‹ Charles BonnetChapitre 30 sur 99 · I — LA COLLECTION DES OEUVRES DE · texte numérisé non relu

I — LA COLLECTION DES OEUVRES DE

ESSAI DE PSYCHOLOGIE. — Cet essai, le premier en date, parut à Leyde, en Hollande, en 1754, sans nom d'auteur. (La Hollande entretenait alors avec la Suisse des relations intellectuelles assez étroites). |

Bonnet avait trente-quatre ans : plein de ses idées, abordant de front les questions les plus délicates, le problème de la liberté en particulier, il crut prudent, comme lui-même l'avoue, de garder l'anonymat pour attendre le jugement du public. ut

Plutôt que de citer ce qu’il nous dit, dans sa préface que tout le monde peut lire, nous citerons un passage de ses « Mémoires » inédits à ce sujet (P. 223, en 1779) : « J'étais plus flatté de me produire au monde comme métaphysicien que comme naturaliste ; c'est que j'étais déjà un peu connu comme naturaliste et que je ne l’étais point du tout comme métaphysicien, et j'étais impatient de me montrer sous cette nouvelle relation qu’on ne soupçonnait pas...»

Nous avons dit quelle fut sa constance à dissimuler l'identité de

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l’auteur, de même, alors qu'il soutient ouvertement le fatalisme, il ose déclarer en 1783 qu'il avait « revêtu lui-même. le personnage du fataliste, au risque de-passer pour un vrai fataliste » (r7.1x) et cela pour « servir utilement la religion » en montrant que le fatalisme ne prouve rien contre elle !

Au fond, il professait personnellement cette doctrine, mais il n'avait pas soupçonné hélas, que les gens religieux l’attaqueraient tous. Il ignorait qu'il ne suffit pas pour leur plaire, de sauvegarder finalement Dieu et les dogmes, mais qu'il faut arriver à cette fin par les mêmes moyens qu'eux, par les mêmes arguments, (celui de la liberté de l'homme par exemple) et non pas par des arguments qui ressemblent à ceux des infidèles.

La même mésaventure lui arriva sur un autre point : il fut accusé de « matérialisme » parce qu'il avait soutenu comme Locke et en dépassant même ce philosophe, que la « matière pourrait penser si Dieu le voulait », sauvegardant ainsi Dieu, l'âme et l'éternité, mais non point les moyens termes de ses ministres.

Cependant, subissant la pression de son milieu, tenant avant tout à son confort matériel et ne voulant point subir les ennuis de Rousseau, de Voltaire, de Callas et de Labarre, il préféra transiger et adopta par la suite, une attitude moyenne.

L' « Essai » contient en germe toutes les théories que l’auteur ne devait faire que développer, rectifier, accommoder dans les ouvrages suivants. (17.XVI) ; aussi, pour qu'on le juge moins mal, at-il placé ce résumé à la fin de la collection des œuvres complètes (Tome 17). Il y traite successivement du langage (et se montre nominaliste), de la sensation, de l'âme, de Îa liberté, de l'habitude et de l’éducation.

Nous considérons cet ouvrage comme son chef-d'œuvre ; il est l'exposé sincère d’une pensée jeune qui n'a pas encore été diminuée, altérée par la prudence et la diplomatie. C'est aussi un exposé bref et parfois élégant.

Les « Principes philosophiques » qui y sont joints sont une Synthèse bizarre, incohérente, trop vaste, en style apocalyptique, des quelques grands principes optimistes de l’auteur sur la cause première, l’univers, les lois, l'échelle des êtres, etc... Dans le « Discours préliminaire », il résume sa conception de la religion et celle du problème du mal.

Dans ses « Mémoires », lui-même en juge en ces termes : « c’est de toutes mes productions celle où j'ai tâché de rassembler le plus de choses en moins de mots... » (p. 226), et plus loin (p. 237) : « j'y concentre dans un extrême raccourci mes principales idées de cosmologie, de psychologie, de théologie, de morale, de physique, d'histoire naturelle, etc. (c'est trop pour cent dix pages !)... il me semble que j'eusse voulu l’exécuter ici en miniature, faute de pouvoir l’exécuter en grand... »

L’Essai Analytique

publié six ans plus tard, est un ouvrage plus technique, celui qui a fait prendre Ch. Bonnet au sérieux comme philosophe : « Ici est mort Charles Bonnet, auteur de l’Essai Analytique » lit-on sur la plaque commémorative de Genthod. ;

Ce fut l'ouvrage qui l’occupa le plus : sa correspondance est pleine de remarques à son sujet.

La préface est pleine d'idées remarquables : très modeste, Bonnet ne prétend pas avoir saisi même le vraisemblable. Il compte sur la seule introspection comme méthode et déclare en connaître toutes les difficultés. Il renoncera à tout ornement. Il réfute sommairement

| « idéalisme » : « il est hors de moi quelque chose qui me donne

l’idée de l'étendue solide » (13. xxiv). Puis le matérialisme : « il . Q QE Fr pi \ .

n'existe point de matière en général... » (13. xxvs).. « le sentimient

du moi ne réside pas dans la substance matérielle... » (13. xxx). I] faut lire une page remarquable sur « l’organisation » (13. XXVIJ). Enfin, la psychologie n’est pas une science indifférente à la pratique: elle est la base de l'éducation, grande affaire de la vie. (Bonnet est donc avant tout un pédagogue). Enfin, l'homme est immortel.

Les cinq premiers chapitres sont à considérer comme les « data » des géomètres (13. xxxiv). Toute idée venant des sens, Bonnet comme Condillac emploie l’artifice d’une statue mais il éveille progressivement l’odorat, pour décrire la naissance des diverses fonctions psychiques, puis l’ouie, pour étudier comment nos sensations se lient aux signes qui les représentent. (14.297).

