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morale : si les hommes ne subissaient pas un libre attrait pour le bien, il n'y aurait plus de sécurité dans la société. $
Les quelques démonstrations de Bonnet contre les ennemis de l’ordre étaient donc motivées par le seul esprit conservateur; un fait le prouve (et c'est un nouveau trait de son caractère) : il prétendait lui-même être parfaitement pacilique : « J’abhorre le polémique... » répète-t-il souvent (12.128...), « les tracasseries littéraires, Je les avais toujours regardées comme l’opprobre des lettres et le tombeau de la vérité ». (Lettre à Winkler, 1770, ancienne cote 51). Il en fit preuve en abandonnant dans son sous-main : plusieurs ouvrages litigieux (ceux relatifs à l'abbé Sigorgue, à l'Encyclopédie, etc...).
Très diplomate, il a usé beaucoup de la douceur dans les manières et de « cette précieuse bonhomme (qu’il préconise), qui désarme l'amour-propre et se fait tout pardonner ». (« Ecrits politiques », n° 12, p. 93). De même, en apologétique, il a toujours évité l’attitude polémique « qui excite trop l’amour-propre » (F3: 180).
Il affecta toujours une parfaite urbanité à l'égard des puissants, des critiques (voir la « Réponse à une critique de l'Analyse », manuscrits, cote ancienne 30, 3 et 4), des amis, des libraires, des journalistes, des fournisseurs, de ses locataires aussi (cf. correspondance manuscrite petit format). .
Il faut faire exception seulement pour l’Essai de 1754, ouvrage de jeunesse où il se montre agressif par inexpérience ; il eut aussi quelques différents avec Sigorgue qui l'accusait de plagiat, avec Hérissant qui le soupçonnait de matérialisme, avec Buffon qu'il n'aimait guère, mais tout cela sous le manteau.
Cette bonhommie et cette courtoisie n'étaient qu’une des formes de sa grande prudence cartésienne, qui ne reculait point.devant la dissimulation : « Je n’ai rien dit qui me parut dangereux de dire », écrit-il à Réverdil le 6 mars 1760 (1.156). De même, il se garde bien de signer son premier ouvrage. Ayant découvert le danger de parler trop franchement dans cet « Essai », il garde vingt-huit ans l’anonymat et pousse l’artifice jusqu’à consulter hypocritement le professeur Allamand (lettre 165, 1758, P. I, p. 33), pour décider s’il devait critiquer dans l’Essai analytique l’auteur (!) de l’ « Essai de Psychologie », (c’est-à-dire lui-même !)
En effet, ayant médité plus profondément, il crut ‘devoir corriger
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dans ce second ouvrage les opinions du premier et recourir pour celà à un artifice : Il y parle d’un livre appelé « Essai de Psychologie » et en critique l’auteur en le rectifiant comme un étranger (T::28; pr:91 20048, 60/'elce
Quant à Buffon, il le critique avec une aigreur jalouse, en secret :
Toutes ces extravagances écrit-il à Haller en parlant du grand naturaliste, un homme soi-disant philosophe, nous les débite du haut d'un trône qu'il s’est élevé au milieu d’une troupe d’admirateurs aveugles » (Corresp. I. 165). « Cet auteur entrevoit plus qu'il ne voit » (I. 187). « On ne saurait le prendre pour guide » (I 212). «Il est beaucoup occupé du style et peu du raisonnement » (1. 217). I1 le soupçonne d’avoir détourné et lu ses lettres privées'à Réaumur et, effrayé, il écrit alors à Haller de brüler les siennes pour éviter pareille aventure.
Après avoir ainsi traité un savant dont il utilisait volontiers les œuvres, de son propre aveu, Bonnet osa lui écrire en ces termes, lorsqu'on lui apprit que Buffon était prêt à lui donner sa voix pour l'élection à l’Académie et qu'il voulut lui faire lire ses « Considérations sur les corps organisés » : « Oui, Monsieur, tandis que je vous combattais avec cette châleur et cette sorte de courage (sic) que fait naître l'amour du vrai, je ne cessais point d'admirer ce génie sublime, étendu, fécond, qui sait. si bien voir (sic) et peindre... » (12 juin 1769 « Mémoires », 14, p. 467)
Plus digne, Buffon ne répond pas. Bonnet s’en plaint alors à son Correspondant intime avec une naïveté amusante: « Vous seriez-vous attendu mon bon ami, qu'une -pareille léttre demeurerait sans réponse... vous le savez néanmoins, il ne m'a jamais répondu un seul mot !... ». Ainsi, ce vieillard illustre conserve quelque chose du grand enfant... Plein de rancœur, il écrit encore à Spallanzani en 1776 (12.222) : « il ne répond pas toujours aux lettres... » et, sans avoir compris, il repart en guerre (12.227- 236-243...).
Ces quelques faits suffisent à nous donner une impression sur le degré de sincérité de notre auteur qui pourtant, dans son « Discours sur l’amitié » (p. 6) flétrissait « ces deux oiseaux nocturnes, la défiance et la dissimulation ».
