‹ Charles Blanchard. Préf. de Léon-Paul FargueChapitre 3 sur 18 · CHAPITRE I LE FROID · texte numérisé non relu

CHAPITRE I LE FROID

On ne peut même pas dire que la maison de Charles Blanchard était la dernière maison de la ville. Elle occupait une place à part. Les autres maisons semblaient entretenir entre elles des relations d'amitié ; elles étaient l'une auprès de l'autre ; comme elles se ressemblaient, elles s'étaient assemblées et donnaient lieu de croire qu'elles étaient en famille. Elles regardaient les maisons d'en face qui s'étaient rangées de l'autre côté de la rue, comme lorsqu'on se fait vis-à-vis dans une partie de plaisir. Il fallait bien qu'il y eût une première, il fallait bien qu'il y eût une dernière. La dernière comme la première faisait partie du groupe et recevait à la façon des autres maisons cette joie que les petites villes sont venues chercher dans les campagnes.

La maison de Charles Blanchard ne s'était pas mêlée à celles-là. A droite, en montant, dans une

P^li.te rue, tnnf-à-faif h V écart on la voyait ; elle était coiffée d'un toit de chaume très bas, elle faisait penser à une vieille femme qui se serait assise à une certaine distance de la route et qui, sur ses yeux, eût rabattu son capuchon parce qu'elle ne s'intéressait plus à ce qui pouvait passer^

A force de baisser la tête, elle avait fléchi l'épaule ; ses murs penchaient, elle était difforme, elle était un peu cassée.

Les maisons nous ressemblent. On eût cru qu'une grande douleur qu'elle avait conçue parce qu'elle était ainsi faite, l'avait portée à s'éloigner des hommes et à rechercher un coin où rien ne pût l'arracher à son destin.

Lorsqu'on ouvrait la porte et qu'on entrait dans l'unique chambre, on apercevait d'abord tout ce qu'elle ne contenait pas. l\ n'y avait pas là cette baix qui fait qu'après le travail, on rentre chez soi, l'on s'assied et l'on sent qu'on est éloigné des soucis^ Il ny avait pas là ces souvenirs de victoire que sont les meubles, que sont les objets usuels rangés en bon ordre, près desquels on se repose avec orgueil en pensant : J'ai eu bien du mal, mais tout ce qui m'entoure, je l'ai conquis. 11 n'y avait pas là cette lumière qui semble vous appartenir, qui est celle de votre maison et ne ressemble pas

à la lumière des maisons voisines. Elle éclaire, elle embrasse les choses à la façon dont votre âme les éclaire, les embrasse, les comprend. On pensait bien vite : Voici une maison que je ne pourrais pas habiter !

Quatre murs surveillaient la chambre, pleins de pierres rugueuses, sans rien qui en adoucît la dureté, dans un vis-à-vis terrible, dans une sévérité implacable, quatre murs entre lesquels le sol noir était nu. L'ombre qu'ils versaient, troublée par le jour verdâtre d'une fenêtre basse, s'était retirée dans les coins en attendant son heure. Quand le soir ici viendra, l'on sera bien seul, dans un monde bien dur.

Ces compagnons de notre vie que sont les meubles : une horloge, une armoire, un buffet, l'un après l'autre avaient fui, et s'il restait encore une table, trois chaises, le lit. et la huche, ils ne vous consolaient guère, car ils vous rappelaient sans cesse qu'il ne restait plus qu'eux. Une des chaises même commençait à partir. Elle s'était effondrée, on en avait rassemblé les barreaux pour qu'elle pût encore faire figure, mais les pieds et le dossier penchaient et montraient bien qu'il ne fallait pas compter sur leur appui.

Telle était la maison de Charles Blanchard. Ce

fut ici, à l'âge de sept ans, alors qu'il semble que dans l'âme d'un enfant cent âmes d'enfants s'agitent et veulent s'échapper, ce fut ici que Charles Blanchard vint prendre sa place. Certes, il avait envie d'aller ailleurs. Plus d'une chose en ce monde l'appelait avec une grande insistance. Quand Galand le maréchal, en compagnie de son ouvrier, battait le fer rouge, une pluie d'étincelles jaillissait et rayonnait, si belle qu'on se réjouissait d'avoir vécu assez longtemps pour pouvoir la contempler. Le kiosque chinois du jardin de Monsieur Tardy était coiffé d'un toit à six angles, à chacun desquels était suspendue une clochette, et quand le vent soufflait, six clochettes tintaient. Le soleil, l'azur du ciel, les arbres, les prairies, les oiseaux, les chiens, les chats, les chevaux, toutes les choses, toutes les bêtes sur la Terre existaient avec une joie, avec une force qu'il admirait dans son cœur. 11 fût parti comme partent les enfants : leurs yeux brillent, il semble que leurs yeux les précèdent sur la route,

Charles Blanchard se levait chaque jour un peu avant sept heures du matin. Sa mère l'éveillait :

— Lève-toi bien vite, mon petit garçon. Il faut que je parte faire mes ménages.

