CHAPITRE II
Il arriva une chose surprenante : après douze années d'une telle existence, Charles Blanchard ne figurait pas au nombre des morts.
— Je ne mourrai jamais, disait-il plus tard. Si j'avais dû mourir, je serais mort dans mon enfance.
Mais s'il ne figurait pas au nombre des morts, (il__faisaijL±riste figure au nombre des vivants. y^
Lorsqu'il se tenait debout, il semblait qu'il fût incapable de porter la vie. ^Le poids de sa tête entraînait son corps, son dos cédait, et sur deux lA' jambes sans force il oscillait en tous sens, comme ^ s'il eût hésité pendant un instant avant de savoir de quel côté il allait se laisser tomber.
— Pourquoi te balances-tu comme ça, lui disait sa mère.
11 ne répondait pas plus que l'on ne répond à certaines questions ridicules que posent les enfants. Il allait tout simplement s'asseoir.
On comprenait en le voyant qu'il existe des
hommes qui ne sont pas nos semblables. C'est à
peine s'il avait notre forme. Ses bras étaient trop
longs, son cou était trop mince, et deux jambes
^ ^C^ grêles, qui jusqu'à sa poitrine montaient, donj
p" . V ^ naient l'impression qu'il n'y avait pas en lui de
I ^ '^'^ ^ place pour un ventre. Ses yeux étaient trop grands,
y- ^" .. ses yeux étaient trop bleus, celui qui eût voulu
y gj dépeindre leur expression s'y fût en vain essayé pen-
^^ dant longtemps. On n'eût pu les comparer qu'aux
yeux des fous dans l'esprit desquels se passent de si
étranges choses qu'on a dû les mettre à l'écart.
Sous ses joues transparentes, sa chair incolore semblait mélangée d'eau. Il ne faut pas dire qu'il avait la peau moite : il avait la peau humide. Sa mère parfois lui essuyait le visage ; au bout d'un instant il eût fallu recommencer. Il ne suffisait même pas de dire qu'il avait la peau humide. Un singulier phénomène sans doute s'était produit dans les couches profondes de son corps ; ses veines étaient fragiles, l'une d'elles s'était rompue ; il se vidait ; un liquide horrible s'écoulait à travers sa peau.
— Mais c'est une hémorragie, pensait Solange. Il fallait bien s'attendre en effet à voir cette couleur à son sang.
On ne connaissait rien de ses sentiments./-- Pendant ces après-midi si longues au cours desquelles sa mère recevait ce destin des veuves et [lui .çe-deslindes enfants sans père, il gardait sur sa chaise une immobilité tranquille. 11 posait ses deux mains à plat sur ses genoux, et respirant l'air qui l'entourait, au milieu du malheur, il se taisait de si étrange façon qu'on se demandait ce qu'il avait à se taire. Sa mère n'avait pas pu perdre l'habitude de pleurer. Il se tournait un peu de son côté, l'apercevait sans doute, puis, reprenant son attitude, vivait comme s'il n'y avait pas eu des larmes auprès de lui.
Les premiers temps, elle ne savait pas encore. Elle demandait :
— Tu es malade, mon petit .''
Il semblait qu'il n'eût pas entendu, ou plutôt il semblait qu'il fût occupé par ailleurs.
Il habitait un monde qui n'est pas le nôtre, rien ne pouvait l'en faire sortir ; un grand principe de silence commandait à ses mœurs, il n'en était pas le maître : on le sentait surveillé, on le voyait obéir. Si parfois, dans un de ces mouvements inconscients comme nous en avons tous, il faisait un geste, on eût dit qu'il s'apercevait alors qu'il venait de manquer à son devoir. Il semblait se cacher
pour rentrer au repos, puis il passait la main sur le membre qui avait fait ce geste, comme s'il eût voulu en effacer la trace.
f ( On ne comprenait plus rien à la nature humaine lorsqu'on l'examinait. Comment vivait-il ? Mais qu'est-ce qu'il faisait donc .'' Certes, au souffle de sa respiration, sa poitrine s'élevait et s'abaissait comme la nôtre, mais c'était bien là le seul point par lequel il nous ressemblât. On n'imaginait pas les idées qui pouvaient pousser dans sa tête. On ne connaissait personne à qui l'on pût le comparer. Les vieillards font plus de bruit, les hommes sont moins graves, les animaux se mêlent à nous davantage. Parfois il semblait que la pâleur et l'humidité de son visage dussent fournir une indication... Oui... Ce n'était même pas dans le règne animal qu'on eût pu lui trouver un semblable. Lorsqu'on le voyait immobile et froid sur sa chaise dans le coin plus obscur de sa sombre maison, on se disait que des phénomènes insoupçonnables se passent à l'abri de la lumière du soleil et que d'étranges moisissures ont pu se développer dans une ombre glacée. Quelque monstrueux champignon, sur le sol d'une de ces chambres qui font penser à des caves, s'était accru pendant des jours et des jours: le hasard lui avait donné la forme d'un enfant. '
Solange avait toujours vécu dans l'espoir qu'un jour son fils aurait douze ans. Il était tout petit \. a-^ ^< encore, il y avait au-devant d'elle des jours si^Xl^e>-<. ^ *7~ épais qu'elle ne savait comment en sortir, des',-**-*^'' ^| ^années de misère semblaient des murailles posées " '
en travers delà vie, n'importe! Elle avait une sœur dont le mari était sabotier. Un jour son fils aurait douze ans. Elle aurait une sœur dont le mari serait sabotier.
