de celui qui embrasse tout Faible mortel, cesse
de disputer contre ce qu'il faut adorer. — • Mais, dit
Zadig Comme il disait mais, l'ange prenait déjà
son vol vers la dixième sphère. Zadig à genoux £ adora la Providence et se soumit. »
Il est beau , après nous avoir éclairés sur notre condition présente et convaincus de l'injustice de nos plaintes, d'éveiller en nous l'espérance d*un avenir meilleur, d'en appeler à Tordre de la grâce après avoir justifié celui de la nature. Cependant comme l'espérance ne suffît pas , et que, selon "Bonnet, la raison ne saurait nou6 donner la certitude de notre immortalité, il a recours a la foi , qui seule peut suppléer à la Faiblesse de notre raison. 11 est vrai que sa condition Future importe plus à l'homme que son existence présente ; il ne peut vivre icibas qu'en sachant qu'il est immortel; il a besoin, pour lutter contre ses passions , du soutien inébranlable d'une certitude rigoureuse ; c e£t un trop fragile appui qu'une croyance chancelante que l'attrait du plaisir peut ruiner dans son cœur. Mais la raison a-t-elle si peu de puissance que, capable seulement de satisfaire la vaine curiosité dix géomètre ou de procurer a l'homme industrieux les jouissances du présent, elle lui fasse défatft fcitôl qu'il l'interroge sur son bonheur à venir 1 ? Ayons plus de confiance dans sa divine origine; la foi ne perdra rien de son autorité , parce que la raison ne sera pas impuissante; au contraire, elle sera mieux assise à côté delà raison que sur ses ruines, auprès du dogmatisme de Descartes et de Leîbnitz que sur le scepticisme de Hume et de Kant.
Toutefois, l'apologie que fait Bonnet du Christianisme est un digne couronnement de ses travaux, et complète le caractère de l'homme qui se révèle à travers les pensées de l'écrivain. Son âme sensible et religieuse le porte d'abord à étudier la nature
dans ses plus humbles productions, les végétaux et les insectes ; il déploie dans cette étude un grand talent d'observation , de l'aveu de juges compétents^ et un talent non moins grand d'exposition, puisque,, dans les moindres détails, il intéresse le lecteur ignorant des matières qu'il traite. Ce premier aliment ne suffit pas longtemps à sa raison curieuse et à son imagination féconde ; il ne faut rien moins pour les satisfaire que la contemplation de la nature entière , le monde moral après le monde physique, l'esprit de l'homme et ses facultés après son corps et ses fonctions, Dieu créateur après la création f Tordre de la grâce api es celui de la nature- Lorsque les faits se dérobent à son observation , il en demande la connaissance à la raison ; il cherche tantôt les causes dans les effets , tantôt les effets dans les causes; il est cause- finalier ; les causes finales ne sont pas pour lui « des vierges stériles consacrées au Seigneur, » mais des femmes fécondes qui enfantent les plus grandes vérités. Dans les différentes hypothèses que l'observation des faits lui suggère f sa bonté peuple le monde d'êtres vivants, et leur promet à tous l'immortalité et une condition meilleure. Les sarcasmes de Voltaire n'altèrent point la sérénité de son âme. Ayant conscience de son amour sincère pour la vérité , et de la droiture de son cœur en même temps que de la faiblesse de sa raison , il ne tient pas à ses erreurs; « un j'ai tort vaut mieux que cent répliques ingénieuses; » il déplore seulement « la profonde indifférence du vieillard pour la vérité , et Le monstrueux abus qu'il fait de ses talents. » Il saisit du reste à merveille un
