BONNET MORALISTE
L'étude du caractère de Bonnet nous permet de comprendre quel fut son point de vue en morale et comment il fut amené à s'occuper de cette matière. >
Ce ne fut point, en effet, dans un but purement scientifique, sans quoi il l’eût réalisé systématiquement comme il à fait pour sa psychologie dans |’ « Essai analytique ». Bonnet s’est fait une morale philosophique pour justifier par la raison, les croyances que son cœur chérissait : sa morale est une adaptation philosophique du dogme chrétien de la grâce : « ces expressions de Don, de Grâce, de Pouvoir reçu n’acquièrent de l'exactitude que dans le système philosophique ». (17. xxvu). Ce fut aussi pour calmer son inquiétude naturelle au sujet des problèmes du mal, de la liberté et de la destinée, inquiétude qui fut chez lui précoce et intense. |
Ainsi, sur un lambeau de parchemin presque illisible, classé primitivement dans les manuscrits génevois sous la rubrique. « notes sans importance » (36. portef. 4, manuscr. 6, feuille 5), on lit
« TRAITS TIRÉS DE MARMONTEL DANS SA POÉTIQUE FRANÇAISE Dans Sadi, poète persan, un sage fait cette prière : Grand Dieu, ayez pitié des méchants, car vous avez tout fait pour les bons, lorsque vous les avez fait bons.
Autres :
Les grands hommes et les calamités sont aux prises et le spectacle du combat c’est Dieu.
fais
Autres tirés de Montaigne :
C'est le déjeuner d’un petit ver que le cœur à la vie d’un grand empereur, dit Montaigne. It dit aussi en parlant de ‘la guerre : « ce furieux monstre à tant de bras et tant de têtes, c'est toujours l'Homme faible, calamiteux et misérable, c’est une fourmilière émue... ». Ici s'arrête le texte.
Pourquoi Bonnet avait-il été frappé par ces passages ? Pourquoi les avait-il réunis ? À quoi destinait-il ces citations P Il ne les aurait point remarqués s'ils n’avaient concordés avec certains de ses sentiments.
Nous trouvons encore cet aveu de les « Mémoires » : « les difficultés sur l'origine du mal physique et du mal moral qui avaient souvent lorturé mon esprit ; cette grande énigme, etc... » (page 107).
« La matière de la liberté me {racassait beaucoup depuis quelque temps, écrit-il encore dans une lettre inédite au mathématicien Cramer en 1747, non comme une question épineuse de la philosophie, mais comme une question qui touche immédiatement à la religion et à la pratique ». (Mémoires, lettre DIE
« Dès que j'eus commencé à m'occuper de la grande matière de la Liberté humaine, lit-on enfin dans les « Mémoires « (p. 153), la considération des récompenses et des peines à venir s’offrit à mon esprit... ».
Il entra en correspondance avec Cramer, mathématicien religieux, pour le consulter sur le problème de la liberté. Caraman a reproduit dans son ouvrage (op. cit., p. 101), l'essentiel de cette correspondance : nous ne la reproduirons donc pas. Nous remarquerons seulement que Bonnet tombait mal, détail que n’a point du tout aperçu Caraman : Bonnet était sincère, anxieux, il sentait très vivement les difficultés graves soulevées par les faits de déterminisme qu'il constatait, il les avait fraîches à l'esprit.
Cramer, au contraire, mondain livré aux plaisirs de Paris, se rappelait de façon théorique et sans attrait spécial, les clichés appris jadis sur les problèmes philosophiques. Chrétien par principe, il crut devoir répondre au jeune chercheur, par l'exposé de ces dogmes, sans comprendre que l'esprit de Bonnet était alors beaucoup plus éveillé que le sien. Ce jeune homme ignorait hélas,
SES Ve MED
aue c’est une erreur psychologique, quand on est plein d’ur sujet que les hommes savent mal résoudre, de demander des lumières à quelqu'un de plus âgé, plus respectable sans doute, mais moins vif et d'intelligence alanguie, qui ne cherche plus et vit sur l'oreiller des dogmes qu'il ne peut proposer utilement qu'aux médincres.
Bonnet ne fut point satisfait : après plusieurs discussions il envoya à Cramer un « Essai sur la liberté » en trente propositions (cité par Caraman et que nous publierons plus loin en le complétant ) (« Mémoires » p. 98) ; puis, en mars 1749, un second Essai, de soixante-treize propositions. Cet essai qu'il préfère, contient littéralement des passages de l’« Essai de Psychologie » de 1754 et des ouvrages postérieurs. Il avoue du reste en avoir délayé la matière dans ces ouvrages (« Mémoires », 225 et 232).
Il fut acheminé à soumettre cet écrit au jugement d’une petite société philosophique intime : « Il ÿ excita bien des disputes. Les membres qui étaient le plus attachés à la liberté d’indifférence jugèrent mes principes dangereux et les conséquences bien plus dangereuses encore...» écrit-il dans les « Mémoires » (p. 120) 1
Cramer lui conseilla alors subtilement de distinguer « certain » et « nécessaire » et il lui proposa une série de questions auxquelles il répondit en avril 1749. Nous publierons à part, cet « examen de diverses questions sur la liberté ».
