‹ Charles Blanchard. Préf. de Léon-Paul FargueChapitre 12 sur 18 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

... Telle était la maison de Baptiste et de Rose Dumont. L'aspect n'en était pas trompeur. On y mangeait sur la table ronde, des soupes épaisses, après lesquelles on mangeait encore les provisions inépuisables que contenait le buffet : des haricots, des choux, des pommes de terre et le dimanche un morceau de lard ; on y buvait parfois du vin. On y dormait dans des draps de toile, sur un lit de plume, sous un édredon débordant dont la chaleur couvait le bien-être d'un corps satisfait et les sentiments d'un cœur content. On y travaillait tout le jour. Le sabotier s'emparait du bois, le fendait, le tranchait, le creusait, lui donnait la forme qu'il avait choisie, puis quand le soir tombait et qu'il avait empilé ses sabots, il se redressait et d'un œil fier considérait la vie. On était libre, on était heureux, on était confiant. Chaque jour était suivi d'un lendemain facile. Chaque lende-

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main était suivi d'un autre. On pouvait regarder devant soi à de grandes distances, on était à l'abri de tous les malheurs que le temps parfois apporte avec lui. Rien ne manquait ici de ce qu'il faut pour que l'existence soit heureuse et longue. On pouvait se procurer bien des plaisirs, on s'en était procuré déjà. Baptiste et Rose eussent trouvé qu'il leur manquait quelque chose s'ils n'avaient pas goûté celui qui consiste à avoir un enfant. Ils avaient les moyens de faire toutes les dépenses que nécessite son entretien. C'est pourquoi en plus de leur maison, de leur mobilier et de l'argent que devait contenir l'armoire, ils possédaient un enfant. C'était une petite fille de dix ans. Ils avaient bien fait. Elle leur faisait honneur, elle avait acquis toutes les qualités qu'il fallait avoir pour habiter auprès d'eux.

Elle s'appelait Cécile, elle avait de beaux cheveux blonds nattés et dont la natte était attachée par un ruban bleu. Elle allait à l'école, elle savait lire ; le soir, à quatre heures, lorsqu'elle rentrait, elle posait ses cahiers sur la table et écrivait pendant longtemps. Le matin, elle aidait sa mère, elle faisait le lit, elle époussetait les meubles, elle montait sur une chaise pour essuyer la cheminée. Elle eût voulu savoir faire la cuisine. Elle se

réjouissait d'habiter la maison de ses parents. Elle avait deux grands yeux bleus dont elle se servait pour la bien voir, puis, lorsqu'elle en avait considéré tous les objets, elle faisait ses réflexions à haute voix. Il semblait que la maison la payât en reconnaissance. Elle mangeait entre les repas, de douces choses que celle-ci contenait : tantôt c'était une tartine de beurre, tantôt du pain et de la confiture, ou bien du chocolat, ou bien encore des fruits. II semblait que ce fût pour témoigner de son bonheur qu'elle était belle, et joyeuse, et gourmande. Elle parlait, elle riait, elle chantait, elle courait parmi les meubles lorsque l'envie venait l'en prendre. Elle était heureuse comme la chambre, active comme la boutique.

Lorsque Charles Blanchard entra dans la maison de son oncle, ce ne fut pas une de ces visites comme nous en font une fois dans leur vie au cours de leur voyage au pays natal ceux de nos parents qui ont réussi. Il ne fut pas nécessaire de laver les vitres, de rougir les carreaux, de cirer les meubles ni de changer les rideaux pour que la maison fût digne de lui. Il ne fut pas nécessaire de le célébrer par un de ces repas abondants et recherchés qui montrent que l'on place très haut les habitudes et le goût de la personne que l'on

reçoit. Lorsqu'il se fut assis, lorsque cette chose fatiguée par le voyage fut posée sur une chaise, c'est elle qui aurait eu bien besoin d'un nettoiement complet pour être digne de la maison.

