CHAPITRE II
... Ceci s'appelait une coche, cela était une chèvre, voici un plot. Les outils s'appelaient un paroir, un hachoir, une cuiller, un butoir et il y en avait d'autres dont constamment on oubliait le nom. On n'eût même pas su les décrire, car leur forme était compliquée et leur usage délicat, il fallait attendre l'instant oii le sabotier s'en servait pour lui demander : " A propos, comment donc s'appelle cet outil ? " Ce n'était qu'après les avoir vus souvent et pendant longtemps entre les mains d'un ouvrier que l'on apprenait que les uns servaient à ébaucher, les autres à creuser, les autres à finir les sabots.
En voyant la chambre, on pensait aux beaux vêtements et au linge blanc que contenait l'armoire, on se disait que, sur la table ronde, dans la vaisselle que contenait le buffet devaient être mangés de bons repas après lesquels on allait
goûter à un profond sommeil sous des édredons dont la chaleur était douce au cœur comme un sentiment. En voyant la boutique on enviait la vie d'un ouvrier appliqué qui, tout le long du jour, goûte ce plaisir qui consiste à manier des instruments dont il est seul à connaître l'usage et qui fait de lui, parmi les autres hommes, un homme actif et intelligent plein d'un grand mérite. En voyant la chambre, on se disait que les femmes des ouvriers sont heureuses parce que rien ne leur manque, en voyant la boutique on se disait que les ouvriers sont intelligents parce qu'ils savent tout faire.
La maison de Baptiste et de Rose Dumont contenait encore une petite fille. Cette petite fille n'était pas faite comme tous les enfants. Elle s'appelait Cécile, elle avait de beaux cheveux blonds nattés et dont la natte était attachée par un ruban bleu. Elle parlait, elle chantait à haute voix, elle courait dans la rue lorsque l'envie venait l'en prendre. Elle avait deux grands yeux bleus dont elle se servait pour regarder autour d'elle, puis lorsqu'elle avait vu ce qui se présentait, elle faisait ses réflexions. Elle avait ses désirs, elle avait ses caprices, presque toujours elle était obéie. Elle
mangeait entre les repas, on lui donnait tantôt une tartine de beurre, tantôt du pain et de la confiture, ou bien du chocolat, ou bien encore des fruits. Elle était belle, elle était joyeuse, elle était gourmande, elle habitait la maison à la façon des petites filles, elle sautait, elle riait, on entendait son ramage. Elle habitait la maison à la façon dont les oiseaux habitent les bois.
Il y avait place ici pour une petite fille ainsi faite. Elle allait à l'école, elle savait lire ; le soir, à quatre heures, lorsqu'elle rentrait, elle posait ses cahiers sur la table et écrivait pendant longtemps. A huit heures, après la soupe, c'était elle qui rangeait dans un placard les cuillers, les assiettes et les verres. Le matin, elle aidait sa mère, elle faisait le lit avec elle, elle époussetait les meubles, elle montait sur une chaise pour essuyer la cheminée. Elle se mêlait à toutes les actions de la vie quotidienne, elle mettait le sel et le beurre dans la soupe ; une fois, sous la surveillance de sa mère, elle avait fait cuire un lapin. Il y avait place ici pour une petite fille ainsi faite. Elle touchait à tout, elle se mêlait à tous les travaux qui se faisaient dans la chambre ; ses joues étaient rouges, sa peau luisante, elle était soignée comme les meubles. Ses mains étaient agiles, ses jambes fermes et droites.
elle allait jusque dans la boutique et aidait son père à empiler les sabots ; elle était adroite, elle était courageuse, elle était active, elle participait à la vie d'un ouvrier.
La maison de Baptiste Dumont et de sa femme qui s'appelait Rose était, dans le village de Champvallon, une maison d'ouvrier.
