‹ Charles BonnetChapitre 94 sur 99 · SECONDE PARTIE · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE

Je me hâte d’en venir aux avantages et aux douceurs de l’Amitié. Ils sont en si grand nombre et si variés que la perspective en deviendrait confuse. 1] faut que je dispose les objets par grandes masses, votre pénétration et votre sensibilité naturelles sauront décomposer ces masses et en démêler les plus petites parties.

L’Amitié augmente ou assaisonne nos biens. Elle diminue ou adoucit nos maux. Tels sont en général les grands effets de l’Amitié. Considérons de plus près ces effets.

Parmi les biens dont nous jouissons, les uns affectent plus les sens que le cœur et l’esprit, les autres affectent plus le cœur et l’esprit que les sens. L’Amitié relève également les: uns et les autres, mais il en est qu’elle accroît sans cesse.

Combien 1l’Armnitié ee elle plus vifs les plaisirs du jeu, de la table, de ia

piomenade ! L’Amitié est une espèce d’organe qui savoure tous ces plaisirs ; ella rassemble les impressions agréables qu’il faut sur nos amis et, en les réfléchissant sur nous, elle augmente celles qu’il faut sur notre propre machine. Elle compose ainsi nos plaisirs des sensations que nos amis éprouvent et de celles que nous éprouvons nous-mêmes. Il me semble que je goûte d’un mets délicieux par le palais de mon ami comme par le mien.

Mais je ne dois pas m’arrêter sur dés plaisirs sensibles, votre âme délicate et noble tend à dé meilleures choses. Vous voulez que je vous parle de ces doux

épanchements de l’âme qui caractérisent une tendre et sincège amitié. Vous

voulez que je vous peigne deux amis s’ouvrant réciproquement leur cœur et y puisant les témoignages les plus expressifs d’un attachement éternel. Ils sont plus transparents l’un à l’autre en façonnant leurs cœurs, l’Amitié n’y a laissé aucun de ces replis tortueux, aucune de ces retraites sombres où se plaisent ces oiseaux nocturnes, la défiance et la dissimulation. Partisans de la vertu par goût, ils s’entretiennent fréquemment des douceurs qui l’accompagnent, ils s ’excitent mutuellement à la pratiquer, ils se soutiennent l’un l’autre dans cette earrière difficile, ils se rendent compte des obstacles qu’ils ont eu à surmonter et de ceux qu’il leur reste à vaincre, ils se disent leurs faiblesses, leurs pénchants secrets, leurs joies, leurs espérances, leurs craintes ; et ils ne se séparent point que dans le sentiment vif des plaisirs que leur cœur a éprouvé et de ceux qu’il éprouvera encore. ee Mais pour que le cœur acquierre sa pérfection, fl faut qu’il soit nourri par l’esprit. C’est l’esprit qui développe et qui ennoblit tous les sentiments du cœur. Les idées qu'offre l’entendement sont ce qui détermine nos goûts, nos affections, notre manière de sentir. Il faut que i’Amitié soit éclairée pour qu’elle soit grande, noble, ‘élevée ; et s’il est tant de petitesses et de misères dans certaines amitiés, c’est que le cerveau n’envoie au cœur que des petitesses et des misères. Voulez-vous donc goûter toute la plénitude de l’Amitié ? Cultivez votre esprit, meublez votre cerveau. Les connaissances que vous acquerrez seront pour l’Amitié autant de nouveaux biens. Devenue alors un échange continuel de lumières et de sentiments, l’Amitié parviendra au plus grand degré de perfection où elle puisse parvenir ici-bas. Le commerce que des amis vertueux et éclairés ont ensemble est comme celui qui unit les branches d’un même arbre. Elles se communiquent réciproquement la nourriture qu’elles puisent par leurs feuilles, et cette nourriture passant ensuite dans le tronc l’accroît et le fortifie. L’Amitié est ce tronc.

Les maux nous affectent plus que les biens. L’Amitié nous devient done plus utile encore quand elle diminue ou qu’elle adoucit nos maux que lorsqu'elle augmente ou qu’elle assaisonne nos biens. Parmi les maux de toute espèce qui assiègent la nature humaine, il en est auxquels l’âme laissée à elle-même suecomberait bientôt si Dieu n’eût placé à côté d’elle l’Amitié pour la soutenir. Appelés à naviguer sur l’océan orageux de la vie, l’Amitié est une des ancres de notre vaisseau et si cette ancre ne la met pas toujours à l’abri des plus violents efforts de la tempête, elle ne permet pas du moins qu’il dérive longtemps.

Les maux se divisent comme les biens : les uns affectent plus le corps que

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l’âme, le autres affectent plus l’âme que le COIPS. L’Amitié est également habile à subvenir aux uns et aux autres, mais c’est moins dans les maux aigus que dans les maux lents, dans les infirmités que l’Amitié déploie toute son énergie. Les maux, de ce dernier genre sont aussi bien plus dangereux pour l’âme que ceux du premier. Dans les maux aigus l’âme combat pour ainsi dire à force ouverte, cile ne perd point de vue sou ennemi, bientôt elle le terrasse ou elle en est terrasste, mais les maux lents. les infrnités sont des causes souterraines qui minent l’îme peu à peu ; les coups qu’elles lui portent sont d’autant pius à craindre qu’ils sont __ répétés sans cesse et que l’Ââme ne peut combattre sans cesse. L’abattement EU) ets langueur s’emparent de toutes ses facultés ; ‘l'imagination, la seule de evs | facultés qui ne perd rien de sa force, en exagérant tout, ajoute à la réalité des maux une idéalité plus funeste encore. L’Amitié sait enlever à l’imagination son.

fatal pinceau et lui en substituer un autre qu elle trempe dans la jo la plus douce, elle... F

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