SEC
— « Dans une goutte de liqueur: je découvre des mondes qui découvrent les libéralités ineffables du bienfaiteur de l'Univers ! » (12 30):
— Spallanzani a si bien illustré l'anatomie du ver de terre qu’ « il faudra dire désormais : beau comme un ver de terre ! » (11.346).
« Une mitte peut absorber toutes ee conceptions du génie le plus étendu ! » (10.97).
« Quel profond abîme qu’un œuf d’insecte ! » (12.21).
« C’est'un abîme très profond qu’une ruche d’abeilles ! » (12.167).
« Toutes nos belles facultés semblent s’évanouir aux pieds d une moisissure ! » (12.49).
. Ces passages ne rappellent-ils point un peu la description du ciron par Pascal ? (Brunschvicg, n° 72).
Enfin, Bonnet envisage sérieusement la « communauté de sentiment d’une mère polype enceinte et de sa postérité ». (6.113).
Le Président des Brosses, son correspondant de Bourgogne lui signalait cet écueil : « le trop d’admiration dans les récits et la disposition à solenniser les petites merveilles... ».
Une autre forme de cet enthousiasme, c’est une propension étonnante à l’amitié: Bonnet prête à ce sentiment poétique une importance démesurée, comme une lycéenne romanesque : elle est pour lui « la compagne fidèle de la vie, la consolation de nos maux et l’assaisonnement de nos plaisirs ». (7.194).
Il s’entretient de l'amitié avec se amis, il rédige et dicte à Mademoiselle de la Rive un « Discours sur l’Amitié » que nous avons édité. Il écrit à de La Lande (Corresp. I. 95) de venir dans sa petite République « goûter les plaisirs de l’amitié ». À Bennelle (n° 927, p. 144) qu’il a passé le matin « deux heures avec M. de Beaumont, . plongé dans les délices de l'amitié », etc... Peu de lettres enfin se terminent sans protestations Loue und elles n’en sont pas l'unique sujet : « Aimez-moi toujours comme je vous aime ».…. (à Spallanzani, 12.391). — « Je vous embrasse ex intimis pectoribus » (239). « Vous avez dans mon cœur, une place réservée par délà le tombeau... », etc.
Non content de ces effusions intimes, le Palingénésiste s’en prend à tout l’univers qu'il inonde de son amour ; il nomme son
shoes |
sentiment la « bienveillance universelle » (15.287 ; 16.123 ; 17.161, etc.), qu'il ne faut pas confondre avec la simple bienveillance (sentiment dont il manqua parfois).
Au fait, ce ne sont là que quelques faiblesses, rançon d’un enthousiasme où réside peut-être le bonheur et la sagesse ; comme lui-même le reconnaissait : « l'imagination décide de tout dans la vie humaine ». (15.151). Mais le lecteur comprendra qu'il faille une grande patience et du sérieux pour ne pas abandonner un auteur qui mélange à des idées savantes, de pareilles drôleries : est-ce un romancier facétieux, un fou inoffensif ou un génie ? Telle est la première question que suscite la lecture des Œuvres.
Cependant, on peut expliquer par divers facteurs autres que la folie tranquille, ces bizarreries et ces exagérations : d’abord un fonds naturel de mysticisme, puis la cécité qui exalte l'imagination en la surmenant, enfin la vie sédentaire. À l’encontre de Descartes, Bonnet n’a pas fait durant sa vie, durant soixante-treize ans, le- moindre voyage : « pour ma vie, écrit-il, elle a été presque aussi uniforme que le cours des astres ». (« Mémoires », 14, p.. 3). Il se vengea par des voyages dans l’abstrait : « les mondes sont ma passion. je vois partout des mondes... » (12.35).
Cependant, l'imagination ne travaillait pas seule dans ce cerveau: une pensée saine y germait, contrôlée par une raison toujours en éveil : « il me semble, écrit-il, que l'être qui pense ne vit qu'à proportion qu'il pense » (Corresp. I, 154 à Allamand). « La Psychologie a été la première jouissance de ma raison ». (237).
Nous avons beaucoup moins à insister sur ses grandes qualités, célébrées par tous les panégyristes, qualités morales et scientifiques : outre les quelques aumônes traditionnelles, une certaine bonhommie naturelle, une politesse de rigueur, l'indulgence pour un domestique ïindélicat et pour un guérisseur charlatan qui aggrava l’état de Mme Bonnet, il est remarquable par-une certaine résignation chrétienne non seulement au mal d'autrui, mais à ses propres maux : cécité partielle, tiraillements dans les yeux, élancements dans la tête, surdité, odontalgies atroces. Il n'avait rien à attendre des médecins médiocres de son époque : « mon épouse, écrit-il avec humour, est depuis quelques mois entre les mains de M. Tronchin qui se borne à ne point faire de mal en
2 gs je
attendant qu'il puisse faire du bien: sa marche tne paraît très sage ». (Corresp. 18, I. p. g1).
Ami d’un bonheur fait surtout de paix et d'espérance, Bonnet , ne peut être dit épicurien : cette seule maxime des manuscrits inédits suffit à le prouver : « Il faut plutôt chercher à diminuer la somme de nos souffrances qu'à augmenter celle de nos plaisirs » (lettre à Keate).
Son humeur égale rendait son commerce agréable : on lui attribue une seule colère, pour décider à partir le peintre Juel, sérieux ami de Madame Bonnet qui, descendu à Genthod pour y faire un portrait, prolongeait plusieurs années son séjour : nous excuserons le châtelain.