Elle contenait deux pièces. La pièce de devant s'appelait la chambre, la pièce du fond s'appelait la boutique. Dans la chambre on trouvait tout ce qu'il faut pour vivre à l'aise. Il y avait même une grande glace au-dessus de la cheminée et de chaque côté de cette glace des vases bleus dans lesquels on eût pu mettre des fleurs. Ce n'est pas ici qu'on se fût privé d'une armoire. L'armoire était en noyer, à double porte. Il y avait encore un bufi^et, une table ronde et deux espèces de chaises. Les premières étaient semblables à toutes les chaises un peu raides des campagnes, mais les secondes possédaient un dossier incliné dont les barreaux courbés embrassaient si bien le dos de la personne qui s'y appuyait qu'il eût été inutile de faire
l'acquisition d'un fauteuil. S'il n'y avait pas de fauteuil, c'est parce qu'on n'en sentait pas le besoin. Les deux lits n'avaient pas l'air à la misère avec leurs rideaux, leurs oreillers, leurs couvertures, leur édredon, les moulures de leur bois. Ils occupaient une grande place dans la chambre, ils étaient propres, gonflés et importants. Ils se faisaient face comme dans une famille bien nourrie un homme et une femme en bon état se font face. A la tête de l'un des lits, celui de droite, on voyait une table de nuit.
La boutique contenait le matériel des sabotiers et leurs outils qui, du premier coup, inspiraient le respect. Savoir le nom des objets qui s'y trouvaient était déjà un signe de supériorité. Ceci s'appelait une coche, cela était une chèvre, voici un pelot. Les outils s'appelaient un paroir, un hachon, une cuiller, un butoir, et il y en avait d'autres dont constamment on oubliait le nom. On n'eût même pas su les décrire car leur forme était compliquée et leur usage délicat ; il fallait attendre l'instant où le sabotier s'en servait pour lui demander : " A propos, comment donc s'appelle cet outil ? " Ce n'était qu'après les avoir vus souvent et pendant longtemps entre les mains d'un ouvrier que l'on apprenait que les uns servaient à ébaucher.
les autres à creuser, les autres à finir les sabots.
Dès qu'on avait franchi le seuil de la maison de Baptiste Dumont, on posait le pied dans la boutique. 11 ne semblait plus alors qu'on fût dans un de ces villages du centre de la France qui se reposent au milieu des campagnes ; on entrait dans un pays à part qui n'était situé dans aucune région précise et oia régnaient les mœurs qui nous sont dépeintes dans certains contes merveilleux. Andersen ne l'eût pas placée en Danemark ni le chanoine Schmid dans sa Bavière. Baptiste Dumont était sabotier. Sa maison était située dans un pays particulier : le pays des Sabots.
Elle en contenait tant qu'on se fût imaginé volontiers qu'elle les contenait tous et qu'on eût pu faire le tour du monde ensuite sans en rencontrer un seul. Ils étaient là. Les uns étaient accrochés le long des murs et les cachaient si bien au regard que l'on se demandait s'il existait des murs. Les autres pendaient à des cordes tendues en travers du plafond un peu plus haut que votre tête, au-dessus de ces cordes il y en avait d'autres encore auxquelles était suspendue une seconde couche de sabots, puis il y avait une troisième couche sans doute, et comme on n'apercevait pas le plafond, il semblait que le plafond n'existât pas
non plus et que les sabots occupaient la maison jusqu'au toit. Il y en avait d'autres encore qui, n'ayant pas pu trouver leur place, répandus un peu partout sur le carreau, pavaient la boutique et donnaient définitivement l'impression que la maison tout entière, mur, plafond, parquet, était construite avec des sabots.
— Ce n'est pas vous qui les avez tous faits, disait-on à Baptiste.
Il montrait avec orgueil les étiquettes qui, collées sur la semelle, dans l'intérieur de chacun d'eux, portaient en caractères imprimés ces mots :
Baptiste Dumont
sabotier à Champvallon
Et au milieu de la boutique, dans un espace qu'il s'était réservé, entouré de son matériel, de ses instruments et de ses morceaux de bois, avec un courage que jamais il ne laissait décroître, il était en train d'en faire d'autres.