Baptiste Dumont, son beau-frère, habitait un petit village du nom de Champvallon qui était situé à quatre lieues de la petite ville. Ce n'était pas bien loin. La petite ville était située à quatre lieues d'une grande espérance, le bonheur viendrait au premier appel,elle lui dirait exactement ces mots :
— Voilà. Mon petit a douze ans. Je vous le confie pour que vous lui appreniez votre métier. Vous ne pouvez pas me refuser puisque vous êtes mon beau-frère.
C'est à ce moment qu'il dirait oui. Elle n'aurait plus qu'à ajouter :
— Il saura travailler. Chaque soir, il aura gagné sa journée. Il sera heureux lorsqu'il sera grand. Il ne sera pas comme sa mère.
Certes, elle était triste parce que chaque jour elle se complaisait dans sa peine ; elle était triste.
parce qu'elle ne savait pas comment l'on peut faire autrement, mais sa tristesse n'allait pas bien loin. Elle pleurait pour aujourd'hui, elle ne pleurait pas pour demain. Il y avait toujours dans son cœur un petit coin prêt pour le repos dans la douleur. A l'époque des grands événements de sa vie, lors de l'anniversaire de la naissance de son fils, par exemple, elle avait toujours en réserve une pensée très douce. Quand il avait huit ans, elle se disait :
— Il n'y a plus que quatre années à attendre. Quand il en eut onze, elle ne put garder sa joie
pour elle et se mit à lui dire :
— Mon petit, dans un an, tu auras douze ans. Elle possédait le nombre mystique, elle savait
calculer les temps, elle prédisait comme Daniel l'époque de l'avènement du Messie. Elle n'avait même pas besoin de voir ce qui se passerait quand le Messie serait venu. Elle ne disait pas qu'il y aurait encore bien des combats à soutenir avant le jour de sa gloire. L'ordre nouveau allait être établi ; il n'y aurait plus qu'à le recevoir, un grand silence allait régner sur le monde et serait celui de la Paix.
— Mon petit va entrer en apprentissage. Il saura travailler. Chaque soir il aura gagné sa journée...
La douzième année se fit longtemps attendre. Jamais Solange ne perdit courage. Elle fermait les deux yeux pour être toute seule avec sa foi. Chaque matin dans son corps elle sentait un mouvement plus facile, dans son cœur elle entendait un son plus clair ; chaque soir, le jour en s'en allant l'avait soulagée de tout le poids d'une journée de sa vie passée. /La douzième année ^s'avançait avec lenteur, car le bonheur est notre maître et prend son temps, mais elle savait que l'on peut compter sur lui. Du reste, il s'était déjà mis en route.
Ce fut un beau matin que celui où elle regarda autour d'elle. Douze ans plus tôt elle avait mis un enfant au monde. Elle ne savait pas alors qu'elle serait si malheureuse. Chaque jour, avec une horrible fidélité, avait été l'un des jours d'une vie désolée. Elle ne prévoyait pas alors qu'un jour elle serait si heureuse. Lorsqu'elle se leva, le matin de la douzième année, elle se fût écrié volontiers :
— Une grande joie, ce matin, s'est levée sur le monde.
r Comme l'enfant se dirigeait vers sa chaise et 'qu'il allait s'asseoir ainsi que d'ordinaire, elle s'avança bien vite pour l'en empêcher. Quelque
chose était changé sur la Terre, il allait ne pas s'en apercevoir. Elle lui cria :
— Mon petit, tu as douze ans !
Puis elle regarda pour voir ce qui allait arriver.
On ne sait pas si Charles Blanchard avait douze ans. Il ne donna même pas un coup d'œil, il ne s'inquiéta même pas de savoir si, comme on le lui annonçait, un grand événement venait de se produire. 11 tourna sa mère, comme on tourne un obstacle, regagna son coin, et il semblait avoir trouvé là le seul événement qui jamais pût l'intéresser : celui qui consistait en la persistance d'une vie sans chaleur, sans lumière et sans bruit.