Il ne la faisait pas attendre. Quand elle avait fait

le lit, elle partait. Elle n'oubliait jamais de dire :

— Assis-toi sur ta chaise, reste là tranquillement. Tu te reposeras jusqu'à ce que je revienne.

Quand elle avait dit cela, elle avait encore un peu peur, et elle développait ses pensées dans une sorte de petit discours :

— Surtout, ne va pas dans la rue, mon Charles. Tu courrais, tu attraperais chaud. Rappelle-toi toujours ce que je t'ai dit de ton pauvre père. Il était allé dans la campagne et il est rentré tout en sueur. Quand il a voulu se reposer, il a pris froid et il est mort d'une fluxion de poitrine en six jours.

De sept heures à neuf heures, il ne semblait pas à l'enfant qu'il tût seul, parce que les paroles de sa mère vivaient dans sa tête et entraînaient ses idées dans leur mouvement. Il les suivait et ne s'ennuyait pas. Il s'asseyait ; un peu plus tard elles retombaient un peu, mais il les ramassait, il les gardait, il les appuyait sur son cœur, elles lui faisaient du bien. Il les comprenait. Il pensait :

— Il ne faut pas que je sorte parce que j'attraperais une fluxion de poitrine et je mourrais en six jours.

A neuf heures, la mère, ayant fini son premier ménage, revenait à la maison pour y manger son morceau de pain. Elle le mangeait très vite, puis

elle partait pour aller faire le ménage de Monsieur Lhotte, le greffier de la justice de paix. Elle avait tout juste le temps de dire :

— As-tu été bien sage, mon petit ? Mange ton morceau de pain doucement, ça t'occupera. \\riX^ 11 mangeait son morceau de pain doucementj II ^^^^ pensait en mangeant chacune de ses^uchées pour

les faire durer plus longtemps. Sa mère était partie pour aller chez le greffier. Il savait que ce sont les chats qu'on appelle des greffiers. Il croyait que sa mère était allée faire le ménage d'un gros chat.

Cela dura bien jusqu'à neuf heures et demie ; parfois, dans ses bons jours, il en avait pour un peu plus longtemps, mais à dix heures au plus tard tout était usé de ce que sa mère lui avait laissé le matin. Il avait sur toutes choses des conceptions singulières. Il savait qu'il existait au monde une femme qui l'aimait, il croyait qu'il en existait d'autres, que d'autres mères allaient ouvrir la porte et lui dire : Mon petit garçon, je viens te tenir compagnie. — Il les attendait avec patience et puisqu'il était tout seul, il en profitait pour se préparer à les recevoir.

A dix heures cinq, elles n'étaient pas là, à dix heures dix, il était surpris, à dix heures et quart, la vie n'était satis doute pas faite comme il l'avait

cru. Il ne s'en étonnait pas, car il était tout petit- Il se tenait sur sa chaise et, non sans curiosité, regardait comment la vie pouvait bien être faite. Comment la vie était-elle faite ? Il ne perdait pas un coup d'œil. Il regardait dans les quatre coins, mais ils étaient trop sombres pour qu'il la pût découvrir si elle avait été là. Il levait la tête ensuite pour bien voir les solives du plafond, mais elles étaient trop basses et devaient empêcher qu'elle pût tenir dans la chambre. 11 regardait le sol à ses pieds ; il le grattait un peu du bout de son sabot pour voir si elle n'allait pas apparaître. Il savait bien qu'elle n'était pas dehors, là où son père avait pris une maladie dont il avait oublié le nom et dont il ne se rappelait pas très bien si elle se tenait dans la poitrine ou dans l'estomac. La vie n'était nulle part, elle n'était pas arrivée sans doute. Il l'attendait, il restait sur sa chaise, il ne faisait pas un geste car il eût pu lui faire peur, il ouvrait bien les yeux pour qu'elle ne vînt pas sans qu'il la vît, il rassemblait tous ses membres pour être prêt à l'accompagner quand elle viendrait. Chaque jour elle se faisait longtemps attendre, elle se faisait attendre jusqu'à midi. Comment était-elle faite .'' Dès qu'elle frôlait la porte il se levait de sa chaise, il accourait pour être tout de

suite auprès d'elle. Sa mère entrait. Il comprenait alors que la vie était faite comme sa mère. En arrivant elle disait :

— Mon petit, il va falloir manger.

Il lui obéissait, se mettant à table.

Manger n'était pas pour eux une de ces opérations compliquées qui prennent certaines personnes pendant une heure et demie. Leur repas se composait d'un morceau de pain et d'un morceau de fromage. Il offrait pourtant certaines difficultés. Chaque jour la mère disait à l'enfant :

— Allons, essaye de manger du fromage. Ça ne te fera pas de mal : moi j'en mange bien !

