CAUCHEMAR
Portrait du poète et de la bien-aimée.
Mélange des cœurs. Ciel sans nuage.
Béatitude,
Jalousie du roi. Il somme le poète de lui prêter sa maîtresse. Refus du bienaimé. Menaces du tyran (Louis-Philippe)! Message royal annonçant une vengeance inouïe.
Une même couche a réuni les deux amants. Sommeil profond des lutteurs.
Une rumeur imperceptible surgit dans le lointain...
(Crescendo des djinns). Bruit d'épées. Canons roulants, foule grondante.
Une armée en marche. Tumulte énorme sur le quai.
Ce qui vient s'arrête ; la porte s'ouvre au nom du roi! C'est Tarmée tout entière^ tambour-major en tête^ qui sous les yeux du bien-aimé, j)aralysé d'hor* reurj vient souiller sa maîtresse. Description plastique des exécuteurs de l'œuvre infâme. Costumes^ gestes, attitudes divers de l'infanterie, de la cavalerie et des armes spéciales.
Le poëte est devenu fou. La muse ne lui envoie plus que des rimes insensées. . . Malédiction ! !
C'était absurde et c'était superbe !
A défaut du portrait de Baudelaire , par lui-même, qui décorait cette épopée perdue, j'en ai gardé un autre, cher
monsieur, portrait autographe, à la plume et à Testompe, rehaussé de vermillon.
Ce dessin a son histoire : la voici..
Nous avions pris rendez-vous un jour d'hiver, Baudelaire et moi, pour goûter en compagnie de notre hôte du grenier, les voluptés du haschisch, alors peu connu à Paris. C'est sous l'influence de cette pommade verdâtre, et en attendant l'extase promise, que le futur auteur des « Paradis artificiels », dessina pour moi ce portrait en pied , le seul de cette date qui lui ressemble.
De temps en temps (je le vois encore), il posait la plume, et roulant entre ses doigts des estompes en papier, il en caressait son image avec un visible plaisir. Il y travailla longtemps, et lorsqu'il me la remit enfin , après avoir terminé les accessoires qui la complètent, il parut me faire un notable cadeau.
Ce fut aussi mon avis, et j'ai conservé cette relique avec un soin pieux.
Voulez-vous maintenant, non plus un portrait du poëte, mais une pièce de vers composée sur les bancs du collège, ^t qui est peut-être sa première œuvre; la voici :