Solange Blanchard éprouva un sentiment comme jamais n'en ont éprouvé les mères. Certes, elle avait plus d'une fois donné un coup d'œil à son fils, mais c'était alors comme nous le faisons d'ordinaire pour les personnes que nous croyons connaître, afin de poser sur sa tête une des idées qu'elle s'était formées à propos de lui. Cette foisci elle donna un vrai coup d'œil, elle chassa toutes ses pensées, pour qu'elles ne pussent la troubler, elle s'arma de toute sa lucidité pour faire une observation précise. Voyons, que se passait-il ? Pourquoi l'enfant n'avait-il pas répondu.'' Elle regarda. On ne sait pas ce qu'elle vit.
Ce qu'elle vit, arrêta tout net dans son corps la vie qu'elle avait menée jusqu'ici. Elle sentait cela d'un seul coup. Déjà une boule énorme dans son estomac ne pouvait plus passer. Le hoquet vint la prendre et pendant un bon moment ne la quitta pas. On entendait en elle son bruit : Ouakka ! comme si une voix nouvelle eût pris la place de sa voix absente. Elle fut en face de ce qu'elle vit moins qu'un chien, moins qu'une mouche, moins qu'un pou. Tout ce qu'elle put faire, fut d'avoir envie de partir et de se mettre à trembler. Une peur basse, sournoise, indigne d'une mère, se fit place en son âme, la première pensée qu'elle trouva fut celle-ci :
— Est-ce que ça ne s'attrape pas ?
Un peu plus tard elle se leva, elle s'en alla doucement vers la porte et avant de s'enfuir elle se détourna pour voir si l'horrible chose ne la suivait pas dans la rue.
Elle marcha sur les routes, elle marcha si longtemps que l'heure de son premier ménage était passée depuis une bonne demi-heure qu'elle marchait encore. Lorsqu'elle s'en aperçut, elle continua de marcher. Elle s'éloigna de son fils, elle s'éloigna de sa maison, elle s'éloigna même de la petite ville qui contenait sa maison. Elle traversa un
village qu'elle ne connaissait pas, autour d'elle s'étendait un pays qu'elle n'avait jamais vu, et cela même ne la fit pas s'arrêter.
Ce ne fut que beaucoup plus tard qu'elle put rassembler dans sa tête quelques-unes de ses pensées. Elles étaient bien malades. Solange s'aperçut pourtant qu'elle était sur la route de Champvallon, le village qu'habitait sa sœur. Elle s'était instinctivement jetée, au milieu du danger, du côté oia elle pouvait attendre quelque secours. Elle marcha jusqu'au bout.
Champvallon était situé dans un fond, il y avait une grande rue, et des ruelles qui la croisaient. Elle demanda à un passant de lui montrer la maison de son beau-frère. Dix heures sonnaient au clocher de l'église. Elle ouvrit la porte qu'on lui avait indiquée. Baptiste Dumont était tout seul dans la boutique et travaillait à ses sabots.
Elle ne prit même pas le temps de s'asseoir pour lui dire :
— Baptiste, faut venir chercher le petit.
Ce ne fut qu'ensuite qu'elle s'évanouit.
La maison de Baptiste Dumont et de sa femme qui s'appelait Rose était, dans le village de Champvallon, une maison d'ouvrier. Elle était
située dans la rue principale, entre la maison du charron et celle du menuisier. Elle était située dans la rue du travail auprès des maisons des travailleurs. Il se dépense plus d'activité dans les villages q^ue ne le croient d'ordinaire les gens de I Paris qui, les traversent en voiture, Certes, le silence règne sur toute la longueur de la rue, jusqu'où l'on peut voir ; les poules et les chats sont des habitants paisibles ; c'est à peine si une femme coud sur une chaise au-devant de sa porte, entourée de petites filles qui s'essaient à coudre comme elle, mais dans l'ombre des boutiques, des ouvriers qui ne font qu'une tache sombre aux yeux du passant, obéissent à la vie avec courage, et, sabotiers, menuisiers, charrons, font tous les sabots, tous les meubles, toutes les voitures dont les hommes ont besoin dans un rayon d'une lieue. Dès qu'on franchissait le seuil de la maison de Baptiste, on oubliait tout ce que l'on avait pu voir avant d'entrer. On ne pensait plus à la vieille église qui, placée au milieu des maisons, les surveille comme une mère poule surveille ses petits qui ne sont pas bien grands encore. On ne pensait plus à ces campagnes de la France dans lesquelles les villages heureux ont été posés au bon endroit comme par des enfants qui ont sorti le contenu
8o CHARLES BLANCHARD
de leur boîte à jouets dans une grande prairie. Dès qu'on franchissait le seuil de la maison de Baptiste, on pensait à tout autre chose.