Jamais il ne put arriver à manger du fromage. Parfois il faisait acte de bonne volonté : il en coupait un morceau. Mais dès qu'il l'avait dans la bouche, un sentiment d'horreur le prenait tout entier, il avait peur. II fermait les yeux pour ne rien voir, puis soudain, alors qu'il en était encore temps, il crachait sa bouchée de fromage. Il crachait encore à plusieurs reprises tout ce qu'il pouvait amasser de salive pour bien laver d'un infâme contact sa langue et son palais. Sa mère n'avait plus qu'à se résigner et dire :

— C'est un grand malheur, mon petit, de ne pas aimer le fromage.

On ne peut pas absolument dire qu'il mangeait son pain sec. 11 avait réalisé une sorte d'invention. 11 mettait à part de sa tranche de pain un tout petit morceau. Il se disait : Voilà, ce sera ma pitance, ce sera ce que je mangerai avec mon pain. Il donnait à pleines dents dans la tranche et prenait de sa pitance une miette qu'il ajoutait à sa bouchée de pain. Tantôt il s'imaginait que c'était du saucisson, tantôt une moitié de poire, tantôt de la confiture. Certains jours même il se disait :

— Aujourd'hui c'est du beurre. 11 est bien frais. Charles Blanchard éprouvait toujours un grand

soulagement quand il avait terminé son repas. Il disait :

— Ça y est, maman, je n'ai plus faim.

Il ne savait pas très bien ce qui ensuite allait se passer. Il se levait, pour être prêt à partir. Il comprenait maintenant pourquoi personne n'était venu le matin : on avait attendu qu'il eût mangé, alors il restait debout. Sa mère finissait par lui en faire la remarque :

— Tu ne t'asseois donc pas, mon Charles. Tu restes là tout campé.

Il pouvait bien s'asseoir, en effet. Pendant longtemps il se consolait à la pensée qu'il ne s'asseyait que pour un instant.

Charles Blanchard s'habitua de bonne heure à l'idée que chaque jour, lorsqu'une heure sonne, toutes les femmes de France ont le devoir de raccommoder leur jupe.

Il arrive parfois que c'est à la place du genou ; d'autres fois à la place de la hanche, ou bien dans le bas : dans le bas par devant, dans le bas par derrière ou dans le bas sur les côtés. Mais il arrive toujours qu'au dernier moment elles disent :

— Enfin j'y laisse. Je ne sais pas pourquoi j'essaye. Il vaut mieux y renoncer.

Elles ont du reste des ennuis avec la couleur de la laine.

Il était pourtant une fois arrivé à la mère de Charles Blanchard, chez Rondreux, l'épicier, de découvrir une pelote qui avait bien fait son affaire : c'était une pelote qui était restée en montre au soleil pendant tout un été.

Charles Blanchard finit par savoir que les petits enfants devraient bien passer tout de suite après la jupe de leur mère et qu'ils auraient besoin comme elle qu'on les suivît, qu'on les vît de près, qu'on les réparât un peu, parce que quelque chose n'est plus à sa place dans leur tête. Pour lui, il attendait jusqu'au bout que l'heure de la jupe fût passée, mais il disait alors :

— Maman, je m'ennuie.

Sa mère était une bonne mère. Elle lui donnait

des conseils :

— Il ne faut pas t'ennuyer, mon petit. Vois donc, reste sur ta chaise, regarde-moi, ça te distraira.

Il faisait tout son possible pour ne pas s'ennuyer. Il la regardait. Elle s'appelait Solange, Solange Blanchard. Lorsqu'elle en avait fini avec sa jupe, elle nen avait pas fini avec toutes ses occupations.

. Elle regardait autour d'elle tout d'abord pour voir ce qu'elle avait à faire. Elle regardait partout de crainte d'oublier quelque chose. Elle regardait tout droit en commençant. Elle voyait le mur (^ ^ *a ■ d'en face. Charles Blanchard ne savait pas bien ce^i L 4->-p« que c'est que lire : il avait une fois vu des gens qui lisaient une affiche posée à côté de la porte de la mairie : ils s'étaient campés, ils avaient regardé le mur pendant longtemps, il croyait que sa mère aussi lisait une affiche qu'il ne voyait pas, mais qui était posée sur le mur de sa maison. Elle regardait ensuite dans les coins et c'était sans doute pour en savoir davantage. Elle ne s'en tenait pas là, car le plafond eût alors échappé à son attention. Quand elle l'avait regardé pendant un moment, /

il semblait que le plafond s'abaissât un peu, se mît à sa portée pour se mieux faire connaître. Après cela elle n'ignorait plus qu'une chose et elle passait en son étude. Il lui fallait apprendre ce que vous apprend le sol d'une maison lorsque vous l'avez longtemps gratté du coin de votre sabot.