Tantôt, à grands coups, donnant de tout son corps, avec le maillet et les coins de fer, il cognait sur le bois comme une masse et arrivait à le fendre. Tantôt, utilisant les outils compliqués des métiers, l'ayant pris au bon endroit, avec un tour de reins
savant, avec un tour de bras habile, il le creusait avec fermeté. Plus tard, d'un geste difficile, d'un geste assuré, avec d'autres outils encore, il en était à la partie délicate de sa besogne et ne donnait pas à faux un seul coup. Tantôt il avait la force, tantôt l'adresse, tantôt la précision. Son attitude et sa vie même étaient déterminées par les nécessités de la fabrication des sabots. Jamais il ne se tenait toutà-fait droit comme les hommes qui, soudain, lèvent la tète, abandonnent leurs occupations et regardent dans la rue en se demandant : Voyons, où suis-je, et qu'est-ce qui se passe autour de moi ? Il en était à tel moment de son travail, le seul événement qui pût se produire était celui-ci : une paire de sabots venait d'être dégrossie. Il passait à l'opération suivante qui consistait à la creuser. Il allait d'un outil à l'outil voisin, comme l'on va d'un ami à un autre, ayant obtenu du dernier tous les services qu'il pouvait vous rendre. 11 les fréquentait comme on fréquente des personnes, ayant besoin par elles de se faire pousser dans le monde. Ils s'appelaient un hachon, un paroir, un asciot, une cuiller, un butoir, une râpe, un vé. Il les connaissait bien. Pour chacun d'eux il avait l'attitude qu'il faut avoir. Il les prenait comme on doit les prendre. Les uns exigeaient qu'il se penchât, il
se penchait ; d'autres qu'il se courbât, il se courbait ; lorsqu'il s'asseyait, ce n'était pas pour se reposer de son travail : c'est que, pour se servir de tel outil, il était nécessaire qu'il fût assis. Il finissait, du reste, par recevoir sa récompense. Le résultat d'un effort bien dirigé, le couronnement de mille soins délicats, la récompense accordée à une conscience scrupuleuse était que deux sabots parfaits, faisant la paire, entre ses mains venaient d'être achevés. Il les examinait sur leurs deux faces, il les cognait l'un contre l'autre, ils rendaient un son clair et plein, comparable au son que rend une belle pièce d'argent. Puis il les rangeait parmi les autres. Pendant si longtemps ils avaient été l'objet de ses mouvements, les compagnons de ses heures, qu'on eût dit qu'ils participaient de sa vie, qu'ils avaient passé par ses organes et qu'ils étaient tout chauds encore.
Telle était la boutique de Baptiste Dumont. Les sabots ont une première odeur qui est celle de leur bois. La boutique avait cette odeur amère et vivace encore du bois fraîchement coupé que lui donnaient les sabots nouvellement fabriqués, mais elle avait aussi cette odeur plus sage et comme résignée des sabots bien secs qui vous fait penser que les arbres après leur mort gardent et que l'on
pourrait appeler une odeur de sainteté. Les sabots se font avec le bois du noyer. La boutique sentait la feuille, sentait la noix, sentait le terreau. Une atmosphère intime et discrète était la sienne, comme si les noyers avant de disparaître eussent confié aux quartiers que l'on devait tirer de leurs branches on ne sait quel souvenir doux et presque éteint. Mais cela était bien peu de chose. On peut dire que les sabots ont une autre odeur. Les sabots rappellent le sabotier. Ce qu'on respirait par-dessus tout dans la boutique, c'était l'odeur de ses vertus. Elles étaient faites de courage, d'esprit de suite, d'un grand sentiment d'assurance, et parmi ces journées de province qui ne sont traversées par aucun événement bruyant, on eût dit qu'elles se dépliaient tout le long des heures jusqu'au soir, puis lorsque celui-ci tombait après un long temps, elles semblaient emplir la maison. Le sabotier travaillait avec tant de simplicité et consacrait avec un sentiment si naturel sa vie tout entière à ses sabots que l'on comprenait du coup qu'il existait une façon de vivre qui donnait le calme, l'équilibre et l'assurance.
