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cope, Bonnet pour travailler était réduit, comme Euler, à des artifices : « mes yeux ne me permettant pas toujours d'écrire moimême, écrit-il, je condamnai mon cerveau à retenir ce qu'il avait composé, jusqu'à ce que quelque ami vint me prêter sa main et écrire sous ma dictée... » (5.75).
C'est ainsi que les manuscrits sont de cinq secrétaires différents au moins :
1°) quelques-uns de sa main ;
2°) de Monachon ;
3°) de Bennelle (Mémoires, p. 109) ;
h°) de sa sœur (Mémoires, p. 114) ;
5°) de Mlle de la Rive. (cf.. nos extraits inédits).
« J'accoutumai insensiblement mon cerveau à me tenir lieu d'encre et de papier.., lit-on encore, je parvins à retenir dans ma tête, sans confusion, pendant des semaines et même des mois, des discours très liés de vingt-cinq à trente pages...» Ainsi, « les idées lui roulent très longtemps dans l'esprit » (6.75).
Il se félicite de cette gymnastique (14.284). Or, il nous a semblé, en relisant souvent la suite de ses écrits, que cet exercice anormal était au contraire d’un effet déplorable, parce qu’il surmenait son cerveau et, y fixant trop fortement certains développements, le portait. à s’en exagérer l'importance et aussi à les répéter trop, dès qu’une association l'y amenait, « Mon cerveau a besoin de repos » écrit-il lui-même à Allamand en 1759 (Corr. I. 102). D'autre part, ce procédé ne lui permettait point les grandes synthèses ni l’élimination des passages superflus dans les œuvres dictées.
A cette première cause de désordre, s’en ajoutait une autre : Bonnet avoue qu'il composait « tantôt dans un jardin, tantôt dans la campagne, tantôt dans un bois, à pied, à cheval, en carrosse ». (5.77). « Je compose toujours en me promenant et j'use plus de souliers que de plumes ». (Corr. I. p. 4) ; cette méthode ne semble guère propre à engendrer une grande cohérence.
Puis Bonnet ne fut appelé à écrire que par accident : il écrit pour son plaisir, pour se distraire, pour occuper son cerveau d’aveugle oisif et aisé : « Mon cerveau, écrit-il en 1759, est devenu pour moi une retraite où j'ai goûté des plaisirs qui ont charmé mes afflictions ». (13.xvi).
Je voulais me retracer à moi-même dans un ordre agréable, le peu
que je savais sur chaque sujet », écrit-il dans ses « Mémoires » (p. 113, cote 14), et me procurer une occupation assortie à mon goût pour la composition et à mes tristes circonstances ... » À M' de Champeaux, il écrit que l'E. A. l’a consolé de la longue maladie de sa femme (juillet 1760).
Il n’a donc point, d'ordinaire, de but très précis, lorsqu'il consigne par écrit ses méditations, dont il néglige le plan.
C'est par une série d’approximations successives qu’il finit par accoucher totalement de sa pensée : « l’Essai » de 1724 par exemple, est le germe informe gonflé de tous les ouvrages de sa vie ; .on peut appliquer à son auteur sa propre comparaison : il « se traîne d’une vérité à une autre, comme une fourmi s’efforçant dans le transport d’une paille ». (17.304).
S'il publie un ouvrage, c’est toujours, à le croire, en relisant des manuscrits abandonnés, et à la suite des encouragements suppliants de quelque ami. Hélas, quand il a trouvé une forme à peu près définitive, il ne se résigne point à cacher le brouillon au public, à le déchirer plutôt : il l’incorpore aux œuvres complètes !
Il oublie aussi que le lecteur ne connaît pas comme lui, d’avance, le processus de son raisonnement. Lorsqu'il est arrivé intimeinent à une conclusion, (ou seulement à une mineure), il la formule comme si le lecteur était parvenu au même point, comme sil devait avoir l'intuition du raisonnement total de l’auteur.
Bonnet souffrait d'une trop grande affluence de pensées et de leur débit trop rapide. « Les idées s'offrent en foule, écritäl (8.125), l’on ne sait ce qu'on doit écarter ». « Je vous communique tout ce qui me passe par la tête ». (12.105).
IT est contraint, pour n'en rien perdre, à « suivre le fil de sa méditation » (13.116) (17.305) : « Lorsque je commençai cette analyse, écrit-il dans l’Essai (14.92), je ne m'attendais ‘pas moimême qu'elle m'’entraînerait dans la discussion de tant de questions différentes. j'ai cru devoir suivre l’ordre de leur génération et me laisser conduire par ce fil... » (r4.92-15.x1). « Je n’ai pas observé un ordre didactique, j'ai suivi le fil de mes pensées » (17.4). «Tout mon mérite a consisté À ne pas abandonner le fil... » (16.85).
