BIOGRAPHIE
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A Monsieur René Pincebourde, éditeur
ETAis^ comme on vous l'a dit, If monsieur^ le camarade de Charles Baudelaire, au collège de Louisle-Grand; nous avons usé, sur les mêmes bancs, plus d'une culotte. Je Tavoue pourtant, à ma honte, le Baudelaire en habit bleu troué aux coudes, en bas chinés, en gros souliers, est complètement sorti de ma mémoire. Je me souviens seulement de sa brusque disparition avant la fin de nos études.
Je ne le retrouvai qu'au sortir du collège. Nous nous voyions le plus souvent chez un ami commun/ dont plus d'un contemporain devenu célèbre pourrait vous décrire le logis très-fréquenté en 1840.
Deux petites chambres, au cinquième, avec balcon; décor composite , comme les aptitudes du locataire, helléniste enragé, peintre de paysages, poëte, alchimiste, mystagogue et chasseur de serpents. Des bustes, des statuettes, des ébauches, des bas-reliefs cloués aux murailles ou traînant sur chaque meuble , rien dans tout cela d'extraordinaire au quartier latin. Les fourneaux, les matras, les tubes en trombones, les fioles inquiétantes, pleines d'or et de diamants , en préparation , auraient attiré davantage l'œil du bourgeois, et son étonnement eût augmenté devant l'ornement principal du sanctuaire,cette fameuse armoire nauséabonde quoique vitrée, où grouillaient dans l'alcool, sous
de formidables étiquettes^ les batraciens invraisemblables^ les lézards géants et les vipères de choix ^ assassinés à Fontainebleau.
C'est dans ce cher, grenier, d*oîi se sont envolées les heures les plus regrettées de ma jeunesse , c est dans ce cadre étrange et sur ce fond bariolé, que je retrouve l'image la plus nette de Baudelaire, que je Tai le mieux connu, à vingt ans, cherchant sa voie entre Villon et Ronsard, fou de vieux sonnets et de jeunes peintures, raffiné, paradoxal, bohème et dandy.
Dandy surtout, et grand théoricien d'élégance. Pas un pli de son habit qui ne fût raisonné. Aussi quelle merveille que ce costume noir, toujours le même, à toute heure, en toute saison!
Ce frac, d'une' ampleur si gracieuse, dont une main cultivée taquinait les revers; cette cravate si joliment nouée; ce gilet long, fermant très-haut le premier de ses douze boutons et négligem-
ment entr'ouvert sur une chemise si fine, aux manchettes plissées; ce pantalon « tirbouchonnant » sur des souliers d*un lustre irréprochable ! Que de cabriolets leur vernis m'a coûtés ! Hélas !
c'était le bon temps.
Baudelaire habitait déjà Tîle Saint- Louis, mais pas encore cet hôtel Pimodan où Font connu ses amis de la seconde époque^ plus intimement associés à sa vie littéraire. C'était dans un rez-de-chaussée du quai de Béthune que notre camarade avait installé ses bahuts, sa vieille table aux pieds tournés, ses miroirs de Venise, ses livres, en trèspetit nombre ( Ronsard et sa Pléiade :
Régnier n'est venu que plus tard ), ses chats, et certain lit de chêne brun, sans pieds ni colonnes, sorte de cercueil sculpté dans lequel je suppose qu'il couchait quelquefois.
Nous allions rarement le relancer dans son île, sûrs que nous étions de le voir arriver lorsqu'il avait limé et poli « quelque machine nouvelle »,
Après- s'être fait quelque peu prier, il nous disait, ou plutôt nous psalmodiait ses vers d'une voix monotone, mais impérieuse, et qui forçait l'attention des profanes : vers truculents, rimes millionnaires !
Je l'entends encore marteler avec un contentement visible le quatrième vers des strophes charmantes, dans sa toute première manière, qu'il adressait à « une mendiante rousse » :
Ma blanchelte aux cheveux roux, Dont la robe, par ses trous.
Laisse voir la pauvreté Et la beauté. . .
Ce n'est point, il s'en faut , la seule « Fleur du Mal » dont le premier parfum ait corrigé les émanations de l'armoire vitrée ; et pourtant, bien des « juvenilia », très-goûtées au grenier, n'ont pas trouvé place dans l'illustre recueil de 1857.
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J'ai souvent regretté de n'y rîen voir d'un poëme plus que bizarre^ il est vrai, dans son ensemble, et difficile à produire en public, mais dont un éditeur pudibond aurait pu imprimer au moins quelques strophes.
Baudelaire lui-même en était le héros, ou plutôt la victime, rôle partagé par sa maîtresse d'alors :
Bizarre déilé, brune comme ks nui(f,
Au parfum mélangé de musc et de havane,
Œuvre de quelque Obi, le Faust de la Savane, Sorcière aux flancs d'ébène, enfant des noirs minuits,
sa négresse, en un mot, comme l'appelait notre irrévérence.
L'œuvre abracadabrante dont je déplore la perte probable échappe à l'analyse; à moins pourtant que vous ne vous contentiez d'une sorte de programme comme ceux que Pasdeloup fait distribuer pour expliquer aux fidèles le sens intime des ouvertures de Wagner. En ce cas, voici la chose :