Il arrivait un moment où Solange Blanchard avait terminé cette première partie de sa besogne. Tout d'abord elle restait absolument immobile. Il y a lieu de croire qu'elle ne voulait pas se hâter et qu'avant d'en tirer parti elle rassemblait, elle groupait les observations qu'elle avait faites. Son visage exprimait le calme, la réflexion, la sagesse ; chacune de ses lignes était bien à sa place; ses yeux ne brillaient pas comme les yeux des enfants enthousiastes, mais une flamme mesurée témoignait du bon ordre qui régnait dans son esprit. Lorsque plus tard, l'homme étudie la vie des siens et y cherche les traits essentiels, lorsque plus tard Charles Blanchard se rappelait sa mère, et voulait se la représenter, il choisissait l'expression de visage qu'elle avait en ces moments-là. Il semblait alors qu'elle portât toute son âme, on la voyait.

C'est à coup sûr, qu'elle agissait ensuite. Elle

aboutissait à tel résultat parce que c'était à tel résultat qu'il fallait aboutir. Elle faisait telle chose parce que c'était telle chose qu'il fallait faire, et celui qui eût été à ses côtés l'eût regardée avec une grande attention pour qu'elle lui enseignât une vérité qu'il n'avait sans doute pas approfondie comme elle.

Ses yeux s'agrandissaient tout d'abord, elle possédait ce qu'elle avait cherché, ses yeux en étaient baignés, son regard même était pris, et sur sa prunelle on ne sait quoi s'était posé, qui semblait avoir un certain poids. Cela grossissait, puis à un moment donné, aucun effort n'eût pu le retenir, cela se détachait. On apercevait alors sur la joue de Solange une larme lourde, ronde, qui roulait et venait s'aplatir sur l'étoffe de sa robe. Elle était la première, mais les autres venaient après elle. Il fallait bientôt renoncer à les voir une à une. La pauvre femme rappelait ces orateurs qui sont pleins de leur sujet, et comme ils parlent, elle pleurait d'abondance.

Charles Blanchard pleurait d'abord parce qu'il voyait pleurer sa mère. Sa première larme aussi était lourde, était ronde, sa première larme était suivie de toutes les autres, il n'avait pas de ride qui pût leur imposer une direction, elles coulaient

un peu au hasard, mais pour celles qui se dirigeaient vers le coin de ses lèvres, il ne trichait pas avec elles, il les recevait dans sa bouche et usait de toute sa conscience pour bien apprécier le goût. Il ne se mettait pas en retard, il ne sortait pas son mouchoir pour les essuyer, celles qui voulaient aller dans son cou allaient dans son cou ; elles allaient plus loin encore, jusque sur sa petite poitrine d'enfant maigre. Il en tombait sur son tablier, il en tombait sur son pantalon. Il eût été bien malheureux si elles lui avaient manqué. Il craignait de nen pas avoir assez. Il regardait sa mère une fois de plus pour l'imiter encore mieux. Il eût été triste si elle se fût arrêtée, car il avait encore la force de pleurer.

Charles Blanchard mangeait à sept heures, chaque jour, une assiette de soupe à l'oignon. Il était au lit, occupant la place du fond, dès sept heures et quart et s'endormait bien vite, étant très fatigué.

Lorsqu'il eut huit ans, il lui arriva plusieurs fois de sortir de la maison. Ceci se passait d'ordinaire vers deux heures de l'après-midi, c'est-àdire au moment où, en compagnie de sa mère, il allait se mettre à pleurer. Solange avait déjà même

commencé les travaux préparatoires qui consistaient à regarder autour d'elle et à penser à ce qu'elle avait vu. Elle se levait soudain, elle donnait un coup brusque, il semblait qu'elle se détachât violemment de sa chaise et qu'à la suite d'une dispute elle se décidât à quitter ce qui l'entourait. Elle disait alors :

— Mon petit, il faut venir.

Il se levait, il ne savait pas encore où il en était, qu'il se trouvait déjà dehors. Solange prenait à peine le temps de fermer sa porte à double tour. Elle partait et gagnait la route qui mène en pleine campagne.

La première impression que, sur cette route, éprouvait Charles Blanchard était celle d'un monde auquel il n'était pas habitué. L'espace était si grand, le ciel était si haut, la lumière était si pure qu'il ne pouvait croire que pareille chose existât. Il était intimidé, il n'eût pas osé s'avancer audevant de ce qu'il voyait. Il attendait que sa mère l'invitât à la suivre.

Les arbres étaient verts, la terre était blanche, des oiseaux se posaient parmi les feuilles, et comme ils chantaient, il ne doutait pas qu'ils ne fussent ceux qu'on appelle des rossignols. Que n'eût-il pas souhaité ! 11 eût voulu être le rossignol.

Mais l'Univers entier était trop beau pour qu'on pût l'accepter du premier coup. Il ne le connaissait pas assez ; le monde pouvait se moquer des hommes, Charles Blanchard se méfiait de lui, et craignait qu'il ne cachât quelque piège.