La boutique était pleine de cette vérité, elle était pleine de la vérité. On y pratiquait un métier parce qu'il faut pratiquer un métier. Il s'agissait
ici d'un cas particulier : celui du métier de sabotier, mais il sortait de la boutique un enseignement plus large : c'est qu'on y travaillait parce que l'homme doit travailler. Il faut dire que la boutique sentait le bon air, qu'elle sentait la vérité, qu'elle sentait la santé, qu'on ne sait quelle douce agitation dans son atmosphère vous apportait une odeur de vie parfaite et vous donnait à penser que vous étiez fait pour elle.
... Et voici que nous avons quitté la maison de la veuve, là où, livrée au temps comme un homme à une maladie sans fin, la vie en attendant qu'il l'achevât s'était couchée loin du jour. Nous allons laisser derrière nous, et puissions-nous ne pas les reconnaître si plus tard nous repassons aux lieux qu'ils occupaient alors, les sentiments qu'elle entassait pour avoir tout un monde à opposer au nôtre, pour que son malheur fût plus grand que notre joie. Nous avons quitté la maison de la veuve. Nous ne marcherons plus sur les routes qui, partant de sa porte, nous menaient dans des campagnes au bout desquelles les fermes étaient situées si loin des lieux habités que l'on y osait bien des choses. Nous ne suivrons plus le chemin du retour, quand une femme et son fils n'étaient
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plus, l'un un enfant, l'autre sa mère, mais dans l'espèce humaine deux créatures déclassées et plongées dans la mendicité jusqu'au cou. Nous allons oublier l'hiver qui, assis de l'autre côté de la cheminée comme un vieillard de cent ans, avait auprès des pauvres vécu pendant des journées si longues qu'il semblait qu'ils eussent atteint son âge.
Nous ne quitterons pas cependant le petit garçon qui, au milieu d'une vie désolée, avait embrassé le silence comme une carrière et oui, ayant abandonné tout ce qui n'était pas lui, semblait vouloir plonger sa destinée dans les eaux sans fond d'une mortelle solitude. Nous n'arrêterons pas ici le livre de sa vie, et comme aux temps romantiques, alors que l'on aimait les larmes, nous n'accepterons pas son jeune désespoir, et nous n'intitulerons pas le véridique récit de ses premières années : Histoire de Charles Blanchard^ V Enfant du Malheur. Nous voulons entendre le son de sa voix. Nous aurons la patience d'attendre que de longs jours encore, bien amers sans doute, puissent lui faire oublier un peu de ses maux. Nous aurons confiance en la joie de vivre, nous espérerons qu'elle rejoindra ceux qui s'étaient écartés d'elle ou ceux de qui elle s'était écartée. Puissions-nous la rencontrer à la fin de ces pages ! Attendez encore : c'est quelqu'un
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qui la connaît qui vous en prie. Les aveugles ont vu, plus d'un a entendu, qui ne voulait même plus écouter, et l'enfant qui pendant si longtemps s'est tu, attendez un peu : s'il allait parler à vos oreilles, d'une voix aussi claire que la vôtre, et par le chemin de la délivrance vous conduire dans un pays que vous connaissiez mal avant qu'il ne vous l'eût montré. Si nous allions intituler ce livre : Histoire de Charles Blanchard^ le riant^ jeune homme !
Il n'est pas nécessaire de décrire point par point, comme il le fallut lorsqu'il habitait chez sa mère, la vie dans laquelle Charles Blanchard fut entraîné pendant les premiers jours qu'il passa auprès de son oncle. Nous ne ferons pas, comme cela se fait d'ordinaire dans les livres, un portrait de Baptiste et de Rose Dumont entourés dans leur intérieur de tous ces objets et de tous ces meubles au milieu desquels les gens mariés sont chez eux et qui, dans les ménages où il n'y a pas d'enfants, reçoivent les soins qu'auraient reçus ceux-ci. Encore moins remonterons-nous jusqu'au village de Champvallon pour voir leur maison d'un peu plus haut et mieux mettre à leur place, parmi ceux des autres hommes, leurs goûts, leurs habi-
' Var. consolant.