des côtés du portrait de Voltaire , et le dessine en quelques traits vigoureux dans une lettre à Malpighi. a Le vieillard de Ferney, à qui vous avez voulu rendre hommage , sacrifierait bien volontiers quelques-uns des lauriers qu'il tient de Melpomène pour le plus petit rameau de ceux que vous avez moissonnés dans le riche champ de la nature ; vous ne pouvez douter qu'il ne vous fasse une réponse très - flatteuse ; il est toujours très-avide de ces louanges qu'on prodigue de toutes parts à sa célébrité. Mais ne vous attendez pas qu'il saura lier vos faits et en tirer les conséquences qu'en tireront les naturalistes philosophes. Ses ridicules Singularités de la nature doivent vous l'avoir assez appris. Sa tête n'est point faite pour l'observation , et beaucoup moins encore pour l'analyse. Il lit sans cesse, et le plus souvent du pouce. Je ne puis vous répondre que vous fixiez quelque temps son attention. H est toujours en l'air sur son Pégase, et ne voit les objets qu'à vol d'oiseau. Il n'en voit donc ainsi que la superficie, et c'est grand hasard quand il saisit cette superficie telle qu'elle est,. II est pourtant passionné pour les germes; car il se passionne pour tout ce qui l'attire un peu fortement. Ce n'est pas à dire qu'il sache ce que c'est proprement qu'un germe, Si un naturaliste le mettait sur ce chapitre, il reconnaîtrait bientôt qu'il ne sait guère de la chose que le mot. Vous n'imaginez pas à quel point cet esprit est volatil. Mais c'est assez vous parler de ce fameux chef de la nouvelle école. » L'ingénieuse hypothèse des germes avait , en effet, séduit un instant Voltaire. « C'est en vain , dit-il dans le livre des Singu»
larilés de la nature, que nos yeux voient et que nos mains manient les semences que nous jetons en terre ; c'est en vain que les animaux sont tous évidemment produits par un germe. On s'est plu à démentir la nature pour établir d'autres systèmes que le sien. » C'est pourquoi , sentant trop bien luimême quel ridicule un esprit méchant pourrait jeter sur une théorie semblable, il s'empresse de flétrir à l'avance la raillerie : « On se propose ici d'examiner plusieurs objets de notre curiosité avec la défiance qu'on doit avoir de tout système jusqu'à ce qu'il soit démontré aux yeux ou à la raison. 11 faut bannir, autant qu'on le pourra, toutes plaisanteries dans cette recherche. Les railleries ne sont pas des convictions, les injures encore moins. L'examen de la nature n'est pas une satire. » Il se condamne ainsi lui-même , et rend désormais impuissants les traits satiriques qu'il décochera' contre Bonnet, parce que ce philosophe a poussé plus loin que lui l'hypothèse des germes. « M. Bonnet est un rêveur, il a la tête fêlée,' il faut la mettre avec celle de Dit ton ; » la Palingénésie est « un recueil de facéties. » Il justifie , en un mot, le jugement de Bonnet : « Il parle sans cesse de tolérance et il est de la plus grande intolérance envers ceux qui ne pensent pas comme lui. »
La société trouva dans Bonnet un apologiste, comme la nature physique un admirateur. Un citoyen de Genève avait , involontairement peut* être, voulant réformer quelques abus , attaqué les fondements mêmes de la société, et dédié son 7)iVcours sur l'origine de l'inégalité des conditions par*
mi les hommes à la république de Genève. U»
citoyen de Genève prit la défense de la société menacée ; accepter sans protestation cette dédicace , c'était approuver les doctrines que renfermait l'ouvrage. Telle fut la pensée de Bonnet; mais Rousseau ne reconnut pas dans la lettre pleine de sens et de modération de Philopolis les conseils désintéressés d'un concitoyen , il crut y voir les persécutions d'un ennemi. Cependant Bonnet s'y contente de représenter à Rousseau que, si la société résulte immédiatement des facultés de l'homme , elle lui est naturelle ; que désirer le retour de l'humanité à l'état sauvage , c'est accuser la Providence. Il ne parle de l'auteur