La maison de Baptiste Dumont était pleine de sabots. Elle en contenait tant que l'on comprenait bien vite qu'elle ne pouvait contenir autre chose. Les uns, accrochés aux quatre murs par des clous, en occupaient toute la surface. Ils étaient là : il j' avait des sabots sur les murs, ils avaient pris tant de place que l'on n'était pas certain qu'il en restât pour les murs derrière les sabots. Les autres pendaient par rangées à des cordes tendues en travers de la chambre un peu plus haut que votre tête, et entre chaque rangée il y avait assez d'intervalle pour que l'on pût apercevoir, suspendue à des cordes tendues un peu plus haut que les premières, une seconde couche de sabots. Ce que l'on voyait donnait à prévoir qu'il y avait une troisième couche encore, et comme on n'apercevait pas le plafond, on ne pensait pas à lui, et l'on se disait que quatre, que cinq, que cinquante couches, qu'une pyramide de sabots emplissait jusqu'au toit un grenier situé au-dessus de la maison. Après avoir cru à ceux du grenier, on était porté bien vite à croire à ceux de la cave. Comme une partie du sol de la boutique était occupée par des sabots
LA MAISON DU SABOTIER 8i
que l'on avait posés sur le carreau, rimagination grossie par la vue de tant de ces objets ne se satisfaisait pas d'une vérité si simple, et l'on en arrivait naturellement à penser qu'une masse de sabots déposés dans la cave, avait monté, poussée par la force irrésistible du nombre, ou mieux encore, qu'un volcan de sabots surgi des entrailles de la terre avait crevé le plancher et répandu dans la maison comme une lave son torrent envahisseur.
Telle était la boutique dans laquelle vivait Baptiste Dumont,
— Il n'y aura bientôt plus de place, lui disait-on parfois.
11 répondait :
— Je les mettrai dehors, j'en paverai les routes. Et au milieu de la boutique, dans un espace
qu'il s'était réservé, entouré de son matériel, de ses outils et de ses quartiers de bois, avec un courage que jamais il ne laissait décroître, il était en train de faire d'autres sabots.
Les sabots ne se font pas tout seuls. Le bois est plus dur que les pierres, on dirait qu'il tient tête à l'ouvrier et s'acharne à lui rendre la vie difficile. Baptiste l'attaquait comme un ennemi. D'un bras terrible, lorsqu'il était parvenu à enfon-
C/v /cer dans son morceau les coins de fer, iî levait son
/^ maillet, et lorsqu'il l'abattait, il semblait dans une ^ lutte corps à corps s'élancer sur le bois en même "^s ji temps. 11 fallait que l'un des deux cédât, que les coins entrassent jusqu'au bout dans la fibre éclatée, 9 ou que l'homme, vaincu par la résistance, éclatât
à la place du bois. L'homme n'éclatait pas : il restait vivant pour continuer la lutte. Après avoir posé le maillet et les coins, il s'emparait d'une hache. La bataille était chaude, les outils faisaient penser à des armes. Ils s'appelaient un asciot, un paroir, un tarière, une cuiller, un butoir, un vé. Les décrire est impossible, tant le travail du bois est compliqué. Chacun d'eux avait son usage, chacun son moment, tout avait été prévu : après la hache on passait à l'asciot.
Il fallait être un habile homme et d'une conscience enragée pour pousser les sabots jusqu'à terme. Le bois, on l'a vu, ne s'attaque qu'à grands coups. Dans un élan continuel, emporté par une sorte de fureur guerrière, on eût dit que Baptiste se jetait, son outil dans une main, sur le quartier de bois qu'il maintenait de l'autre, et que, lui portant des coups droits, cette fois-ci enfin, il tenait sa vengeance. Il ne reculait pas. Il était à craindre que dans l'ivresse du combat il ne perdît
toute mesure et que, poussé par une seule rage, il ne la portât sur lui-même aussi. Baptiste, un jour, à l'âge de dix-neuf ans, ne calculant plus ses gestes, s'était fait sauter le pouce de la main gauche. D'autres fois on eût dit que, soudain, changeant de tactique, il allait prendre le bois en travers. Il le fixait d'abord, le perçait, le creusait avec méthode, puis, lui ayant introduit un outil qu'il épaulait et qui s'appelait une cuiller, de tous côtés il arrachait et faisait sauter ce qui se présentait à ses coups, • \
comme si, désespérant d'arriver à ses fins, inca- ' t rt-***"*^ pable de le réduire, il allait supprimer un ennemi -V- Vf-»- i qui l'empêchait de vivre. £ôui:.-ètre sabotier, il ' ^^ ^ faut être en colère. On s'attendait aux pires désastres, on était étonné déjà de n'avoir pas vu le sang couler. Parfois, tendant vers son morceau de bois sa face avec violence, la bouche, la gueule ouverte, il semblait qu'il s'aperçût enfin qu'il possédait une mâchoire comme les bêtes ; il avait attendu trop longtemps : maintenant il allait mordre. On attendait avec anxiété l'instant où, tou d'impuissance, il allait tout quitter, et tournant sa rage vers l'humanité tout entière, se précipiter dans la rue et sauter à la gorge des passants comme s'ils eussent été cause de son malheur." ;
Peut-être, du reste, est-ce cela qui fût arrivé si la lutte avait été trop longue. Mais bientôt on le voyait faire quatre pas en arrière. Ce qu'il tenait entre ses mains n'était plus ce quartier de bois informe qui lui avait donné tant de mal. Deux sabots faisant la paire, d'un bois veiné, à la belle courbe, lisses, creux, bombés, avec leur talon bien détaché, étaient le fruit de son travail. Ils étaient parfaits comme s'ils fussent sortis directement des mains du Créateur. Il les examinait sur leurs deux faces avec orgueil, les cognait l'un contre l'autre ; ils rendaient un son clair et plein, comparable au son que rend une belle pièce d'argent. LUaeJois de pluSj^ l'homme avait remporté une grande victoire^ |La matière était vaincue ; la Nature n'était pas de force. 11 repoussait du pied pour se faire de la place les éclats de bois qui jonchaient le sol de tous côtés. Un enfant les eût ramassés croyant à des joujoux.
