi, pour mes épreuves, avec mon quatrième article ? — Je n'en sais rien. — Ma vie errante m'a disloqué... Revoyez donc mes épreuves, après avoir lu mon article avec
M. Cohen. Défiez-vous bien du puissant Guillaume ; — de l'insidieux Pellerin qui aurait plu à Voltaire, ca c'est un pèlerin couvert de coquilles.
Présentez mes excuses à M. Cohen, dites-lui que c'est le dernier article consacré à un seul homme, et qu'if veuille bien ne pas trop user de sa puissance de biffeur. D'ailleurs, vous connaissez si bien mes pensées, que vous lui expliquerez celles qui sont mal dites. Puis, le père Ingres m'a donné un mal de chien.
Revoyez sur la copie. Peu de tirets et de soulignages; mais pourtant quelques-uns.
Ch. B.
Etait-ce donc à tort que Baudelaire prenait tant de prudentes précautions contre les ciseaux de M. Cohen , le rédacteur en chef du Pays , contre Guillaume, le metteur en pages aux cheveux rouges, si redouté de Mme
Clémence Bader^ enfin contre M. Pellerin , le correcteur ?
Le fait est que les articles de Baude* laire ne parurent point. Du moins ^ je les ai vainement cherchés dans la collection du Pays (*). En revanche, j'y ai trouvé ceux de M. Louis Esnault qui fut préféré à Baudelaire.
C'est un peu de ces choses-là, de ces mécomptes amers , silencieusement subis, que meurent les hommes de génie ; il ne faut pas trop leur en youloir.
(*) Il y a erreur. Le compte-rendu de l'Exposition des beaux -arts de i855 fut interrompu au Pays après le second art;icle de Baudelaire^ entièrement consacré à Eugène Delacroix (n* du 3 juii\}. Cet article étonna le rédacteur en chef. Il offrit alors la continuation du compte-rendu à M. Louis Esnault, homme de lettres heureusement incapable d'étonner personne que lui-même.