Flatteur hypocrite quelquefois, toujours habile diplomate avec les hommes, Bonnet, par ailleurs, professe la même prudence à
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l'égard de sa foi religieuse, gage délicat de son bonheur. Cette prudence s'allie bizarrement à l'audace manifestée dans sa jeunesse.
Lorsque, poussé par sa curiosité scientifique, il aboutit malgré lui à une antinomie de la raison et du dogme, il ferme modestement les yeux. L'œuvre est pleine d’allusions à ces « abîmes », à ces « gouffres » qu'il faut éviter :,
« Quel est le sujet qui ne nous offre pas des abîmes ? Le sage choisit entre ceux qu’il juge les moins profonds, et il les côtoie avec une modeste et respectueuse réserve ». (12.21).
Etudiant la mécanique dé la reproduction des idées (17.66) : « Je sens que je touche à des abîmes, mais je n’ai pas la témérité d’entreprendre de les sonder : je ne veux que les regarder en me tenant à quelque appui ».
La croyance en Dieu est un « Océan de lumière », mais « cet océan à ses écueils : sachez les éviter ; il a ses abîmes, n’entreprenez jamais de les sonder ! » (17.163). Seul, le demi-philosophe ose poser sur Dieu des questions « aussi impertinentes que dangereuses et qui n'occuperont jamais un sage. » (17.165).
Pourquoi Dieu a-t-il créé le Mal ? « La Métaphysique n’entreprend point de sonder ces profondeurs. » (17.242) « cette question est irrésoluble... Renfermons-nous donc sagement dans cette proposition : cela était bon ! » (255).
Comment expliquer l'interaction de l'âme et du corps, substances essentiellement différentes ? : « à cette question, baissons humblement les yeux...» (7.219) « oserais-je y fixer encore mes regards ? » (18.228).
N'y aurait-il pas une gradation insensible entre les substances matérielles et les substances dites « immatérielles » ? « Nous voilà sur le bord d’un des abîmes les plus profonds... si nous sommes sages, nous éviterons de regarder longtemps dans cet abîme : notre vue pourrait en être troublée : détournons la de dessus ces/immenses profondeurs ». (13.34).
Enfin, Bonnet s'étant laissé aller à méditer sur l’âme du polype, en manifeste du remords : « Peut-être aurais-je mieux fait de ne point tenter de sonder ces profonds mystères... » (16.85). Il exprimera de même son regret d’avoir « abusé de la physiologie » comme principe d'explication psychologique, (ce qui fit pourtant le mérite et l’originalité de tous ses travaux en cette science).
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L'ensemble de tous ces passages d'œuvres écrites à des dates éloignées les unes des autres est un témoignage assez solide.
C’est encore grâce à cette prudence acquise que Bonnet conserve une paix relative et évite de graves ennuis malgré certaines har-
diesses.
Il reconnaît lui-même que plusieurs de ses opinions sont hardies (13.94 ; 13.105) ; en effet, il donne l’éternité aux animaux, démarche froissante pour les gens religieux, fiers jusque-là de leur supériosité exclusive ; il professe le transformisme (5-70), etc.), il réhabilite la matière (15-46, etc..), objet de mépris pour bien des spiritualistes et idéalistes, il introduit dans la psychologie le vocabulaire de la mécanique et part des sens pour expliquer toutes les opérations de l'âme. Il n’a même recours à cette notion d’ âme » qu'à défaut d’un principe d'explication meilleur (15.52). Il déclare que la religion n’est pas une fin mais un moyen; il dénonce ouvertement ses ministres catholiques ; émule des stoïciens (T7-XXVIN 17.340) où nouveau Jansénius, il identifie le fatalisme au dogme chrétien de la grâce.