Il ne tardait pas à s'apercevoir qu'il avait raison de penser ainsi. Les quatre pas à peine faits, qui le menaient sur la grand'route, il fallait se mettre à marcher. Sa mère portait un panier à son bras gauche, il prenait la droite. Elle se tenait un peu courbée lorsqu'elle montait les côtes, il comprenait qu'il faut se tenir un peu courbé lorsqu'on monte une côte. C'étaient des routes sans fin, après les montées il y avait les descentes, dans la nature seules les routes comptaient. Sa mère baissait la tête, ils étaient deux à baisser la tête. Au bout de peu de temps ils étaient deux à savoir que ce qui est de chaque côté de la route n'était pas fait pour eux. Ils ne regardaient rien de peur de perdre leur temps à voir des choses inutiles. L'entant ne savait pas où mènent les chemins ; il avait vu combien l'espace est grand, les chemins sont destinés à le parcourir ; à chaque pas il croyait qu'il allait filloir marcher toujours. Il ne pouvait s'empêcher de s'en plaindre. Parfois il disait :

— Maman, je suis las.

Un soleil d'été, celui qui éclaire les beaux jours et qui fait qu'à leur heure dernière les hommes mêmes qui, par delà la mort, croient trouver le Ciel ne quittent la terre qu'en pleurant, un beau soleil embrassait la campagne entière et l'aimait comme un père aime le meilleur de ses enfants. De belles vapeurs d'une couleur bleue montaient vers lui, la campagne semblait lui répondre avec un doux sentiment, l'enfant du soleil le payait de retour. Charles Blanchard de tout cela ne connaissait qu'une chose. Il disait :

— Maman, j'ai chaud.

A force d'avoir chaud, à force d'être las et d'avoir quitté la grand'route pour ces chemins de campagne où les rochers, les pierres, la terre creusée par les larges roues des voitures à bœufs sont des ennemis personnels pour qui les fréquente, ils apercevaient enfin quelque ferme dont la cour était immense et à l'entrée de laquelle veillaient deux chiens jaloux qui n'attendaient pas qu'ils fussent entrés pour leur déclarer la guerre. Il y en avait un pour la mère et un pour l'enfant. Les chiens semblaient bien plutôt les pousser que les suivre. Ils leur obéissaient, ils parcouraient toute l'étendue de la cour, on les menait au maître qui, sur le seuil de la maison, clignait des yeux pour

les mieux voir et qui, quand ils arrivaient à sa hauteur s'en allait, de crainte peut-être d'avoir à leur pardonner l'audace qu'ils avaient montrée en entrant chez lui.

C'est devant les femmes que s'expliquait Solange. Elle était coiffée d'une capeline, elle la rabattait sur son visage en montant les marches qui menaient à la cuisine, puis, comme elle rentrait, elle penchait la tête à droite et se mettait à pleurer. Y^Elle ne pouvait rien dire. Les femmes n'étaient pas méchantes. Elles ne lui adressaient aucun reproche. Elles s'emparaient de son panier, passaient dans la pièce à côté, les laissaient seuls un ""moment, puis rapportaient le panier en disant :

— Est-ce que ça ne sera pas trop lourd pour vous, ma Solange ?

Ils revenaient pendant le reste de l'après-midi en portant leur panier. 11 était quatre heures : le monde et la vie étaient ce qu'ils avaient été tout le jour, la marche était ce mouvement attentif qui vous prend tout entier, tout petit, sur des routes sans borne, la Nature était cette grande étendue dans laquelle on marche en portant un panier. Ils finissaient par lui céder, ils éprouvaient une sorte de découragement devant la distance qui les séparait de leur maison, et coûte que coûte, la mère,

le panier, l'enfant, sur le bord d'un fossé... mais ils osaient à peine se reposer parce qu'ils n'étaient pas chez eux. On ne sait pas ce qu'ils craignaient. Ils se tenaient très droits pour que le maître de la campagne n'eût dans leur tenue rien à reprendre. Au bout d'un moment, Solange prenait un peu d'assurance et donnait un coup d'œil alentour pour voir s'il ne venait personne, puis, à la hâte, à la dérobée, ayant peur d'être aperçue, elle regardait ce que contenait son panier. Il contenait du pain, un fromage, des poires. | ^^ ,\^'. r J /• |

Ils partaient tout aussitôt, on eût dit qu'ils ^^'^' fuyaient.

En dépensant un grand courage, ils finissaient par arriver chez eux. Par bonheur, la maison n'avait pas changé pendant leur absence. Ils entraient comme on entre, ils s'asseyaient, leur chaise était leur amie, ils se reposaient. Solange sortait la première de l'engourdissement dans lequel ils étaient plongés. Elle se levait, elle se rappelait soudain que sur la table elle avait posé un panier, elle se rappelait soudain que pendant l'après-midi du jour qui s'était écoulé, elle avait fait un étrange voyage ; felle se levait pour en trouver le triste '

souvenir. Tout était là, ce n'était pas un rêve. Elle posait sur la table le fromage et les poires, elle

s'emparait du pain. 11 était sept heures, l'heure à laquelle ils mangeaient d'habitude. Elle ne pouvait se décider à poser le pain simplement, parmi les poires, auprès du fromage. Elle allait à la fenêtre, \J'' elle le regardait, elle l'approchait de ses yeux, elle

" "^^ le tâtait, elle le touchait successivement avec chacun

des cinq doigts de sa main droite, puis elle le

nsX j ^ sentait. Elle en sentait la mie, elle en sentait la

/■ croûte, elle revenait sur sa première impression

■^ pour le sentir encore ; quand elle l'avait bien senti, vj V ^1^^ réfléchissait pendant un temps pour être bien y jrtX sûre qu'elle ne s'était pas tromp CÊ.-.' ''^ Elle disait ensuite :

— C'est du bon pain, mais je n'ai pas le cœur à en manger.

