INTÉRÊT DE LA QUESTION — BUTS DE NOTRE ÉTUDE
Ecrire sur Bonnet, philosophe « de banlieue » selon l'expression de Sainte-Beuve (« Causeries du lundi » XV, 134) n'est-ce pas se vouer à n'être même pas lu ?
À notre époque, quelques théoriciens nous annoncent un bouleversement prochain de la philosophie et du droit occidentaux, inspirés plus ou moins directement par les idées chrétiennes. Le nom de Genève évoque plutôt, aujourd’hui, les problèmes de la Société des nations que ceux de l’Eglise réformée. Ce ne sont point enfin de vaines spéculations que l’on fait rue Charles-Bonnet, mais bien de cette psychologie pxpérimentale qui, ouvrant un
horizon pratique à la psychologie pure, vient se joindre aux autres
techniques scientifiques, visant l'utilité immédiate par ses applications pédagogiques, judiciaires, militaires, industrielles et commerciales.
A une telle époque, est-il donc opportun de s’attarder à considérer un « philosophé chrétien » oublié, un penseur genevois démodé, un intellectuel qui spécula sans guère agir ?
Juger ainsi serait prétendre supprimer l’histoire, méconnaître son importance. Ce serait se vouer à ignorer que Bonnet fut le preinier.à prononcer le nom de « psychomètre » (7,220) ce qui suffireit à donner à son œuvre un caractère d'actualité ; mais elle en offre bien d’autres.
Sayous, dans un article de la Revue des Deux Mondes, reproche à Villemain de n'avoir pas fait dans son histoire du xvrrr° siècle, aux philosophes du parti de l’ordre, une part aussi grande qu’à Voltaire et aux encyclopédistes.
Il semble en effet qu'à cette époque, ces derniers écrivains, par leur esprit tout nouveau, exerçaient en Europe une grande influence et en monopolisaient trop l'attention. C'est peut-être là une des raisons pour lesquelles des écrivains de valeur, mais de l« ancienne école » furent négligés, et n'ayant pas connu dès leur apparition le succès qui consacre certains noms pour plusieurs siècles, tombèrent presque aussitôt dans l'oubli.
Sayoux ( « Le xvin siècle à l'étranger », p. 159) décrit ainsi le oaractère de cette philosophie du parti de l’ordre, en particulier à Genève : « là, elle y est cultivée de bonne foi, pour elle-même ou dans l'intérêt de ses applications les plus utiles à l'humanité... elle n’exprime que l’état d’une société où les mœurs sont simples, graves et sincères. elle ne se laisse ni séduire par les prétentions du bel esprit, ni corrompre par la contagion des vices. elle se souvient mieux de son origine, elle conserve mieux sa dignité. Elle se
montre moins avide de popularité... Elle ne veut qu’instruire et
ne cherche et n’espère pas dans les lumières un moyen de puissance sur l'opinion des gens du monde. Ses erreurs elles-même ont des
causes plus honorables et des conséquences moins funestes ». Et .
Sainte-Beuve (op. cit., 135) : « Tous ces génevois de la vieille souche ont finesse, modération, une certaine tempérance, l’analyse exacte, patiente, plus de savoir que d'effet, plus de fonds que d’étalage…. ils
excellent à observer. ils regardent chaque pièce à la loupe et long- -
temps : ils poussent la patience jusqu’à la monotonie... Une teinte grise les environne, aucun rayonnement ne les dénonce au dehors... »
Nous avons cru ne pas faire œuvre inutile en ressuscitant quelque peu la doctrine d'un de ces hommes qui échappèrent au grand mouvement de leur époque -parce qu'il respectèrent l’ordre tout en faisant œuvre de novateurs comme les autres, bien que différemment. :
Nous avons voulu contribuer en même temps à l'étude d’un point de philosophie trop négligé : l’histoire de la morale française au dix-huitième siècle. Dans sa « Critique des systèmes de morale contemporains » (page 3), Fouillée par exemple, nomme seule-
ment « les prédécesseurs de l’école anglaise, La Rochefoucauld,
Helvetius, d'Holbach » qui firent de l’amour-propre le principe de la morale : il ne cite même pas Condillac qui, envisageant déjà