Aussi, malgré les professions de foi vibrantes de ses préfaces, (Tomes 17, 13, 15), on le soupçonne de rejeter intérieurement les vérités qu'il reconnaît (17.xxiv) et d'être matérialiste, (15.49). L'abbé de Lignac consacrait trois volumes à l’attaquer, le faisant « complice du parricide de Damiens » (12.25). L'Inquisiteur lui refusa le permis l’imprimer (12.217 ; 12.450) ; aussi était-il fondé à écrire à Réverdil en 1760 : « notre siècle n’est pas mûr encore pour ces opinions ». « Les Génevois surtout ne sont pas mûrs » aurait-il pu ajouter. Sainte-Beuve, ne formulait-il pas ce jugement à leur sujet, dans ses « Causeries du Lundi » (15.135) : Je les définis, toute une tribu intellectuelle, née de Calvin, restée très morigénée en s’émancipant... où, même avec la liberté de penser acquise, il se sent beaucoup de circonspection, de réserve et une sorte de contraïnte... » P
Ainsi, Bonnet, ami de l’ordre et de la tradition est un peu, lui. aussi, révolutionnaire à sa manière en métaphysique, en théodicée, en morale, à son insu peut-être; en pédagogie ne vise-t-1l pas au même résultat que Rousseau ? Oui, mais selon l'expression de M. Claparède : « Rousseau démolit pour arriver au but. Bonnet
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contourne élégamment la borne des préjugés sans y toucher ». (IL faudrait plutôt dire, « sans les heurter trop brutalement »). Ne professe-t-il pas les mêmes théories qu'Helvétius ?. Oui, mais en mesurant ses affirmations. C’est encore cette prudence relative qui le sauve et lui évite les graves ennuis de l’époque : on ne brûle pas ses ouvrages. dr
M. Claparède n'hésite pas en effet à rapprocher Bonnet des esprits forts de l’époque : « Bonnet écrit-il (toujours dans le même passage), fait partie de cette pléiade de chercheurs » mais il en diffère : « il semble qu'il ne soit pas encore assez sûr du nouvel édifice pour abandonner complètement l’ancien, et, lorsqu'il a ajouté une pierre à la construction philosophique, il a peur que les angles en soient trop aigus et vite, il se retire derrière le mur des vieux dogmes pour cacher sa hardiesse. ».
S'il fut flatteur par prudence, le Palingénésiste n'était pas moins accessible à la flatterie, ce qui est normal. Mais hélas, il se rabaïsse à nos yeux par une fausse modestie trop évidente : après avoir multiplié les aveux de sa faiblesse, de son incapacité, après s’en être excusé cent fois, il déclarera qu'il est bien supérieur à Leibniz, à Locke ou à Montesquieu, sur un ton de fatuité ridicule ; il soulignera bruyamment qu'il est le premier à avoir traité un sujet
décemment ou à l’avoir compris, il déclarera sérieusement : « C’est aux maîtres seuls qu'il appartient de décider sur mes principes ! » (10.82). |
Son premier volume de correspondance en particulier est fort désagréable à lire, tant il y est fait abus du moi : « mon livre » tel est le sujet auquel tout se ramène. Il s’irrite quand on en préfère un autre : « ne se trouvera-t-il donc dans toute la Hollande,
écrit-il à Allamand (cor. I. 102) aucun libraire qui préfère la philosophie de mon Analyse au burlesque ridicule et impertinent de « Candide » P...»
Enfin, puisqu'il nous faut parfaire la liste des imperfections, il faut convenir que Bonnet, malgré son génie, exprima bien des idées bizarres qui pourraient le faire passer pour un anormal aux yeux de critiques malveillants (si l’on savait au juste ce qui est normal). Ainsi, il découvre dans les écrits des apôtres « une force de nerfs et de muscles » qu’il ne trouve point ailleurs (16.410).
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Il nous apprend que « l’âne est placé dans l’économie présente fort au dessus de l’araignée et il conservera sa prééminence sur : elle ». (16.71). :
Pour exprimer qu’il faut une division du travail sur terre : « il y fallait, dit-il, des pommiers, des ee des chameaux ». “a 196), curieux rapprochement.
Parlant de Dieu qui préside à la construction d’un ni HUE suis saisi de respect parce qu’il me semble que je suis à un spectacle où le suprême artiste est caché derrière la toile ». (9.388).
« Pourquoi bornez-vous le cours de la bonté divine... souffrez qu’elle élève par degrés l’âme de l’huître à la sphère de celle du singe » (15.289).
Je demanderai à Leibniz si « quand son âme aurait été logée dans la tête d’un limaçon, elle y aurait enfanté la Théodicée LAS (19.317):
Pour désigner les astres : « ces grands corps qui pendent : au firmament ». (15.266).
Puis, les périgrinations du germe minuscule des corps futurs des animaux après la mort, en attendant la fin du monde : « le germe d’un éléphant peut se loger d’abord dans une molécule de terre, passer de là dans le bouton d’un fruit, et celui-ci dans la cuisse d’une mite, etc. ». (15.223).
L'importance peut-être exagérée prêtée à cette question qui a donné lieu aux sarcasmes de Voltaire : ressusciterons-nous avec nos appareils sexuels P (12.230).
Celle donnée au sexe dès ici-bas : Bonnet pour mieux témoigner . de son admiration pour l'appareil génital de l’homme, le compare à celui du cerf lui-même et aussi du chien. (12.371).
Enfin, la rencontre caractéristique en une seule phrase, de toutes les formules emphatiques qui déparent la Palingénésie (15.215), donne une impression de folie : « La bonté ineffable du grand Eire... je laisse aux âmes sensibles à finir un tableau que la bienveillance universelle ‘se plaît à crayonner parce qu’elle aime à faire le plus d’heureux qu’il est possible... ».
IT abuse de l’extase : « quel abîme de merveilles qu’un cerveau humain ! » (10.11). « La sagesse suprême s’est plue à multiplier les vers Spermatiques pour le plaisir d’une multitude de petits êtres ”,