Cependant, Bonnet commença à comprendre que les disputes sur la liberté sont affaire de sentiment, que « la dispute n’est point un bon moyen de parvenir à la vérité » (p. 472) parce que « l’habitude et l'opinion règnent en despotes sur l’espèce humaine » (549): Il raconte que lorsqu'il eut lu son mémoire à la société : « après bien des débats, chacun, comme c’est assez l'ordinaire, resta dans son premier sentiment » (p. 161).
C’est ainsi qu'il fut amené à « transiger sur ce sujet contentieux » (139) mais, sans être converti intérieurement. Mécontent, déçu, il jugeait Cramer « subtil » (Mémoires, 126), terme qui semble ici péjoratif. Caraman se trompe donc grossièrement lorsqu'il formule ce jugement : « le savant correspondant (Cramer) acheva de dissiper les doutes de son jeune ami et de le mettre sur la route de la vérité ». (Caraman, op. cit., p. 100). La publication de l’ « Essai de :
Psychologie », cinq ans plus tard, suffirait à prouver combien ces « doutes » étaient loin d'être dissipés.
On peut même dire que le déterminisme est celle de ses opinions que Bonnet s’est obstiné à soutenir avec le plus d’entêtement : dans une lettre à M. Roger en octobre 1759 (correspondance, I. 113), la seule où il manque à son habituelle courtoisie, l’auteur s'exprime en ces termes au sujet des thèses de 1” « Essai » : « Vous m'invitez à des adoucissements et des modifications. Je ne saurais rien un J'avoue que je n'ai pas pu admettre une liberté d’indifférence... ; résolu à ne rien changer à mon livre, je n’ai point regardé comme un mal qu'il s’imprimät dans un pays où la liberté à son siège, etc.
Enfin, étudiant les robe la liberté et de la responsabilité morale pour apaiser son inquiétude, on comprend que Bonnet, lorsqu'il découvrit la doctrine de Leibniz, l'ait adoptée comme la planche du salut. Sans en discerner les vices, il y vit une consolation facile et une conciliation habile des antinomies qui le tourmentaient : « Ce ne fut donc proprement que la liberté et l’optimisme que je saisis fortement dans la Théodicée, écrit-il («4 Mémoires » p. 108) : une doctrine si consolante était bien faite pour s’incorporer à mon être.
Cependant, si dia uss fut le facteur qui porta surtout Bonnet vers l'étude de la morale, un sentiment inné, indépendant de toute croyance religieuse y contribua aussi: ce fut l'amour de l'ordre, sentiment que certains hommes possèdent et d’autres pas * « Si je pouvais, écrit-il, cesser un instant de penser qu’il y a une première cause, je dirais encore comme Marc Aurèle : agis d'une manière conforme à la nature. » (17.840).
Ce penchant naturel pour l’ordre avait été développé chez lui par la lecture des « Elogés » de Fontenelle, qui lui inspirèrent un « désir vif de bien faire » (r6. 119 note). Bonnet, nous l'avons dit, était un homme. use il concevait la nécessité de l'action, donc, celle d’une morale : « Vous êtes appelés à agir : agissez donc » écrit-il dès la Phase de son premier ouvrage (x7-xxIx) et c’est en vertu de ce principe qu'il y trace déjà en quelques lignes, les grands principes de la morale. Bien plus : son œuvre entière serait en ce sens une contribution à la morale, sa psychologie surtout (13.xxxiv).
Enfin, si Bonnet a formulé des considérations morales, c’est aussi semble-t-il, par un besoin de communiquer aux autres sa foi enthousiaste et son optimisme, son amour du bonheur, besoin d'apôtre, besoin de pédagogue : « Je voudrais que cette idée riante je serai éternellement heureux accompagnât partout l’enfant.…. qu'elle dissipât ou adoucit tous les chagrins..» écrit-il dans |’ « Essai » (17.227) et dans la Palingénésie (16.61) : « Nous sommes surtout appelés à être vertueux parce que nous sommes appelés à être heureux et qu'il n'est point de bonheur solide sans la vertu. »
Se reposer moralement, tel est pour ce pieux aristocrate le dernier objet de la morale : « l'’âme.inquiète et renfermée en ellemême se repose et se promène dans la vie à venir. » (16.61)
Bonnet avait la prétention de dépasser le point de vue ordinaire des moralistes de l’époque et de réformer les conceptions classiques : « Voilà, écrit-il dans la Palingénésie, après quelques consi- * dérations morales (16.115), une faible esquisse d’un droit de la nature qui n'est pas précisément celui qu'on a coutume d’enseigner dans les écoles : mais pourquoi rester au-dessous de son sujet ? »
En effet, son véritable rêve, c en’était pas seulement de constituer une éthique, mais un « Droit de la nature » entière. Il avañt commencé une « esquisse des principes de ce droit », qui est demeurée de beaucoup inachevée (manuscrits inédits de Genève — ancienne cote 36 — portef. 29).