Sa casquette, son paletot, son pantalon, ses bas et jusqu'à ses sabots n'étaient pas jaunes, n'étaient pas noirs, n'étaient pas gris, n'étaient pas bleus ; leur couleur était celle de ces hardes que l'on a vues parfois dans les fossés des villages oii le service de la voirie n'est pas bien fait, jetées parmi des taupes mortes et des casseroles percées. Sa tante qui était une femme d'ordre pensait :

— C'est plus fort que moi. Il me semble que je n'ai pas sorti mes balayures de la chambre.

Comme il était ridé, comme il ne la regardait pas, comme il se taisait, sa cousine comprit bien vite qu'il était méchant. Lorsque, en allant d'un endroit à un autre, elle devait passer devant lui, elle marchait sur la pointe des pieds, de crainte d'éveiller une bête mystérieuse qui, cachée dans ce corps malfaisant, l'eût happée au passage. Elle finit par ny plus tenir, elle se précipita loin du danger ; une fois dans la rue, elle conserva une certaine distance entre elle et la maison. Et un peu plus tard, comme sa mère, remarquant son absence, alla jusqu'à la porte pour voir ce qu'elle

pouvait bien faire, elle ne s'approcha pas encore.

— Pourquoi ne rentres-tu pas ? dit Rose.

Elle s'avança avec précaution, elle parla tout bas pour dire :

— J'ai peur !

Elle était pâle, elle tremblait.

Il fallut que sa mère la prît par la main, l'approchât de force, et l'obligeât à toucher son cousin du doigt. Elle reculait.

Lorsqu'on dut le coucher, il fallut bien tenir compte de cette double impression. Baptiste avait eu une idée comme en ont les hommes. 11 eût voulu que sa femme allât partager le lit de la petite fille, et lui eût couché dans son lit avec le gamin, mais Rose eut bien vite fait de mettre le holà.

— Tu le mettras où tu voudras, mais je n'en veux pas dans ma chambre. Et puis il aurait vite fait de donner des cauchemars à ma fille.

Il y avait entre la chambre et la boutique un petit espace sans jour, qui servait de débarras, une sorte de cabinet noir où l'on mettait le linge sale et les vieux vêtements que l'on n'avait pas jetés encore.

Rose dit :

— Tu n'as qu'à jeter là-bas tout ce qui ne peut plus nous servir. Je mettrai mon linge autre part. Il couchera bien là-dedans.

Baptiste alla chercher au grenier une vieille paillasse et une espèce de matelas qu'il avait toujours conservés, sans savoir pourquoi, du reste. 11 les transporta à l'endroit indiqué. La tante fut ennuyée d'avoir à sortir ses draps. Enfin, elle nen prit qu'un : plié en deux, il faisait bien l'affaire. Elle posa dessus une vieille couverture, puis, lorsque tout fut installé, elle s'approcha de l'enfant qui, courbé en deux, semblait posé dans la vieillesse et la décrépitude ; elle s'approcha tout près et lui cria dans l'oreille comme s'il eût été sourd :

— Faut te coucher, grand-père 1

Dès le lendemain de ce jour la vie commença. Ce ne fut pas pour Charles Blanchard la vie d'un apprenti, il n'en était plus au point où le jeune homme étudie son métier et, chaque matin, en découvrant les difficultés, se sent bien loin encore du jour où il pourra le pratiquer avec aisance. Qui donc eût pu penser à faire de lui un apprenti ? Il semblait plutôt que depuis longtemps il eût fait son apprentissage. Il semblait que depuis longtemps il se fût exercé à toute autre chose qu'au métier de sabotier. Il n'était plus un apprenti, il était un maître. Il avait réussi d'ailleurs. Il avait réalisé son type, il était parfait dans son genre. Le temps ne pouvait qu'ajouter des jours à son âge, le temps

ne pouvait que le donner en spectacle aux hommes pendant quelques années de plus. Ce qu'il était, il l'était bien, il l'était avec force, il l'était avec persévérance, il en offrait l'exemple.

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