La maison de Baptiste Dumont était-elle située dans un de ces villages éloignés des villes, qui vous donnent à penser que la vie, comme une personne, a quitté celles-ci pour venir goûter au milieu des champs, de beaux sentiments simples ? Certes, pour qui ne sait pas ce qu'est un sabotier, la maison de Baptiste était l'asile
de ces sabots que portent les gens des campagnes et qui, J;aits avec le bois de .leurs__ji.oj;ers^sqnt ^ussi des enfants du village.
Ils l'habitaient comme d'humbles habitants, en vérité, sans complication, et lui donnaient ce que les sabots peuvent donner. Ils lui donnaient l'odeur de leur bois. La maison avait cette odeur sèche et comme résignée des arbres abattus, elle avait cette odeur précieuse qui semble être celle de leur âme et qui vous donne à penser que les arbres après leur mort gardent une odeur de sainteté. Elle sentait la feuille, elle sentait la noix, elle sentait la terre. La maison n'était alors qu'une des plus douces maisons du village de Champvallon.
Mais pour quiconque avait une fois vu travailler Baptiste, la maison était située dans un tout autre pays. Ce n'était pas l'atmosphère reposante et un peu triste du centre de la France qui vous séduit à un certain âge et semble se proposer à vous. Elle était située dans un monde actif ; on pensait à ces villes furieuses dans lesquelles le fer heurté par les marteaux-pilons fait un bruit auprès duquel on n'entend plus celui que font nos sentiments dans notre âme. On pensait à ces mines où, dans les noires galeries, tout un peuple, le pic en main, cognant la muraille à grands coups,
accomplit son devoir avec autant de courage que si l'espace et la lumière n'existaient pas. Parfois il semblait que soufflât un grand vent. Il s'avançait de tous côtés, et saisissant les quatre coins de la maison, la soulevait tout entière ; on eût dit que Baptiste luttait pour s'en défendre. On pensait à la mer, sur laquelle le pêcheur s'est élancé avec son bateau. Quand l'on voyait travailler Baptiste, on pensait à bien des choses que l'on ne voyait pas. La maison était située dans le pays de l'activité humaine, là où l'homme, le héros du monde, n'écoutant que son courage, s'en prend à Dieu lui-même et donne à la vie une forme qu'il semblait ne pas avoir voulue. Etait-on chez un sabotier ? Oui, mais l'on était ailleurs encore. On était chez ceux qui travaillent le bois et qui non seulement font des sabots, mais aussi des charpentes, chez ceux qui forgent le fer, chez ceux qui bâtissent les maisons, chez tous ceux qui, dans la cité bruyante, occupés aux labeurs de l'industrie nous font une vie meilleure que celle que nous avions reçue. Et l'on peut dire que l'air qu'on y respirait n'était pas celui de Champvallon. On y respirait l'air que respirent en pleine mer ceux qui vont, agrandissant leur patrie, poser son drapeau sur un nouveau monde.
Le jour où Charles Blanchard arriva dans la maison de son oncle, contre toutes prévisions, il trouva assez d'énergie pour faire quelque chose. Dès qu'il fut dans la boutique, il ne s'assit pas comme on l'eût pu croire, mais il regarda autour de lui. Il finit par découvrir une porte, qui faisait communiquer la boutique avec une autre pièce ; cette porte était fermée, mais il alla jusqu'à elle, l'ouvrit et disparut.
