INCOMPATIBILITÉ
Tout là-haut, tout là-haut, loin de la route sûre. Des fermes, des vallons, par delà les coteaux. Par delà les forêts, les tapis de verdure.
Loin des derniers gazons foulés par les troupeaux.
On rencontre un lac sombre encaissé dans Vabtme Que forment quelques pics désolés et neigeux; Veau, nuit et jour, y dort dans un repos sublime. Et n'interrompt jamais son silence orageux.
Dans ce morne désert, à VoreUle incertaine Arrivent par moments des bruits faibles et longs. Et des échos plus morts que la cloche lointaine D*une vache qui paît aux penchants des vallons.
Sur ces monts où le vent efface tout vestige. Ces glaciers pailletés qu'allume le soleil.
Sur ces rochers ailiers où guette le vertigp. Dans ce lac où le soir mire son teint vermeil.
Soiis mes pieds, sur ma tête et partout le silence. Le silence qui fait qu'on voudrait se sauver. Le silence éternel et la montagne immense.
Car l'air est immobile et tout semble rêver.
On dirait que le ciel, en cette solitude , Se contemple dans l*onde, et que ces monts, là-ltas. Ecoutent, recueillis, dans leur grave attitude. Un mystère divin que Vhomme n'entend pas.
Et lorsque par hasard une nuée errante Assombrit dans son vol le lac silencieux.
On croirait voir la robe ou Pombre transparente D'un esprit qui voyage etpaSie dans les deux.
Un dernier souvenir^ cher monsieur, et j'ai fini.
Nous sommes encore place Sorbonne.
Un grand corps dégingandé vient d'envahir notre grenier. C'est Privât d'Anglemont , tout effaré, qui nous annonce le suicide de Baudelaire. Notre poète venait en effet de se donner, avec quelque précaution, un coup de couteau, destiné à toucher un autre cœur que le sien . . .
A ma place ^ le chasseur de vipères serait peut-être moins discret. Il n'a pas encore pardonné à notre illustre labadens un crime très-ancien , et j'en conviens^ inexpiable !
Jugez-en : furetant un jour^ en 1844^ l'étalage d'un bouquiniste, il y trouva (dans la boîte à cinq sous !) son premier livre à lui, offert depuis peu à Baudelaire, et portant sur la première page son envoi d'auteur.
Cette trahison ( si peu payée !) dut m'être aussi bien sensible; car ce livre, un poëme commencé au collège et publié sous un pseudonyme, était dédié à votre serviteur
Charles C.
Bibliotaphe.
Décembre 1868.
LETTRES
ms>!ssest^i!si^ies!^ies&i^
^V^ES dix lettres qui suivent, embrassent m^ une période de trois années pendant
lesquelles Charles Baudelaire publia les Fleurs du mal (1857), sa notice critique sur Théophile Gautier (iSSg), le livre desPâradis artificiels (x86o)^ et la seconde édition des Fleurs du mal (1861). Elles sont relatives à ces diverses publications et adressées à M. Poulet-Malassis, à l'exception de la lettre cinquième écrite à M. Charles Asselineau.
M. Asselineau a parlé dans sa vie de Charles Baudelaire (') de la véhémence et de la ponctualité que le poète apportait à la correction de ses épreuves, et aussi de « l'importance qu'il attachait à l'exécution de ses œuvres, importance proportionnelle aux soins qu'elles lui avaient coûté. » En voici de bonnes preuves.
Ces lettres offrent de plus quelque intérêt littéraire.
(*) Paris, Lemerre, 1869, in-i8, avec portraits.
14 mai 1857, 4 h.
Non, mon ami, vous ne serez pas encore délivré aujourd'hui, — Je ne Iç serai que demain, et vous, naturellement, vous ne le serez que deux ou trois jours après.
Je m'escrime contre une trentaine de vers insuffisants, désagréables, mal faits, mal rimants. Croyez-vous donc que j'aie la souplesse de Banville ?
J'ai reçu une épreuve qui lui était évidemment destinée; ce n'était pas une bonne feuille (*). J'en ai conclu qu'il avait reçu la mienne, c'est-à-dire la 8«; à moins qu'elle ne soit pas encore tirée.
Ce matin j'ai reçu ma 9® feuille ; décidément ne faites pas corriger une
(*) Les Poésies de M. Théodore de Banville BMmprimaient à Âlençon en même temps que les Fleursrdu maL
feuille avant de me renvoyer. Cela ne
sert qu'à introduire des fautes. — Ma
note sur Révolte est détestable (*) ; je
suis étonné que vous ne m'ayez pas fait
de reproche à ce sujet.