du Discours que comme d'un grand esprk qui se trompe et chérit son erreur. Rousseau au contraire irrité de l'anonyme et de la contradiction 7 quelque bienveillante qu'elle fût, peut-être même croyant déjà voir s'organiser autour de lui une conspiration ennemie , répond à Philopolis une lettre, chef-d'œuvre d'ironie, mais plus paradoxale encore que son Discours, où il traite l'optimisme comme Voltaire aurait fait, tandis qu'ailleurs il le défendait si bien contre Voltaire , où une colère mal contenue éclate en saillies pleines d'esprit mais pleines aussi de méchanceté, où il accuse Philopolis de dénaturer à plaisir ses idées et suppose une intention malveillante là où s'était simplement glissée une faute d'impression. Rousseau ignora toujours que Philopolis ne fût autre que Bonnet ; mais les sentiments de celui-ci étaient trop connus de ses concitoyens, pour qu'il n'en vint pas quelque chose à l'oreille de Rousseau ; aussi
accuse-t-îl Bonnet dans ses Confessions, d'avoir mis la main aux Lettres de la campagne , œnvre de Tronchin qu'il attribuait à Vernes, et d'être, «quoique matérialiste, d'une orthodoxie très-intolérante, sitôt qu'il s'agit de lui. » Si Rousseau eût publié sa réponse à Philopolis , le mystère se fût éclairci ; mais elle ne fut imprimée qu'après sa mort. Cependant ces deux hommes étaient faits pour se connaître et pour s'aimer, non pour se combattre. Tous deux, citoyens d'une même république, sincèrement dévoués à leur patrie, admirateurs de la nature, âmes sensibles et religieuses, ils avaient les mêmes sentiments et bien des idées communes. Ne croirait-on pas extraites de V Emile les paroles suivantes , tirées cependant du premier ouvrage de Bonnet , de Y Essai de psychologie : w Je voudrais ne parler de 'Dieu et de la religion à Penfant que lorsque sa raison aurait atteint une certaine maturité... Quand je vois un enfant joindre les mains à demi, lever vers le ciel des yeux qui ne disent rien , ' réciter à la hâte d'un ton piteux et d'une voix mal articulée une prière qu'il a apprise avec beaucoup de peine , je ne vois qu'un jeune singe qui répète sa leçon. J'instruirais l'enfant de ses devoirs sans paraître l'en instruire.... Je les lui ferais goûter, en les lui rendant toujours utiles , et en en bannissant avec soin la gêne, le dégoût et le chagrin. La table, le jeu, la promenade seraient l'école où il recevrait ses instructions J'exciterais son petit amourpropre par des éloges et des récompenses disposées à propos et par une émulation bien ménagée. Je ferais rencontrer sous ses pas, comme par hasard,
une de ces merveilles de la nature dont tous les yeux sont frappés.... Je l'acheminerais ensuite insensiblement à s'enquérir de l'auteur de ces choses. Je lui ferais chercher et je chercherais avec lui cet Esprit invisible qui semble nous dire partout : Me voici. » Rousseau et Bonnet eussent été l'un pour l'autre des amis véritables, si le sort les eût rapprochés ; il a voulu les séparer.
La longue vie de Bonnet fut ainsi consacrée tout entière à l'étude ; s'il n'a point de titres à l'admiration que le génie commande , il en a du moins au respect et à l'estime que méritent l'honnête homme et le philosophe sérieux. Elle est donc juste cette promesse d'un hommage modeste mais sincère que M. Yillemain fait à sa mémoire : « Genthod, modeste habitation d'un sage , tu n'as point rivalisé avec ce bruyant Ferney, où Voltaire à la même époque attirait les grands et les philosophes, où il déclamait le rôle de Lusignan et écrivait Candide ; tu seras moins célèbre aussi dans l'avenir que cet autre château du voisinage illustré par les noms de Necker et de Staël; mais l'ami de la science et de la vertu ne t'oubliera pas en traversant la Suisse. »