Il ne dit pas un mot, il ne fit pas de bruit, ce j
ne fut qu'un peu plus tard que Baptiste constata son absence. Il le rejoignit et pensa : ^
— C'est le voyage qui l'a fatigué. Il a envie de^V*"^ ^. dormir. Dis donc, camarade, si tu te mettais au lit ! V"^
Charles Blanchard s'était réfugié dans la pièce où l'on dormait. Mais le lendemain matin, lorsqu'il fut levé, Baptiste eut beau lui dire :
— Allons, viens avec moi dans la boutique. Charles Blanchard recula, se colla au mur et tenta
de reculer encore lorsqu'il en fut là. Ne pouvant pas y arriver, il baissa la tête et se mit à trembler. Il fallut user de violence, il fallut le saisir par un bras. 11 ne lutta pas, n'en ayant pas l'habitude, mais vraiment ce fut son cadavre que l'on traîna dans la boutique. Et il fut impossible de le lâcher ensuite : il ne tenait pas sur ses ïambes.
On en vint à se dire :
— C'est sans doute parce qu'il a quitté sa mère. Il n'est pas habitué à nous.
La tante ferma la porte à clé, car il s'essayait à l'ouvrir, puis elle l'appuya contre cette porte en disant :
— Allons, voyons, reste un peu avec ton oncle. Il se tint debout par obéissance, et il montrait
sa face ; mais dès qu'autour de lui il eut donné un coup d'oeil, il tourna le dos. Sa tête était placée sous son bras, il fermait les yeux ; de tout son corps il s'appliquait contre la porte comme s'il eût voulu en faire partie ; il était à croire que son âme l'avait déjà traversée pour aller de l'autre côté.
Il fallait bien parfois, à l'heure des repas, par exemple, que l'on ouvrît la porte. Dès qu'elle était entre-bâillée, il se coulait par la fente, il s'échappait comme un prisonnier qui vient de recouvrer sa liberté et s'empresse d'en faire usage. Il courait à la première chaise, elle était bonne et lui suffisait. C'est sur celle-là qu'il s'asseyait, puis, d'un coup de tête et d'un coup d'épaule, il s'élançait, il plongeait, il entrait dans le silence et semblait alors avoir trouvé l'élément dans lequel il pouvait vivre.
La maison de Baptiste, en effet, contenait deux
LA MAISON DU SABOTIER 89 y^'
pièces. La première était la boutique, xnais pour V vc-^ ^aptiste elle avait tant d'importance que c'était la tf*^ [boutique qu'il appelait la maison. C'est sous ce nom qu'il a fallu en parler. La seconde pièce était la chambre.
La chambre ne comptait guère : elle était la pièce dans laquelle on ne travaille pas. Elle contenait les lits, la table et les chaises. Elle contenait encore un buffet, une armoire, une horloge, et, sur la cheminée, de chaque côté de la glace, étaient posés deux vases dans lesquels la femme eût pu mettre des fleurs si l'idée lui en était venue. Elle contenait tout ce que l'on avait acquis par le travail que l'on avait fait dans la boutique.
Dans les chambres les hommes ne sont pas chez eux.
Elle était l'endroit où les femmes sont chez elles. Les femmes s'y livrent à leurs occupations. Elles frottent les meubles, on dirait qu'elles les polissent ; et, les femmes ne trouvant rien d'assez beau pour elles, on dirait qu'elles s'exercent chaque jour à les perfectionner. Les femmes aussi connaissent et pratiquent un métier de l'ordre et de l'alignement. Baptiste, parfois, en riant, appelait la chambre : le salon. Il n'osait plus y mettre les
pieds, craignant, par la seule présence de son corps d'ouvrier, de rompre une mystérieuse harmonie pour laquelle il ne se sentait pas fait.
L'après-midi des femmes se passe dans les chambres. Il semble d'abord qu'elles y fassent un travail de couture et qu'elles s'occupent, pendant que leur mari est pris tout entier par les travaux de son métier d'homme, à des besognes de femmes qui leur demandent beaucoup d'application. Mais lorsqu'on les connaît mieux, on s'aperçoit qu'il n'en est pas tout à fait ainsi. Les femmes n'occupent que leurs mains. Leur esprit dans les chambres se repose et goûte à des plaisirs comme en connaissent les riches et qui consistent à jouir, au milieu de belles choses, d'idées riantes. Le silence leur est nécessaire, parfois elles l'emplissent d'une chanson choisie entre toutes pour la douceur de ses sentiments.^Elles peuplent la^^olilude^ au gré de leur cœur, elles regardent autour d'elles et partent de ce qu'elles voient pour se composer une chambre encore plus belle que la leur et pour se dire qu'étant la femme d'un bon ouvrier, un jour peut-être elles pourront l'acquérir.