Bien à vous^
Ch. Baudelairei
Mais, mon cher ami, puisque je vous rends si malheureux, et que vous êtes si impatient de venir à Paris^ venez donc^ sans vous inquiéter de la dernière feuille. Le soin minutieux avec lequel je corrige est une bonne garantie; d'ailleursj je vous soumettrai mon épreuve, avant de la renvoyer avec « bon à tirer. »
Aujourd'hui^ je vous envoie le Vin des chiffonniers, que j'ai recopié pour
(*) Cette note fut modifiée ; elle ne se trouve que dans la première édition des Fleurs du maU
la commodité de vos ouvriers qui auraient trouvé le placard vraiment trop surchargé.
Arrivez à Paris avec la table des matières, mais ne la faites pas tirer sans que je Taie lue.
Bien à vous,
Ch. Baudelaire.
Vite, cachez, mais cachez bien toute rédition ; vous devez avoir 900 exemplaires en feuilles. Il y en avait encore 100 chez L ; ces messieurs ont
paru fort étonnés que je voulusse en sauver 5o. Je les ai mis en lieu sûr, et j'ûi signé un reçu. Restent donc 5o pour nourrir le cerbère Justice. '
Voilà ce que c'est que d'envoyer des exemplaires au Figaro // Vous recevrez cette lettre à temps, je l'espère. La saisie n'a pas encore eu lieu. Le renseignement m'est venu par M:^ W , à
travers le canal de Leconte de Lisle, qui malheureusement a laissé s*écouler cinq jours;
Je viens de voir L etV ^plusc
que la lune ; il ont poussé la platitude jusqu'à faire la remise de librairie à « M. l'inspecteur général de la presse »
pour le séduire 1!!
Bien à vous,
Charles BAUDELiURE.
II juillet 1857.
P. S. J'ai dit à M. L que
puisque Ton pouvait considérer les 5o exemplaires que je lui laissais comme sacrifiés, il fallait au moins les répandre au plus vite chez les divers débitants qui n'en avaient pas encore reçu. Mais il s'y est refusé ; il croit que M. l'inspecteur, en achetant son exemplaire, a vérifié le nombre restant avec un coup d'œil d'aigle.
20 juillet 1857.
Sérieusement, j'ai besoin de savoir tout de suite quel jour vous serez à Paris.
Ici, pas de saisie. — Qu est-ce que c'est que la saisie d' Alençon ?
Ici, conflit entre les deux ministres, Moniteur et Intérieur. M. Abatucci a dit : « Vous voulez donc entraver l'attaque ? »
Je vous supplie de ne pas bouger et de ne faire aucune démarche sans moi; vous pourriez me contrecarrer (*).
Bien à vous,
Honfleur, le 20 février iSSg.
Mon cher.
Je vous serai bien obligé de me dire si ma Danse macabre a paru, avec la
(*) Les Fleurs du mal furent condamnées le jeudi 20 août 1857.
dédicace à Christophe (*) ? Cela aurait dû paraître dans le n^ du i5. Je n'ai pas reçu un mot de Calonne à qui j*ai retourné les épreuves.
Pouvez-vous passer à rimprimerie Ducessois^ et dire qu'il ne faut pas trop tarder pour les épreuves du Gautier P Comme cela a été écrit avec une rapidité de démon^ il est bon que je les revoie à loisir : or, un petit retard de ma part dans le renvoi de l'épreuve, ajournerait encore l'apparition. Ils ont eu très-largement le temps de composer; rappelez-leur qu'il faut m* envoyer le tout (placards et manuscrit), sous bandes croisées avec la rubrique : Papiers daffaires^ à M.., de la part dé Af . . . , et affranchir. Insinuez en même temps qu'il serait très-important pour le lecteur,
(*) M. Ernest Christophe, statuaire du plus grand talent, ignoré de Vapereau. Ses œuvres avaient le privilège de solliciter Pesprit du poète qui lui a dédié deux pièces des Fleurs du mal.
le journal et moi que tout parût d*un seul coup, quelle que soit la longueur.
Cela est fait pour être lu en une seule séance. Bonjour à.G., à W., à S., à B., à B. Dites à La Madelène (') que je viens d'écrire quelques impiétés voltairiennes.
J*en rougis peut-être; par bonheur, c'est en style lyrique. Si j'avais eu le Gautier complet hier soir, il est évident que j'aurais pu tout renvoyer après-demain, et cela aurait pu paraître dimanche.
Autre histoire : tâchez donc de demander pour moi à Edouard Houssaye toutes les images de Méryon (vues de Paris), bonnes épreuves sur chine, pour parer notre chambrey comme dit Dorine (•). Il est évident qu'il ne faut
(^) Jules de la Madelène, auteur du Marquis de Saffras.
(') Ces estampes chargées d^une amère tristesse, étaient pour le poète pleines d'attrait. U eut, en 1860, Toccasion de s'intéresser directement et efficacement aux souffrances de Tartiste.
pas les porter à mon compte^ car je pourrais aussi bien les acheter. M^ûntenant qu'on m'a pardonné toutes mes lenteurs, je présume que ce o*est pas une entreprise très-difficile.