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tudes et leurs travaux. Nous ne leur demanderons pas un compte détaillé de chacune de leurs actions quotidiennes. A quelle heure se levaient-ils .? A quelle besogne consacraient-ils la première partie de leur journée .'' De quels aliments se composait le menu de leurs repas ? Et dans ces après-midi de province dont les heures sous un ciel morne pendent comme d'énormes grappes encombrantes, de quel geste cueillaient-ils, l'une après l'autre, de lourdes minutes ? Nous n'étudierons pas les rideaux et le matelas du lit dans lequel ils couchèrent leur neveu.
Ce n'étaient pas leurs paroles qu'entendait Charles Blanchard, ce n'était pas dans ce lit-ci plutôt que dans un autre qu'il se couchait le soir, ce ne fut pas dans des après-midi pluvieuses ou ensoleillées qu'il vécut. Lorsqu'il mangeait des choux, des haricots ou des pommes de terre, savait-il ce qu'il mangeait ? Existe-t-il pour lui des actions quotidiennes ? S'il fit quelques gestes puisqu'il n'était pas mort, on peut dire que ce fut uniquement à cause de cela. Il ne contracta pas d'habitudes, il ne prit pas de goûts nouveaux. Ce ne fut pas Champvallon qu'il habita. Il ne vit pas un seul des meubles de la maison.
En ce qui concerne le cas particulier de Baptiste, nous n'avons pas besoin de fournir de cet homme une description précise, et le dessinant d'un trait bien net, de le distinguer de Jacques ou Thomas, sabotiers comme lui. Nous n'avons pas besoin, dans la peinture d'un personnage, d'atteindre à cette perfection qui fait que s'il passait auprès de vous dans la rue, vous le sauriez reconnaître parmi trois mille autres passants. C'est à peine s'il a été nécessaire de dire, pour fixer quelques détails, quel était son métier, et c'est pour la seule commodité du récit qu'il a fallu l'appeler par son nom.
Ce ne fut pas auprès d'un homme de quarantecinq ans, à la barbe déjà grise et portant l'impériale, un peu voûté parce que les sabotiers pour avoir plus de force dans les bras donnent des coups d'épaule, ce ne fut pas auprès de son oncle Baptiste Dumont qui, en 1859, lorsqu'il était soldat, faisant la campagne d'Italie, avait reçu une balle dans la cuisse à Solferino, que Charles Blanchard vécut pendant les premiers temps de son apprentissage.
On eût dit qu'il vivait auprès d'un dragon. Quelle bête monstrueuse, s'élançant sur lui soudain, lorsqu'il habitait la maison de sa mère, avait
d'un seul coup dévoré les pensées que dans un lieu pour lequel il était fait, il avait mis douze ans à former ? On eût dit qu'elle l'avait emporté en traversant les airs. Où donc l'avait-elle déposé ? Elle ne le quittait pas. Il semblait qu'elle se fût installée au milieu de la porte, pour garder toute issue, et qu'elle lui envoyât en plein dans la tête l'implacable sentiment de sa présence. La bête du travail qui s'alimente de la chair et du sang des hommes et qui, pour mieux les mener à point, s'empare d'eux quand ils sont encore enfants, avait pris celui-ci avec rage. Il vivait auprès d'elle.
Les premiers temps, Charles Blanchard ne pouvait s'habituer à la boutique. On avait beau l'y laisser pendant des journées entières et le surveiller pour qu'il ne s'en échappât pas, il ne s'y habituait pas encore. Il semblait qu'on l'eût sorti de son élément naturel et qu'on l'eût plongé dans un autre élément pour lequel il n'était pas fait. Il suffoquait d'abord comme un homme qui vient de tomber à l'eau. Son corps avait perdu son poids, ses pieds leur appui, la mort entourait sa poitrine ; de ses deux bras, il tentait de la garder à distance.