Aussi, bien qu'il rêvat de traités précis et méthodiques pour chaque science, et d'histoires générales (12.371), il se contentait d'écrire, de dicter incessamment, constituant plutôt que des ouvra-
Bonret en promenade
cf. p. 29).
(Bosio,
ges cohérents, des « Mémoires pour l’histoire de l'esprit humain » selon son expression originale (5.213).
Ces diverses circonstances ont engendré trois grands défauts dans ses œuvres :
1°) Longueurs, répétitions et digressions ;
2°) Diffusion des éléments ;
3°) Monotonie, alors que la pensée, lorsqu'on l’a dégagée et ordonnée semble originale et riche. | | 3
Lemoine déplore qu'il faille « tirer nous-mêmes ou recueillir dans des chapitres accessoires, les conséquences à peine indiquées de ses principes ». (Op. cit. p. 48).
Ses œuvres complètes comprennent dix-huit volumes in octavo, dont la matière, bien ordonnée, pourrait être réduite de moitié. L'auteur le reconnaît lui-même : « Mon livre forme une chaîne, et cette chaîne est longue ». (15.35 ; 13.XVJ). « Il faut un degré d’attention peu commun, pour saisir fortement une pareille suite » (15.62). Il déplore d’être souvent demeuré incompris par suite de ces longueurs. (12.385).
Il avoue aussi que presque tous ses écrits ne sont que des développements, des rectifications et des perfectionnements de son premier « Essai » de 1754 (17.xva) : il s’en excuse : « Je répète souvent, mais je ne puis trop répéter... » (14.3) (14.13). Pour ne ‘citer qu’un seul exemple, ne revient-il pas trois fois dans le même ouvrage sur le même chapitre « de la perfection » ? (17.156; 17.266; 17.289). Sous prétexte qu’il y a peu de lecteurs qui sachent lire (16.482 note), il abuse aussi d’un système de renvois oiseux à toutes les propositions précédentes qui ont trait, même de loin, à un paragraphe, et disperse ainsi l'attention. On dirait qu'il suppose son ouvrage digne d’occuper la vie entière de tous ses lecteurs (16.524).
Les digressions enfin, abondent dans ces pages prolixes, alors qu’en théorie toujours, il conseille aux écrivains de « resserrer leur raisonnement » (15.xu) : on peut consulter entr'autres, une digression de onze paragraphes, dans l'E. A. (du $ 811 au $ 822). « Plus on se rend attentif à chaque objet, écrit-il (13.221), plus on y découvre de nouvelles faces et on se laisse entraîner à décrire ces faces. Bien des fois j'ai voulu revenir sur mes pas, mais... ». Parfois,
il répare un oubli, comme dans un brouillon (14.49), il se corrige (14.25), ou il éprouve le besoin de resserrer son raisonnement (16.179) ; il se décide inopinément à définir des mots qu'il employait depuis longtemps sans définition (16.132 ; 16.126, etc...).
Au cours d’un développement technique, il se laisse aller soudain à des explosions d'enthousiasme, à des hymnes d'actions de grâce enflammés qui détonent et déroutent le savant.
Tantôt, il déclare n'’écrire qu'un roman (5.114; 13.10), tantôt, il s’en défend au contraire (15.111 ; 16.478).
Un seul ouvrage est bref: ce sont les « Principes philosophiques », plus cursifs, mais d’un style plus sHpoUe encore, et d’une construction bizarre, nous l’avons dit.
Si l'on considère, outre ce défaut d’ordre, l’espace ide temps parfois considérable qui sépare les divers ouvrages traitant des mêmes sujets (quinze ans séparent l” « Essai » de la « Palingénésie; vingt-cinq ans |” « Essai » des OEuvres complètes), on comprendra à quel point il est difficile de suivre l’évolution de sa pensée sur une question, et plus encore de rassembler les éléments épars de ses doctrines relatives à un problème particulier.
En effet, Bonnet est de plus un encyclopédiste, et il mélange dans chacun de ses ouvrages les éléments des sciences les plus diverses : botaniste, naturaliste, psychologue, métaphysicien, apologétiste, il n’est guère de branche du savoir qu'il n’aborde, mais hélas, toutes à la fois ! C’est qu'il aspirerait à faire un « bilan » de toutes nos connnaissances (r6. 7) en les disposant par « grandes masses ». (13.251).