Quant aux qualités du savant, il les avait presque toutes à un haut degré, telles qu’il les énonçait dans un ensemble de passages qui, réunis, et classés, formeraient une logique des sciences très moderne et originale, digne d'être publiée à part. Dissimulé parfois en politique, il est parfaitement sincère dans ses conclusions scientifiques : « La philosophie n’est que l'amour réfléchi du vrai ou de ce qui paraît l'être », écrit-il à La Bourdonnayÿe (manuscrit 35 - ancienne cote) et en ce sens, il est parfait philosophe.
C'est un chercheur infatigable, pressé par une « insatiable et ardente curiosité » (16.55). La Harpe le qualifiait « savant très laborieux » (cf. bibliographie). Plein d’une patience méthodique bien rare, il s’enferme des semaines dans une chambre isolée dès 18 ans pour observer... des pucerons. Les premiers volumes de ses œuvres complètes enferment des tableaux où sont notés avec minutie les moindres détails de la marche des expériences. Comme le remarque M. Bergson (la Philosophie, p. 21), il réalise en celà une condition qui est un des caractères essentiels des philosophes français : s'appuyant sur la science positive, il fut un grand naturaliste avant d'exprimer sa philosophie. Ruminant sans cesse par la suite des questions philosophiques parfois médiocres jusqu'à ;ce qu’il parvint à les résoudre, il s’obstinait toujours, malgré les échecs (13.xxx3) (cf. la recherche du sensorium dans notre mémoire de Poitiers), et aussi malgré la lenteur de sa marche (7.vi). Et quelle joie lorsqu'il réussit enfin ! (12.452).
« Depuis vingt-sept ans, je ne cesse point de composer pour le
Rose
public, écrit-il en 1769 (15.vnr) et en 1771 (12.97) : « I y a plus de vingt-cinq ans que je forge pour le public et la forge demande des réparations ». En 1780, à l’âge de 60 ans, il observe encore les abeilles (10.262) et les limaçons !
Non content de son propre labeur, il encourage toujours les autres au travail : l’'anatomiste Malacarne (15.209), tous ses lecteurs (14.169 ; 10.182), les naturalistes (10.149), les jeunes gens (ro.1v), les physiciens (10.25). Il esquisse pour faire naître le désir de voir de plus près les productions de la nature (7. xiv). Il veut « faire penser » (16-489). Enfin, obsédé par l'étude, ne prête-t-il pas cette occupation à l'homme futur (7.213) et aux anges eux-mêmes ? (7.205), /
Par ailleurs, il ne faudrait pas croire, parce qu’il écrit la Palingénésie (au moment du retour d'âge), qu'il ait été un rêveur, dénué de sens pratique : bien au contraire, c’est, dans l’ensemble, un esprit positif, ennemi des « systèmes » : « une philosophie spéculative est un bien pauvre meuble », écrit-il à Roger (Corresp. I. rr1 verso ;« on nc doit point se presser de bâtir des systèmes » (15.74).
Partant des faits seuls et du physique de notre constitution, traitant les faits psychiques comme il observait les insectes, (13.vm) il évite toujours l’esprit de système : « je ne me détermine point par les conséquences, déclare-t-il : ce qui est est. » (17.245). Il n'a manqué à cette méthode qu’en religion seulement, mais c’est là que toujours les plus grands esprits faiblissent : une éducation religieuse précoce, il le reconnaît lui-même, est d’un effet insurmontable (14.35).
Enfin, c’est un organisateur : témoin son programme inédit d'organisation de la société des arts de Genève (programme que nous avons édité) et aussi ses innovations pédagogiques.
Mais, une des manifestations de son intelligence qu'on ne s’avise guère de remarquer, parce qu'elle n’entre point dans le cadre des manifestations classiques de l'intelligence, c’est l'intérêt qu’il porte aux bêtes, (et surtout à leur âme), êtres qu'on a pris l'habitude de mépriser en religion, de négliger au moins partout, mais qui sont pourtant des manifestations de la « vie », la vie que le métaphysicien s’évertue à comprendre, des formes qui, relativement, ne valent peut-être guère moins que la forme « humaine » qui d'ordinaire, accapare trop notre attention semble-t-il parce qu'elle est notre forme,
Bonnet n’a pas seulement étudié les bêtes au microscope par curiosité égoïste ou pour prendre rang au nombre des savants : il aime les bêtes, il les réhabilite, il comprend leur place dans l’ « échelle des êtres » ; lui, si orgueilleux de son rang parmi les hommes, oublie l’orgueil coutumier des humains quand ils se comparent aux autres animaux. Il leur fait l'honneur suprême que puisse concevoir un homme pieux : il leur décerne la vie éternelle ! Ce trait seul suffirait peut-être à en faire un grand homme...
Puis, ce qui à nos yeux fait de lui un savant de premier ordre, c'est d’avoir résolu, supprimé beaucoup de dilemmes, en découvrant l'existence de nuances, de degrés dans tous les domaines, comme nous l’établirons : degrés de liberté, degrés de responsabilité, degrés insensibles entre le vrai et le faux et aussi entre ce qu’on nomme le « matériel » et | « immatériel » (13.33) ; l'animé et l'inanimé (16.92) etc...
Enfin, il a le suprême mérite d’avoir établi sincèrement que nous ne savons presque rien; « nous ne sommes encore qu'à la naissance des choses » (6.62), écrit-il à l'instar de Leibniz.
La science philosophique a-t-elle fait depuis 1793 de bien grands progrès ? Bien des chapitres des plus modernes de nos traités de psychologie, celui de M. G. Dumas par exemple, ressemblent sur plusieurs points à l’Essai analytique », ce qu’on ne suppose guère...
Tels sont les principaux caractères moraux que nous révèle l’étude des œuvres de Bonnet. Donnons maintenant un aperçu général de ces œuvres elles-mêmes.