Lorsqu'il se calmait, passée la première surprise.
il n'était pas encore là où il croyait être. Il semblait maintenant qu'on l'eût plongé dans une atmosphère incandescente. Respirer l'air de la boutique était une besogne qu'il eût voulu ne pas avoir à accomplir. Il s'y prenait en plusieurs fois, il tentait d'arrêter au passage un flot de gaz ardent qui se précipitait dans sa gorge. Il n'y parvenait pas. On eût pu croire que dans sa poitrine toute une armée ennemie, ayant pénétré par la violence, sur d'énormes bûchers brûlait un peuple vaincu. Il se sentait plein de sang et plein de feu, et dans toute l'étendue de ses poumons, c'était une série d'explosions, comme si l'incendie gagnant les profondeurs eût atteint, comme dans une ville, les secrètes réserves où la poudre est enfouie. Il toussait comme on éclate.
Ce furent des jours affreux. Il entourait de ses deux bras, pour la protéger, la pauvre créature qu'il était. Il se vêtait de lui-même comme une femme couvre d'une grande étreinte son enfant malade. C'était pire encore. Il sentait la douleur remuer sous la main qu'il appuyait sur elle. Il toussait, il la toussait. On entendait cette toux. Elle faisait penser à ces vains aboiements qu'adressent les chiens à la lune qui les menace, ou, mieux encore, à ces grands cris par lesquels les moribonds,
sur leur lit d'agonie, espèrent éveiller la pitié de leur dieu.
Il eut mal aux yeux. La boutique avait une vaste fenêtre et tirait sa lumière directement du ciel. Un grand jour blanc dont elle était emplie la possédait toute, et entre les quatre murs, occupant jusqu'aux coins, un jour vigoureux avec autorité vous contraignait à vivre sous sa loi. Il faisait penser au soleil lui-même, et, de sa flèche implacable, en plein dans les prunelles, atteignait l'enfant avec une telle force qu'il était à craindre qu'il ne lui traversât la tête. Il en sentait la brûlure jusqu'à la nuque. Fermer les yeux n'était pas assez. Il avait deux paupières minces et transparentes, il lui eût fallu des paupières de plomb. Il avait vécu jusqu'alors dans la chambre obscure de la maison de Solange, c'est la nuit qu'y avaient reçu ses yeux, c'est dans l'ombre que s'était développé son corps, et quiconque à travers sa chair flasque eût pu en apercevoir les organes, les eût trouvés sans doute emplis d'on ne sait quelle matière comme on en voit dans les caves, blanchâtre, molle et moisie. Il eut mal aux yeux. Deux paupières enflammées voilaient un œil à vif et semblable à quelque boule sanguinolente. 11 eut plus que mal aux yeux, car il semblait que la lumière, par eux pénétrant dans
les mystérieuses profondeurs de sa chair, eût atteint les étranges végétations de l'ombre. D'inquiétantes fermentations le gonflaient, un grouillement dans ses entrailles était horrible et accompagné d'un bruit sourd qu'on ne pouvait supporter et qui faisait que, se tournant vers lui, parfois sa tante avec colère lui criait :
— Tais-toi !
Pendant longtemps il souffrit d'un dérangement intestinal.
Quatre jours à peine avaient passé que l'on pouvait s'étonner déjà, comme après les douze années de son enfance, qu'il ne fût pas mort. On ne pourrait écrire l'étrange dialogue des éléments qui, ligués contre un enfant, essayaient sur lui leur puissance.
L'air disait :
— Je l'étouffé.
Et la lumière :
— Je le dissous.
Il vint un autre camarade à leur aide.
Charles Blanchard était à peine abattu qu'un nouveau compagnon le saisissait déjà et voulait à son tour essayer sa force. 11 connut le travail.
Charles Blanchard ne savait pas ce que c'est que le travail. Il crut bien vite que son oncle était fou.
Mais comment vivait donc cet homme ? Alors qu*il eût pu passer les journées sur sa chaise, il se levait, sans qu'on en sût imaginer la cause. Il était debout. L'enfant l'examinait déjà avec méfiance, mais bientôt, lorsque saisissant à pleine main quelqu'un des outils qui l'entouraient, Baptiste en examinait le tranchant avant de s'en servir, Charles Blanchard comprenait qu'il ne fallait pas le perdre de vue et qu'il était temps de se mettre en garde.