L'enfant se fût peut-être laissé aller à la joie, à cause des poires, mais il n'osait pas avoir d'autres sentiments que ceux que lui montrait sa mère. Certes il mangeait puisqu'il avait taim, mais il avait un peu honte d'avoir faim, il s'essayait à ne pas faire de bruit en avalant les bouchées que, timidement, il portait à sa bouche. Quand il avait fini son premier morceau de pain, pour tout au monde il n'en eût pas accepté un second. Il lui venait sur la vie des idées extraordinaires, peutêtre venaient-elles de ce qu'il avait marché tout le

jour et de ce qu'il avait vu plus de choses qu'un enfant nen doit voir. Lui qui ne parlait jamais, il semblait que le délire allait le prendre, il parlait :

— Est-ce que ça s'appelle chercher son pain, ce que nous avons fait aujourd'hui, maman ?

On ne savait pas où il avait pu prendre ces mots. Elle lui répondait en le mettant au lit. 11 était bien heureux de s'endormir, il lui semblait qu'il avait quelque chose à oublier.

Telle était la vie qui, tout autour de Charles Blanchard, régnait dans le monde quand il avait sept ans, quand il avait huit ans et quand il eut neuf ans. Peut-être, contre elle, y a-t-il beaucoup à dire, mais pendant bien des jours l'enfant n'ouvrit pas la bouche. Si. dle.était ainsi faite, c'est parce ^\rr.'^ qu'elle en avait le droit. 11 la recevait avec soumis- ©li JS^' sion, il s'asseyait parce qu'il ne fallait pas être (V^^a^/ absent lors de sa venue. 11 ne faisait pas un seul geste ensuite, car elle ne le lui avait pas commandé ; il ne faisait pas un pas, de crainte que dans sa pensée elle n'eût décidé qu'il devait rester assis.

Il la recevait. Sans cesse se détachaient d'elle ces minutes qui tombent avec un bruit léger, qui lentement vous recouvrent la tête, les épaules, les

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membres et qui, quand le soir vient, vous font sentir que vous portez un fardeau.

) De huit à neuf ans, il fit plusieurs voyages dans la campagne, et qui furent semblables à son premier voyage. Il n'en était pas au point où l'on s'aperçoit yr que les autres ne sont pas nous-mêmes et que leur ■^^ vie n'est pas pareille à la nôtre ; c'est bien plus >J ^ tard qu'il atteignit l'âge de raison, qu'il put établir / - des comparaisons, connaître la place qu'il occupait ^ V en ce monde et se dire en voyant certaines per- Q^ sonnes : " Je fais des choses qu'elles ne font pas, j'accomplis des fonctions qui leur sont étrangères, •4 ^ j'appartiens à une classe qui n'est pas la leur, " A huit ans il ne faisait même pas la différence entre '^ t ceux qui donnent du pain et ceux qui en reçoivent, ■^ ô il jugeait de l'activité humaine par ses seules actions «J, et croyait que tous les hommes, comme sa mère et

^^ ^ lui, parcouraient les routes, la tête basse, avec cette ^ ^ ' fatigue, pour aller chercher dans certains entrepôts '^ du pain, du fromage et des poires. '^ Il croyait encore et surtout que les pères sont

morts, que les mères chaque matin font des ménages, que les enfants les attendent et que l'aprèsmidi et le soir s'écoulent dans des maisons sombres où le temps vous surveille et ne s'en va qu'à l'heure où vous vous mettez au lit. Sa vie était la

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vie, il s'ennuyait parce que l'on doit s'ennuyer ; lorsqu'il mangeait du pain sec, c'est parce que la Terre ne produisait que du pain sec. Il n'imaginait pas qu'il existât d'autres choses qui pussent être mangées, et à moins d'habiter la Lune où, à portée de la main, l'on a le bleu du ciel et les nuages qui le couvrent et où il y a peut-être des poires tous les jours dans chaque maison, Charles Blanchard estimait que son sort était le commun sort et qu'il ne pouvait pas désirer davantage.