Pour bien des raisons. Rose Dumont ne pouvait permettre à son neveu de rester auprès d'elle dans la chambre, car il apportait quelque chose
qu'il en fallait chasser. On eût dit que son silence était vivant, et comme une bête monstrueuse surveillait tout, autour de lui. Rose aurait bien pu s'essayer à chanter une de ses chansons : si quelqu'un alors était entré dans la chambre, ce n'est pas la chanson qu'il eût remarquée, mais le silence de l'enfant. Les jeux d'imagination auprès de lui étaient bien impossibles ; on n'était pas làoia l'on eût souhaité d'être, dans un monde que nos rêves perfectionnent et au milieu duquel il semble que nos pensées se soient groupées dans notre tête comme les roses au centre d'un bouquet de verdure. C'est lui qui était là, ce n'était pas un autre ; même quand on ne le regardait pas, il semblait qu'on le contemplât face à face. Sa présence était indiscutable, elle était totale. Il était entièrement ce qu'il était, il avait apporté ici toute l'odeur misérable de son passé ; on ne sait pas si c'est retable ou la cave qu'il sentait ; vous n'étiez plus chez vous, vous viviez la vie qu'il avait vécue. Cela atteignait vos narines, vous deviez repousser votre souffle pour n'en pas souffrir.
Rose en fermait les yeux et avait envie de crier :
— Va-t'en, tu sens mauvais !
Il n'était pas possible d'être heureux auprès de lui.
Les premiers temps, quelqu'un qui l'eût mieux connu eût pu croire qu'il le comprenait, qu'il le voulait, qu'il s'était fait de cela une sorte de mission. 11 résistait lorsqu'on s'essayait à le faire fuir. Lui qui n'ouvrait jamais la bouche, il savait parler. Il savait dire :
— Non, ma tante ! oh non, ma tante !
11 était nécessaire de s'y mettre, il fallait résolument le chasser de la chambre. Cela devint une habitude. Aucun mot n'eût été assez fort. Rose appelait Baptiste :
— Allez, viens m'aider !
Chacun d'eux prenait l'enfant par un bras, non sans l'avoir de plus menacé des gendarmes, et avec violence, puisqu'il n'était pas possible de faire autrement, on l'expulsait, on le jetait en plein milieu de la boutique. La porte claquait.
— Allons, viens voir faire les sabots, disait Baptiste, qui était un homme conciliant...
...Le cinquième jour après son arrivée, Baptiste lui dit :
— Maintenant, tu dois commencer à t'habituer à nous,
11 ne répondit rien, il n'eût rien pu répondre, mais lorsque l'oncle eut ajouté :
— Cet après-midi, je te ferai râper quelques paires de sabots... — il cessa même de trembler. Il eût voulu être tout entier dans son cœur pour arrêter les battements...
Les premiers jours, Charles Blanchard ne voulait rien entendre. Dans la maison de son oncle il n'aimait que la nuit. Quand le soir était tombé et qu'on avait mangé la soupe, après une demi-heure d'attente, tout le monde allait se coucher. C'est le moment qu'il attendait. La lampe était éteinte, les contrevents tirés, on n'entendait que le souffle régulier de Baptiste et de Rose.
L'enfant faisait tous ses efforts pour ne pas s'endormir. La nuit était épaisse, on eût dit que le ciel et la terre n'existaient pas, ou bien qu'ils étaient tout noirs. Il ouvrait les deux yeux pour mieux s'en apercevoir. 11 se sentait à sa place] (Dans son esprit, les tristes souvenirs de sa vie passée s'étendaient avec lenteur et prenaient cette importance qu'ont nos souvenirs quand nous sommes bien seuls. Dans sa poitrine, les mouvements, les rumeurs de sa vie présente garnissaient son cœur, puis, se répandant dans son corps, l'emplissaient tout entier d'une sorte de liquide amer. 11 semblait qu'il fût tout noir, dans un
monde tout noir. Il ne s'endormait pas, pour se sentir malheureux plus longtemps. Et de sa tête, comme une fumée, de sombres pensées d'avenir montaient, qui parcouraient la chambre et s'y fixaient, comme s'il eût voulu entretenir l'obscurité, comme s'il eût voulu la rendre plus épaisse encore.
Et les jours suivants, alors que déjà il était à prévoir qu'il allait devenir un Charles Blanchard nouveau, il ne s'abandonna pas, comme on pourrait le croire, à sa vie nouvelle.
On dit à un enfant ordinaire :
— Tu vas me râper une paire de sabots.
Il se précipite sur un jeu qu'il ne connaît pas encore, avec cet élan qu'ils ont pour sauter sur le bonheur. Leur âme joyeuse, à l'avant-garde d'un corps docile, l'entraîne dans toutes les aventures qui se présentent.
