BOB DES GRÈS
l'insensé , et s'entretenait avec lui des mystères de la vie et de la sensibilité. Lorsque Descartes préparait dans sa retraite de Hollande les grands monuments de la philosophie spiritualiste, il répondait, à ceux qui lui demandaient dans quels livres il puisait la science, en leur montrant les animaux qu'il disséquait. Mais s'il n'est point rare de voir la philosophie demander des lumières à la science physiologique , c'est un spectacle curieux et digne d'attention que celui d'un naturaliste que « repoussent » tout d'abord «les matières de psychologie » et qui, non satisfait par les merveilles de l'organisation des végétaux , des animaux et du corps humain , demande bientôt à cette science un principe immatériel de la sensibilité , de l'instinct et de la raison , à la métaphysique un principe de l'organisation ellemême, et finit par «s'enfoncer» entièrement dans les études philosophiques. Il est plus fréquent, en effet , de voir le bon sens et la raison de l'homme , séduits et accablés par la magnificence du monde physique , par l'immensité des sphères célestes et la beauté des infiniment petits, succomber à la fatigue de l'admiration , et, mesurant tout à leur faiblesse, réduire l'homme à son corps, la toute-puissance divine à la création de l'univers matériel. C'est le spectacle bien différent d'un admirateur de la nature à qui la contemplation de l'univers physique révèle un monde nouveau , que nous présentent les ouvrages de Charles Bonnet.
Nous admirons dans Leibnitz cette belle hypothèse des esprits, des âmes, de tous les principes de vie et d'organisation non engendrés, incorrup-
tibles, sortis avec le monde de la main même de Dieu, et ne pouvant rentrer dans le néant que par un acte exprès de la volonté divine. Nous ne pouvons imaginer, sans un profond respect pour la sagesse du créateur, cette merveilleuse succession des êtres vivants, sensibles et raisonnables qui apparaissent et se développent sans commencer d'être, qui s'enveloppent et disparaissent sans cesser d'exister, qui font l'harmonie et la durée de l'univers, sans que, le monde une fois créé, Dieu intervienne jamais dans le temps et dans l'espace ; mais nous regrettons aussi qu'une hypothèse si consolante pour les hommes, toute pleine d'espérance et d'immortalité, au jugement d'un esprit sévère, de Maine de Biran, n'ait point dans l'expérience une base assez solide d'observations scrupuleuses et de faits incontestés. Bonnet nous donnera une juste satisfaction, en tirant des expériences de ses contemporains les plus illustres et des siennes propres les preuves les plus directes et les conséquences les plus hardies.
Observateur infatigable et intelligent, il a fait à la science le sacrifice de ses yeux ; il a su voir dans les faits plus que les faits eux-mêmes ; il a mis l'expérience au service de la raison. Philosophe indépendant, quelquefois même original, s'il trouve la vérité dans le spiritualisme de Descartes, dans la théodicée de Leibnitz, il la trouve aussi dans le sensualisme de Locke et de Condillac. Spiritualiste inconséquent, il donne trop à la matière, et s'il est loué par Cabanis pour soumettre entièrement l'âme aux organes du corps, il en est blâmé pour faire
une trop large part à la métaphysique et « étayer les causes finales de ses intéressantes observations.» Convaincu en même temps et de la nécessité de l'observation sensible et de la puissance de la raison, il abandonne sans cesse les principes psychologiques de Locke et de Condillac pour les principes métaphysiques de Descartes et de Leibnitz ; il quitte bientôt ceux-ci pour retourner à ceux-là. Sa vie scientifique est une lutte continuelle de deux tendances contraires qu'il cherche à concilier. Zélé partisan de l'optimisme, défenseur ardent de la religion chrétienne, il est raillé par l'auteur de Can- ' dide et du Dictionnaire philosophique; il est maltraité par celui du Contrat social \ parce qu'il défend la société coi^re ses attaques. La place de Bonnet est difficile à marquer dans l'histoire de la philosophie; sa métaphysique serait reniée à bon droit par les sensualistes; sa psychologie est inconciliable avec les principes du rationalisme. 11 est de l'école de Locke en psychologie, en métaphysique il est de celle de Leibnitz ; il nie avec l'un la raison et ses principes innés ; ' il abuse quelquefois avec l'autre de cette même raison dont il a méconnu la nature. Nous étudierons successivement dans Ch. Bonnet le psychologue et le métaphysicien, le disciple de Locke et celui de Leibnitz ; nous ne parlerons du naturaliste, qu'une connaissance trop incomplète des matières de physiologie et d'histoire naturelle ne nous permet pas de juger, qu'autant que les faits qu'il rapporte et ses opinions scientifiques seront nécessaires à l'intelligence de ses doctrines philosophiques.