Chaque seconde en tombant Tenfonçait plus avant dans ces sentiments, il semblait que chaque heure donnât la consigne à l'heure qui la suivait et que les jours poursuivissent un but qui était de l'étouffer sous cette vase que chacun d'eux déposait sur sa tête avant de se retirer. Il en vint même de plus chargés, de plus épais que ceux qu'il avait reçus à l'âge de sept ans, il en vint qui, par leur poids, le courbaient comme un vieillard et le poussaient à croire qu'il ne pourrait pas les porter longtemps.

Il vint des jours d'hivers. Lorsque Charles Blanchard avait sept ans, il ne lui semblait pas qu'il eût traversé un seul hiver, à la fin de chaque année il n'avait remarqué qu'une chose : c'est qu'une année bien longue venait de s'en aller.

A l'âge de neuf ans, peut-être était-il las d'avoir porté tant de jours, il lui sembla que son fardeau s'accrût et que sur ses épaules se posait encore une chose qui s'appelle l'hiver.

L'hiver était tout d'abord et premièrement une saison pendant laquelle il fait froid. L'hiver était si froid qu'il était nécessaire que l'on allumât du feu. Solange Blanchard attendait jusqu'au dernier moment, elle résistait pendant une semaine, pendant un jour encore, elle ne voulait pas croire à la mauvaise saison, elle disait :

^^^> / — Nous ne sommes qu'au commencement de \j[^ • Novembre, il n'est pas possible que la bonne V P saison soit finie.

5pw^, ^i Un matin arrivait enfin où, après un quart

wV "^ d'heure d'attente, il fallait qu'elle en convînt : le

beau temps ne revenait pas ! Elle assemblait dans la cheminée deux oii trois petits morceaux de , Y^^ /bois, il fallait encore qu'elle fît la dépense d'une ^y* allumette.

^ En partant, elle disposait auprès de la cheminée

une provision de bois pour l'enfant. Elle disait :

— N'en fais pas mauvais usage. Si tu as froid, au lieu de mettre un morceau, approche-toi plus près du feu.

Elle n'était pas une mère imprudente lorsqu'elle

disait ces mots. Il n'y avait pas à craindre en effet que l'enfant tombât dans le feu, d'abord parce qu'il était très calme et mesurait ses mouvements, et puis s'il était tombé dans le feu, ce n'est pas le feu qui eût détruit Charles Blanchard, mais Charles Blanchard qui eût détruit le feu.

Il cassait chaque morceau de bois en deux pour en avoir deux fois davantage. C'étaient des petits morceaux de bois sec, des petits morceaux de fagot, ils brûlaient bien vite. Il se mettait en plein dans la cheminée, un pied de chaque côté du feu et n'avait pas besoin pour cela, du reste, de beaucoup écarter les jambes, il se penchait un peu, il mettait sa tête juste au-dessus de la flamme, et quoiqu'il ne fût pas très grand, jamais elle n'arriva à l'atteindre. Les premiers temps, quand le bois brûlait bien, quand par exemple il y en avait trois morceaux, il faisait si bon qu'il en avait mal à la tête. Mais bientôt l'hiver devint si froid, qu'il n'eut plus jamais la migraine et il eût fallu même qu'il fût petit comme une braise et accroupi au milieu des flammes pour en pouvoir sentir la chaleur.

Charles Blanchard eut beaucoup d'occupations .-^ . • ' pendant l'hiver. Toute sa matinée était prise. Son \, jl/ dos l'occupait, ses hanches l'occupaient, ses mains oJ^

l'occupaient, et quant à ses pieds, il avait une fois entendu sa mère dire : Je ne sens plus mes pieds ; il n'arrivait pas à réunir les termes exacts dont elle s'était servie mais il reconstituait la même pensée en ces termes :

— J'ai perdu mes pieds.

Toute la matinée il s'efforçait de rechercher ce qu'il avait perdu. Quand il retrouvait ses pieds, il lui manquait quelque chose dans les épaules, un peu plus tard il en était à ses mains, puis il éprouvait au bout du nez la ridicule sensation d'un grand vide. Jamais il n'arrivait à se rassembler tout entier. Il imaginait des poses singulières : en demi-cercle, avec le feu au milieu, mais il n'aboutissait à aucun résultat décisif, car si sa poitrine était présentée à la chaleur, au froid son dos était offert. D'autres fois il s'accroupissait, il se faisait aussi petit qu'on peut l'être : la tête entre les jambes, les genoux aux oreilles, les mains aux pieds, mais il se fatiguait bien vite, et puis il n'était pas alors le personnage qu'il eût fallu qu'il fût. Il eût fallu qu'il fût Charles Blanchard debout, la tête haute, les membres libres, le cœur battant, Charles Blanchard tout droit et vivant à son aise.

Ce fut pendant les après-midi qu'il apprit des

LE FROID 6s

choses plus graves encore. En arrivant, Solange disait :

— Comment faut-il que je fasse ? Voilà que nous allons brûler du bois jusqu'à sept ou huit heures. Chez le percepteur j'ai quatre francs, chez Monsieur Lhotte j'en ai six. Dix francs par mois, ça nous fait six sous par jour, mon petit, et j'ai trente francs de loyer, autant dire que chaque matin quand je me lève j'ai déjà dépensé deux sous. Je t'assure qu'avec les quatre sous qui nous restent nous ne pouvons pas aller bien loin. Aussi, fais ton possible pour ne pas avoir froid, tu vois comme il faut que je calcule quand je mets au feu un morceau de bois.