Il fallut bien des jours pour qu'il eût chassé la mort, il fallut plus de temps qu'on ne pourrait croire. Il était nécessaire qu'il se transformât goutte à goutte, que ce pauvre sang qui était le sien se renouvelât tout entier. La médecine nous apprend qu'il faut trois ans pour qu'un corps humain modifie complètement sa substance. Pendant trois ans Charles Blanchard devait encore sentir de la misère en lui.
Il n'eut pas, du reste, à se réjouir pendant les premières semaines de sa guérison. Certes, il allait mieux. Passé les premiers désordres d'une révolution subite, une paix un peu triste sans doute s'était établie dans son corps, on eût dit qu'il portait plus d'un deuil ; mais dans les couches
profondes on commençait à accepter la vie déjà, telle que l'imposaient les circonstances. L'air de la boutique était reçu sans protestation par des poumons soumis. La lumière était acceptée comme un mal nécessaire. Certes, il respirait, il commençait à regarder autour de lui un monde qui n'avait plus ce geste de lui sauter aux yeux. Mais c'est alors qu'un ennemi auquel il n'avait pas eu le loisir de penser jusqu'ici s'avança à son heure, et avec cette assurance que donne à un roi le sentiment de la royauté se présenta tout droit devant l'enfant. Charles Blanchard dut apprendre à connaître le travail.
Le premier travail auquel se livra Charles Blanchard fut accompli dans les circonstances suivantes : Les quartiers de bois dont se servait Baptiste étaient empilés à sa gauche, à portée de sa main ; l'un d'eux ayant tombé tout près de sa jambe allait le gêner dans ses mouvements. Il s'adressa à l'enfant pour lui dire :
— Ramasse-moi ce morceau de bois et mets-le avec les autres.
Puis comme il ne s'était pas fait prier pour accomplir cette besogne, Baptiste lui montra des
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sabots qui, le long du mur, sur le sol étaient alignés et lui dit :
— Regarde ces sabots, ils ne sont pas finis. Ce soir, quand j'aurai un moment, il faudra que tu les râpes.
L'après-midi, Baptiste eut un moment. Pour râper les sabots, il suffit de les poser, de les installer, sur ses genoux, de prendre à deux mains l'instrument qui s'appelle une râpe et de s'en servir. Charles Blanchard, le premier jour, râpa quatre paires de sabots sans difficulté.
Le lendemain, Baptiste les lui fit noircir. On se sert pour cela, comme d'un pinceau, d'une patte de lièvre que l'on trempe dans une teinture noire. C'est une besogne amusante au cours de laquelle on ne pratique pas le métier de sabotier, mais un autre beaucoup plus beau : celui de peintre.
Ce ne fut pas tout, du reste, car un peu plus tard, Baptiste devant fendre son bois avait enfoncé les coins de fer qui doivent en pénétrer la masse. 11 allait s'emparer de son maillet lorsqu'il lui vint une idée. Il appela son neveu pour lui dire :
— Prends le maillet par le manche et cogne aussi fort que tu peux sur les coins. Nous allons voir ta force.
Le travail guette les hommes et les attend à
chacun des moments de leur repos. Il avait suffi que Charles Blanchard fût obligé de rester dans la boutique. Le travail y mit d'abord quelques formes et s'approcha de lui les premiers temps comme s'il n'eût voulu que le distraire, ou bien encore comme s'il eût voulu se faire pardonner la fâcheuse impression qu'à première vue il lui avait produite. Le travail ne voulait que son bonheur.Il lui laissait même lorsqu'il était parti une orgueilleuse satisfaction.
— Tu vois, tu sais faire telle chose. Tu as râpé, tu as noirci des sabots. Tu sais travailler maintenant.
Et pour ce que l'enfant ne savait pas encore faire, il lui préparait cela comme une surprise délicate.
— Ce sera encore bien mieux quand tu pourras fendre le bois comme ton oncle.