Cette statue semble n'être qu'un prétexte secondaire à ses développements, tant ‘il l’abandonne fréquemment (13.163 etc.), à tel point qu'il craint même parfois qu'on ne l’ait oubliée | (13.116, 19.220)! : à

Il l'éveille de sa léthargie, puis l'y laisse retomber (14.95). I lui fait connaître des odeurs, différentes combinaisons d’odeurs, puis différents degrés de la même odeur (14.272). Quand la statue devient homme, il lui donne l’ouïe (14.271). « Le paragraphe 684, écrit-il (14.189) contient mes principes les plus fondamentaux sur le psychologique de notre être ». Il résume ses principes (14.200).

Quant aux sujets traités, ils sont très divers : l’origine des idées, la mémoire, l’abstraction, la liberté occupent le premier plan. Ils sont résumés ‘dans L« Analyse abrégée ». (15; 1 à 59).

L’ « Essai d'application » est plus spécialement consacré au « rappel des idées par les mots » et à l'association (15.113 à 164).

Dans ces diverses analyses, Bonnet ne se montre pas seulement sensualiste : il tient avant tout à appliquer à tous les phénomènes l'explication” psycho-physiologique. Il le fait avec tant d'insistance qu’il se demande lui-même, à un moment donné, s’il n’a pas abusé de ce principe d'explication (14,76).

Les « Considérations sur les corps organisés » n'intéressent guère la philosophie.

La « Contemplation de la nature » parue deux ans plus tard, traduite en allemand, en hollandais, en italien, en anglais, (7.111) est parfaitement résumée par exception, dans une notice préliminaire (7. xx) tirée d’une lettre à un prélat catholique (14 mars 1765).

Elle débute par une « petite cosmologie d’abord métaphysique, ensuite presque toute physique ou morale. » Puis viennent (partie V) une « psychologie élémentaire », esquisse des principes de EAU des notions sur la lumière, le feu et l’air et sur les liaisons des êtres terrestres.

La sixième partie est consacrée à l'économie des végétaux ; la septième à la génération : c’est un résumé de l'ouvrage précédent « les Considérations ». Suivent des considérations philosophiques sur les insectes, qui aboutissent à la loi universelle de la « préordination des êtres » (Part. 1x).

Enfin, après un tableau des analogies du végétal et de l’animal, (part. x) l’ouvrage se termine sur un choix de tableaux décrivant l'industrie des animaux.

Get ouvrage, le plus long de tous, est donc un essai de synthèse générale. C'est le plus agréable à lire.

La Palingénésie Ne

Ce n’est que cinq ans plus tard que parut la « Palingénésie », ouvrage plein de bizarreries (Tome 15 et 16), et le moins scientifique de tous. .

Ce titre signifie « nouvelle naissance » (15.171, note) et désigne l’état futur de tous les êtres. Ballanche, un demi-siècle plus tard, devait employer ce mot dans ses « Essais de palingénésie sociale »:

Le but premier de l’auteur (15. vin) était seulement d'appliquer à tous les animaux, ses théories sur l’état futur de l’homme ressuscitant avec un corps incorruptible, théories exposées dans l'E. A. (chap. 24) : « L'homme laissera au singe et à l'éléphant cette première place qu'il occupait parmi les animaux de notre planète ». (15.219).

Il est curieux de relever chez Anatole F rance, que Voltaire n’eût sans doute point qualifié de « tête folle » comme il le fit pour Bonnet, une hypothèse analogue : « qui connaît l'avenir réservé aux invertébrés, à leur travail et à leur patience ? Qui sait si la terre ne deviendra pas bonne pour eux quand elle aura cessé de l’être pour nous ? Qui sait s'ils ne prendront pas un jour, conscience d’eux et du monde ? Qui sait si à leur tour ils ne loueront pas Dieu l» (« Jardin d’Epicure » p. 28). .

Cependant, ce-que l'ironie inspirait au grand sceptique, le Palingéniste le croyait avec une foi naïve. A ceux qui seraient tentés d'en sourire, Opposons ce mot de Bonnet lui-même : « Ce qui fait pardonner les chimères, c’est qu'elles servent à l’histoire de l'esprit humain... » (16.7). :

Par digression, l’auteur fut amené à décrire le bonheur à venir, puis, comme les fondements de ce bonheur reposent sur la Révélation, l’ « Examen logique de ses preuves » devint la partie la plus importante.

Dans la Préface, Bonnet préconise judicieusement l'emploi en apologétique, d'une méthode nouvelle que la modération inspire : (5. xn1) : ne point apostropher les infidèles, ce qui les indispose, ne point les « saisir au Corps » dira-t-il, un an plus tard. (cf. nos « extraits inédits »), mais les ménager et les persuader aimablement,

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Les « Écrits Divers »

Ces écrits enfin, rassemblés dans le tome 18, sont des dissertations oubliées et ajoutées aux œuvres après retouches, en 1783. « Entre ces écrits, déclare Bonnet, le plus essentiel est celui que j’ai intitulé « Philatèthe » et où je recherche en sceptique raisonnable s’il est en philosophie quelques vérités qu’un esprit sage soit dans l’obligation de reconnaître et qui puissent servir de fondement à une Morale philosophique... » (17.xvu). |

En réalité, ce n'est pas plus une critériologie qu’une morale ; suivant son habitude, l’auteur répète encore tous ses principes et fait une dernière petite synthèse disparate de toutes ses idées : trois chapitres de psychologie, deux de morale (le bien et le bonheur), deux de critériologie, cinq de métaphysique, deux autres de morale (les lois morales, le caractère moral) un de critériologie, deux de métaphysique : en tout, quatre chapitres de morale sur dix-sept !

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