Pendant longtemps, Charles Blanchard fit tout son possible pour ne pas avoir froid. Pendant longtemps il se réchauffa, comme on dit, à la chaleur de ses pensées. Il n'avait aucune notion de la longueur de l'hiver, aussi chaque soir en se mettant au lit, orientait-il ses pensées dans le meilleur sens pour qu'elles lui fissent plaisir à leur aise. Il se mettait à croire que le lendemain, à son réveil, la bonne saison serait venue pendant qu'il dormait. Il disait :

— Il fera chaud demain, n'est-ce pas, maman ! Il ne fit jamais chaud le lendemain. Il y eut des

joiirs de neige qui n'étaient pas les plus durs, même avec leur humidité, car il y eut des jours de gel où le froid sous la porte entrait comme un torrent et eût emporté une chaleur bien plus forte que celle du foyer de Solange Blanchard. L'hiver balayait tout sur son passage, et ramassant les sentiments dont chacun s'efforçait d'entourer son cœur, l'hiver les enlevait comme un duvet et vous laissait une âme toute nue sur laquelle il régnait 9 j'avec rage. Une seule chose existait : elle s'appelait ^.'^ ' la souffrance. Il était indiscutable qu'elle fût là, ^*^ V .l'enfant grelottait, et dans la position qu'il avait à cheval sur le feu, comme disait sa mère, sentait passer en lui comme un courant d'eau froide et glacer cette confiance que jusqu'ici il avait mise à vivre.

Il ne sut pas combien de temps dura l'hiver. L'hiver était une saison de laquelle on n'arrivait pas à sortir. Chaque jour, vers quatre heures de l'après-midi, une ombre puissante, par la fenêtre entrait dans la chambre, et lentement, sûre de la victoire, avec une force, avec un poids, s'avançait vers la femme et l'enfant et leur imposait sa présence.

Il ne manquait plus qu'elle ! Ils ne savaient pas si elle était noire ou si elle était jaune.

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Ils la fixaient, ils la tâtaient ; ils faisaient avec leurs bras le geste de la repousser, elle était épaisse et résistante.

Et au moment où ils la craignaient le plus, il semblait qu'elle ne connût pas d'arrêt dans sa marche, qu'elle franchît les portes de leurs sens et qu'elle entrât en eux pour leur faire connaître cette odeur de terre humide, cette odeur de cimetière que portent avec elles les nuits d'hiver. Elle était trop puissante pour que jamais le jour pût la vaincre. 11 semblait qu'une nouvelle saison commençât, plus terrible que l'hiver encore. Une chose existait, auprès de laquelle le froid ne comptait guère. L'enfant ne pensait pas à s'app^rocher de ce feu qui, dans les ténèbres, perçait un pauvre trou de la largeur d'une braise, il pensait à garder contre l'ombre qu'il sentait l'envahir un petit cœur de neuf ans qui s'éteignait dans sa poitrine.

Une nouvelle saison commençait, qu'on eût pu appeler la saison de la fin de la vie. Que les heures étaient lentes, que les heures étaient longues, que les heures étaient grosses ! Et puis, parfois, il semblait à l'enfant qu'il fût bien las. Il en avait tant vu passer ! Il avait vu passer la file des heures des matins, il avait vu passer les heures de l'après-midi qui vont une à

une et qui vous donnent la sensation ridicule que l'on doit bâiller, que l'on doit ouvrir la bouche, la gorge et la poitrine pour qu'elles puissent entrer et faire leur route à travers votre corps. Les heures de la nuit étaient si nombreuses qu'on ne les affrontait pas, il n'y avait qu'une conduite à tenir envers elles : se coucher, dormir, leur laisser le temps, la vie et l'espace. Depuis combien de temps cela durait-il ? Si Charles Blanchard avait su compter, il eût estimé que cela durait depuis cent ans. Il eût manqué de force déjà pour continuer à vivre comme il avait vécu. Mais devant les heures nouvelles, il n'avait plus qu'à se laisser faire. Il lui semblait, au milieu d'un bâillement, qu'il ne pourrait jamais ouvrir la bouche assez grande pour ^ qu'elles pussent entrer. La vieillesse produisait — ■ (^ X; ses premiers effets : les muscles de ses mâchoires

v-rx-T n'étaient plus assez souples, le mojavemeiit de son sang plus assez rapide, un grand froid qu'il res-

^- sentait n'était pas le froid de l'hiver, l'ombre qui

l'entourait n'était pas celle de la nuit. Oui, c'était bien cela : il était très vieux, le temps était venu où il devait s'abandonner à la mort.

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