‹ Charles BonnetChapitre 93 sur 99 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Entreprendre de définir l’Amitié à quelqu’un qui ne l’aurait jamais éprouvée, ce serait entreprendre de définir les couleurs à un aveugle-né. L’Amitié est un sentiment, et tout ce qui tient au sentiment ne peut-être défini.

Vous dirais-je que la véritable Amitié est réfléchie dans son principe, noble dans sa fin, qu’elle est exempte de soupcons, de défiance, qu’elle ne tient point à ces mouvements impétueux de la machine, à ce je ne sais quoi beaucoup plus physique que moral qui entraîne le cœur et le subjugue ? Vous croiriez que je veux empêcher que vous ne confondiez 1’Amitié avec l’amour, et je n’ignore pas que vous Savez très bien les distinguer. k

D'Amitié naît avec l’homme ; elle croît, elle se fortifie, elle vieillit avec lui, elle ie suit pent-être au delà du tombeau.

L’Amitié dérive originairement de nos besoins et n’oubliez point que nos

plaisirs font partie de nos besoins. En faisant naître les hommes en société, en

les plaçant les uns auprès des autres, Dieu les a enchaînés les uns aux autres par des sentiments mutuels. 11 a mis dans ces sentiments le principe de la sociabilité, le mobile qui devait. porter les hommes à soulager leurs besoins réciproques, à concourir à leurs plaisirs ou à leurs avantages communs. Il à rendu ces sentiments d’autant plus vifs que les hommes étaient plus rapprochés ou dans une dépendance les uns les autres plus étroite ou plus immédiate. L’Amitié nous lie à ceux qui nous environnent ou qui nous touchent de plus près. La bienveillance universelle, moins vive, moins prenante nous lie à l’humanité.

L'amitié tire done son caractère du caractère de nos besoins ou de nos plaisirs, et comme les besoins ou les plaisirs de nos premières années sont beaucoup plus physiques que moraux, l’amitié repose d’abord sur un intérêt très grossier : telle

ést l’espèce d’attachement du nourrisson pour sa nourrice, des enfants pouf leurs parents, des enfants les uns pour les autres. A mesure que la raison se développe, que l’entendement s’éclaire, s’enrichit, l’Amitié se perfectionne, s’élève, s’ennoblit: À peine le goût de la vertu, l’amour du vrai ont-ils commencé à germer au dedans de nous qu’ils donnent naissance aux besoins du cœur et à ceux de l’esprit. Ces besoins deviennent de jour en jour plus nombreux, plus actifs, plus pressants, parce que l’Ame se perfectionne de jour en jour. On vient à rechercher le commerce d’un ami vertueux et éclairé comme l’on recherchait auparavant des plaisirs purement sensibles. On croit ne jouir de la vie qu’à proportion qu on jouit des the de l’Amitié de paraît être le coloris de la vie,

Notre corps est construit de manière qu’il acquiert l’habitude de certains mouvements par la répétition de ces mouvements. Notre Ame qui tient à notre corps et qui opère par lui a aussi ses habitudes, et l’Amitié est une habitude comme tous nos besoins .et tous nos goûts.

L'Amitié se fortifie done avec l’êge, elle blanchit avec nous. La vieillesse ne contracte point de nouvelles habitudes, la vieillesse ne contracte point non plus de nouvelles liaisons. ;

Cette vie tient à une autre par des liens invisibles. La mort n’est point un abîme qui sépare ces deux états, elle est réellement un chaînon qui les unit. Nous portons au dedans de nous le germe de l’immortalité. La mort conduit ce germe à son développement. Les idées et les sentiments qui constituent notre caractère ici-bas seront la base du caractère qui doit se développer un jour avec tant d'éclat. Mais notre caractère moral tient à notre caractère physique, nos idées et nos sentiments dépendent originairement du jeu des organes. Nous pouvons donc présumer que le corps glorieux que la foi espère aura avec motre corps terrestre des rapports en vertu desquols nous nous reconnaîtrons les uns les autres. L’Amitié pourra donc étendre son empire au delà du tombeau et faire partie de ce bonheur à venir dont notre curiosité avide voudrait pénétrer la nature.

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