En pareil cas, il nous a semblé que, pour rendre un service à la science, si minime qu'il fût, pour apporter une petite contribution à l'étude immense de la pensée humaine, pour aider surtout, le cas échéant, les étudiants et les chercheurs (qui ont à leur service peu d'ouvrages de synthèse), la première tâche qui s’imposât, était de faire l’inventaire de tous les éléments incohérents, imprimés et inédits, de cette œuvre ; de les coordonner suivant leurs affinités ; de les systématiser alors séparément pour en faire un exposé résumé et méthodique, en mettant en relief les idées de valeur enlisées dans ce fatras, plutôt que d’énoncer des jugements discutables, de formuler des comparaisons de tous genres,
| à propres à donner aisément une impression de vaine érudition, comme l’a fait Lemoine, ou d’accumuler des détails biographiques ou des analyses qu'on trouve aisément dans les dictionnaires. Ge n'est qu'après ce travail préalable qu’une critique quelconque est possible.
Nous avions donc entrepris primitivement cette systématisation et réalisé déjà le plan détaillé de’neuf traités :
1) psychologie humaine (normale et pathologique) ;
2) psychologie animale (et comparée) ;
3) méthodologie et logique ;
4) éthique ;
5) pédagogie ;
6) philosophie générale ;
7) cosmologie ; É
8) esthétique.
Nous étions décidés à les publier réunis, quand nous avons remarqué que l'exposé de chaque science donnerait lieu à un volume spécial au moins, ce qui dépassait de beaucoup notre projet actuel.
De plus, comme il eût été difficile de discerner le mérite d'un pareil exposé et qu'il n’eût guère semblé original, nous y avons renoncé, d'autant plus qu’on pouvait nous reprocher l'adoption d'un ordre arbitraire. A
Nous sommes donc limité à l'exposé critique d'une des parties les plus intéressantes, peut-être la plus originale, et celle qui révèle le mieux la « personnalité » du philosophe génevois : l'éthique.
Si l'on nous reprochait d'avoir vainement disloqué l’œuvre pour en classer les éléments, nous répondrions avec Bonnet : « l'esprit se plaît avoir les vérités d’un même genre réunies» (14.41). « L'art des distributions... présente à l'âme sous un petit nombre de points de vue, une multitude d'objets divers dont le nombre et la variété l’accableraient ou le fatigueraient s’ils agissaient sur le cerveau épars ou confondus... Il compose de cette multitude d'objets divers, des masses plus ou moins grandes. Il applique l'attention à ces masses : il empêche ainsi qu'elle ne soit trop partagée : il lui procune des comparaisons faciles ». (13.251). « Toutes nos connaissan-
store
ces se réduisent en dernier ressort à savoir quelles relations immédiates ou médiates lient les choses entr’elles et quel est l’ordre dans lequel ces relations coexistent ou se succèdent ». (18è273) « La vue étendue et distincte des rapports constitue le génie ». (13.vu).
Remarquons du reste que ce n’est point une « condensation » que nous avons pratiquée, comme Rigolage a fait pour Auguste Comte, le rendant incompréhensible, mais un exposé méthodique et analytique. Il nous a fallu dans un travail de ce genre, multi- ” plier les citations, plus peut-être qu’on n’a coutume de le faire ; un lecteur superficiel, ou qui n’a pas lu les dix-huit volumes des œuvres, pourrait voir là une simplification paresseuse de notre travail, et ne considérer notre volume que comme un recueil de citations mises bout à bout, une compilation banale.
Nous répondrions d’abord que, pour un auteur presque inconnu, plus que pour tout autre, une citation exprime souvent mieux la pensée qu'une paraphrase sans guillemets : elle permet en particulier de vulgariser un peu les passages essentiels que beaucoup ne liront jamais, et des manuscrits que personne ne consultera peut-être.
Du reste, un arrangement rationnel de citations suppose une connaissance approfondie des doctrines de l’auteur, le discernement de leurs affinités, de leur lien logique, de leur place ; un choix difficile entre de nombreux passages où la même idée est exprimée avec un degré de clarté différent, en un mot, une modeste recomposition de toute la pensée de l’auteur, analogue à celle qu’ont tentée plusieurs auteurs pour les écrits de Pascal.
Pour,y parvenir, l’attention, par un véritable chassé-croisé, doit embrasser à la fois, aidée par la mémoire, tous les passages similaires et établir entr'eux un départ difficile, tout en essayant de les lier raisonnablement. Le papier se prête moins rapidement encore que le cerveau à fixer ces données dans l’ordre où on les conçoit instantanément, et il faut souvent recommencer la tâche ‘avant d’obtenir une ordonnance suffisante.
Aussi l’ensemble des citations joue ici un rôle spécial. Ce ne sont plus à vrai dire des citations au sens ordinaire, mais une reconstitution de la pensée de l’auteur dans l’ordre logique, faite avec les éléments épars de son texte. On s’en rendra compte en comparant soigneusement les références que nous avons placées à dessein dans
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le texte même et non au bas des pages : il arrive qu’un raisonnement complet ait son premier terme formulé au tome 17, le second au tome 16 et la conclusion au tome 14 dans ce corpus bizarre.
Le caractère spécial de ce travail en excusera les imperfections aux yeux du lecteur. |