Alors même que Charles Blanchard tenait un sabot et une râpe entre ses mains et que ces objets ne lui inspiraient plus aucune crainte, il n'acceptait pas l'amusante, ou tout au moins l'intéressante minute qu'il eût pu passer en leur compagnie. Certes, il pratiquait sur un sabot avec une râpe le travail que lui avait ordonné son oncle, certes il obéissait au commandement qu'il avait reçu,
mais il ne voulait pas croire que la vie se relâchât ;a son égard de la sévérité dont elle avait toujours ;fait preuve. Il ne savait pas ce qu'il craignait, "mais il craignait quelque chose. D'un coup d'outil léger pour ne pas précipiter les événements, avec lenteur pour se donner du temps, il attaquait son bois. Il était attentif à chacun de ses mouvements, à chacun des bruits qu'ils provoquaient, aux moindres craquements qu'une oreille fine comme la sienne, seule pouvait entendre. Il craignait que le sabot n'éclatât, qu'il ne lui sautât à la figure, que la râpe ne le mordît. Il avait toujours une jambe en avant, il était toujours prêt, au premier signe de danger, à tout camper là pour aller chercher son salut dans la fuite.
Il lui fallut plusieurs jours pour acquérir ce qu'un autre eût conquis du premier coup : la paisible conscience de la besogne qu'il accomplissait. |^L£spremiersjours il^ semblait qu'il fût /fraqué comme une bête, qu'un travail acharné le poursuivît jusque dans ses plus secrets retranchements. Son âme et son cœur fuyaient pour se n^ettre^à l'abri. Il préservait sa pensée en l'enfermant dans le coin le plus noir et le plus reculé de son cerveau. Il fallut bien une semaine pour qu'il comprît qu'on ne lui voulait aucun mal. Ce ne fut
que passé ce temps qu'il reprit son souffle, qu'il se calma, qu'il put considérer d'un œil assuré ses occupations et son destin. Il faut marquer d'une pierre blanche le jour où Charles Blanchard donna à ses sabots un peu de cette attention qu'accordent les hommes à la besogne qui les occupe. Un grand changement s'était produit dans sa vie, lorsque, ayant chassé les vaines terreurs, il put se dire, un soir, après avoir râpé ses sabots :
— Aujourd'hui, j'en ai râpé six paires.
11 existait alors pour Charles Blanchard quelque chose qui s'appelle le travail \
Le travail ne lâche pas ceux qu'il a choisis. Chaque matin, l'enfant se levait en même temps que son oncle, sur le coup de six heures. On eût pu croire que la journée qui commençait allait être vide encore et qu'il allait être nécessaire de s'asseoir sur une chaise, de baisser les yeux, de la considérer tristement et de s'arracher du cerveau de lourdes pensées pour tenter de la remplir. Oui, c'est ainsi que la journée commençait. Mais une heure à peine avait passé, il n'était pas bien certain
* Une des variantes de Charles Blanchard présente avec une insistance prolongée (durant une dizaine de pages) les difficultés d'acclimatation à l'atmosphère de la boutique et d'accoutumance au travail.
que sept heures eussent sonné, quand Baptiste disait déjà :
— Allons, gamin, aujourd'hui je vais te faire noircir des sabots.
Pour noircir les sabots, on se sert, en guise de pinceau, d'une patte de lièvre que l'on trempe dans une teinture noire. Charles Blanchard d'abord se méfiait, mais bientôt ce fut plus fort que lui. Dès qu'il eut un peu de couleur au bout de sa patte, avant même qu'il l'eût répandue sur la tranche de son sabot, il fut entraîné par la plus joyeuse des idées qui puissent s'emparer d'un enfant. Il pensa :
— Je vais faire de la peinture ^ !
La peinture sur sabots ne se suffit pas à ellemême. Quand il eut terminé sa besogne, tous les sabots étant noircis, quand le Charles Blanchard nouveau tenta de rentrer dans le Charles Blanchard ancien, celui qui n'avait rien à faire, ne rien faire n'était plus dans la vie ce qui lui semblait préférable.
— Mon oncle, j'ai fini.
— Tu vas les laisser sécher, et puis je te montrerai comment on les cire.
Il n'est pas nécessaire que l'on sache comment on cire les sabots. Il suffira de savoir que lorsque
' Les autres variantes montrent qu'il n'y vient pas de si tôt.
Charles Blanchard sut les cirer, il put se dire :
— Je sais râper; je sais noircir ; je sais cirer les sabots.
Ce fut lui qui ensuite parla le premier. Le jour vint où, sans que son oncle eût fait un seul geste ou prononcé un seul mot, Charles Blanchard ne peut rester silencieux sur sa chaise et se prit à dire :
— Mon oncle, voulez-vous que j'essaye de fendre votre bois.