Dans les premiers jours de mars, je vais aller à Paris, avec un monstrueux paquet pour Morel (*) : le Corbeau, avec le fameux commentaire la Méthode de composition, qui vous fait tant horreur ; un article sur la peinture espagnole j et quelques Poëmes nocturnes. Je vous demande mille pardons de tant vous parler de moi. Il est naturel que j'aie besoin de bavarder.
D'ailleurs, c'est rare^ et je désapprends à parler. Je suis ici en forte correspondance avec Malassis qui^ à son dire^ a été reçu triomphalement à sa rentrée.
C'est la famille romaine^ me dit-il.
Pour vous qui me l'avez peint rêvant de nouvelles farces, pendant qu'on pré-
(*) Directeur de la Revue française.
parait les verges, vous m*avez fait bien rire(*).
Et ce monstre parfait, le vieux mauvais sujet {^) y que djsvient-il, cet homme vicieux qui sait se faire aimer ?
J'ai fait un long poëme à M. D.
C. ('), qui est à faire frémir la nature, et surtout les amateurs du progrès.
Veuillez présenter mes respects à votre famille, et écrivez-moi.
Votre bien dévoué,
Ch. Baudelaire.
(*) M. Malassis venaft d*être condamné pour la publication des Mémoires de Lausçun, — - Il préparait celle des Mémoires du comte de la Mothe- Valois.
(2) Surnom d'amitié que Charles Baudelaire avait donné à M. Jules Barbey d'Aurevilly.
(3) Maxime du Camp. Il s'agit du Voyage, morceau final des Fleurs du mal, depuis la seconde édition.
Vendredi 29 avril iSSq.
Mon cher ami.
Le Théophile Gautier? — Voici une nouvelle épigraphe à ajouter.
Vous avez Tarticle ; il est donc inutile que je vous l'envoie.
Faites bien mousser le texte, afin que ça ait Tair d'une brochure respectable.
Et le portrait ?
Enfin r Opium est fini ; cela va paraître. Il est indispensable que nous f fassions aussi une brochure: l'Opium
et le Haschich, en sous-litre : V Idéal artificiel; brochure composée de 5 feuilles de la Revue contemporaine y presque un livre. Nous sommes sûrs de la vente d'une pareille brochure, et puis nous déchargeons d'autant les malheureuses Curiosités qui se trouveront ainsi composées généralement d'articles
ayant trait aux beaux-arts^ et qui n'attendent plus pour être réimprimés que Tapparition du Salon de iSSg (fin! et que je livre ce soir ou demain), des peintres espagnols et des peintres idéalistes que je ferai en mai.
Je serai heureux d'avoir votre opinîon sur le Gautier. Rappelez-vous qu'il y a des fautes dans T Artiste^ et qu'il faut que je lise les épreuves une seule fois (à Honfleur) : si vous faisiez cela tout de suite, je vous leç corrigerais en une heure. Je vais avoir un peu de loisir.
Nouvelles Fleurs du mal faites. A tout casser, comme une explosion de gaz chez un vitrier.
Tout à vous,
Ch. Baudelaire.
P. S. Je viens de relire, pour la pré'mière fois depuis vingt-cinq ans, la Grandeur et décadence des Romains, le Discours sur rhistoire universelle^
et les Natche\, Je deviens tellement Tennemi de mon siècle^ que tout, sans en excepter une ligne^ m*a paru sublime.
Avez-vous lu Téloge insensé de MireiOy par le vieux mauvais sujet (*) ? A propos de M. Mistral, il a eu soin de ne pas rater Tinévitable calembour :
« un nom beau comme un surnom », « un poète plein de souffle I »
i5 décembre 5 g.
Dans tout le paquet de vers que je lui ai donnés, Calonne a repoussé le galant Ex-voto (') comme pouvant scandaliser ses lecteurs. Je lui ai adressé le Cygne, et je lui envoie ces nouveaux vers, le Squelette laboureur. Quand j'aurai fait Dorothée (souvenir de l'île Bourbon), la Femme sauvage (sermon
(*) Voir la note 2 de la page 26.
(•) C'est la pièce A une madone, p. 1 74 de Téd. des Fleurs du mal de Michel Lévy.
à une'petite maîtresse)^ et le Rêve, enfin la lettre-préface à Veuillot, que nous aurons à discuter ensemble, les Fleurs du mal seront prêtes.
Je vais vous adresser la presque totalité des Notices littéraires, que nous ne pouvons pas imprimer tout de suite, à cause de la maison Gide qui doit en publier une partie dans son anthologie moderne.
Ce livre est composé ainsi qu*il suit :