‹ Charles d'Ellival et Alphonsine de Florentino (volume 2)Chapitre 18 sur 28 · CHAPITRE XXXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIX

V^'étoit le vieux cure' de Florenlino qui avoil dësirë de parler en parliculier à la marquise. Ce respectable ecclësiaslique n'a, oit éle' nommé à sa cure que depuis peu de temps , et il n'avoil eu encore aucune occasion de voir madame de Florenlino. 11 entre d'un air modeste , mais grave. Ses cheveux blancs ajoutent à l'air vénérable que lui donne sa physionomie. Il demandée la marquise s'il peut parler sans être entendu. La marquise passe dans les pièces voisines, en ferme elle-même les portes , rentre , fait asseoir le curé , s'assied auprès de lui , déjà surprise et agitée , et l'assure que personne ne peut les entendre. — « Madame, lui

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H dil le curé, en baissant les yeux , et avec « une voix ferme , mais douce , jamais n l'exercice de mon miiiislère ne m'^ fait « e'prouver une peine comparable à celle « que je ressens aujourd'hui. Je viens « vouse'tonner, madame, et blesser vivei< ment votre âme ; mais les devoirs sacres w qui me sont imposes, et voire propre w intérêt , ne m'auroient pas permis de « garder le silence. Dans la paroisse à la (( léte de la((uelle la providence m'aplacé, (( éloit retirée depuis quelque temps une (( demoiselle nommée Julie. » — La marquise se trouble de plus en plus; elle éprouve un affreux pressentiment, mais elle tache de cacher son horrible émotion secrète. Le curé, sans la regarder, continue : « Elle a été pendant long-temps à « VGÎrs service. — Oui , monsieur. — « Vous lui aviez accordé votre confiance ; « elle vient de mourir après une maladie u assez courte. Appelé auprès d'elle pour « lui donner les secours de notre religion.

*. j'ai eu bien de la peine à calmer les agi- ¥ talions de son esprit ; je lui parlois en « Yain de la bonté divine qui est sans « bornes ; elle repoussoit mes consolau tiens , et se disoit indigne de la niisé- « ricorde céleste. Dieu enfin l'a touchée. t< Le repentir est entré dans son ame ; j ai « prié avec elle celui qui est mort pour *< nous , et , dans l'espérance d'obtenir i< son pardon , elle m'a révélé un secret ■« terrible , et elle a exigé de moi que , M d'abord après sa mort, je vinsse vous « instruire de ses remords , cl de tout ce « qu'elle avoit cru devoir faire pour ex- «( pier son crime. — Qu'a- 1 -elle donc « révélé ?;) —La marquise peut à peine prononcer ce peu de mots. — « Elle a « voulu avoir plusieurs conférences avec u un cultivateur que tout le pays honore, « et qui se nomme Yalti. Cet estimable rt laboureur, qui a été long-temps attaché (f à la famille de feu M. votre mari , a u réuni autour du lit de la malade trois

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« de ses amis et un homme et une femme « habitans d'une chaumière isolée, et peu « distante de Vellelri. lis ont voulu que « j'assistasse à cette re'union , dont ils ont «d'ailleurs écarte' tout le monde; et, « après avoir promis solennellement à « Dieu de ne jamais parler des faits im- «. portans qu'ils dësiroient de constater , « qu'autant que les inle'rêls de la famille (( de Florenlino et de celle de Voîenta « l'exigeroient , ils m'ont supplié d'écrire « et de rédiger une déclaration qu'ils ont « signée sur leur honneur et sur leur « croyance en Dieu. La malade l'a dictée « en partie , l'a lue plusieurs fois , l'a « signée , me l'a remise pour que je vous « eu communiquasse le contenu lors- « qu'elle ne seroit plus , et , paroissant K comme soulagée d'un poids affreux , a « remercié Dieu , et l'a prié avec une « grande ferveur. Voici, madame, une (( copie de cette déclaration; elle est de « ma main , elle est fidèle.

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<c Peu de jours après la mort de feu * M. le marquis , un violent incendie a « consumé la maison où ëtoienl nourris « deux jumeaux qu'il avoit laisse's, et dont Si mademoiselle vclre fiîle devoit hériter. a C'est mademoiselle Julie qui a mis le « feu elle'mème , et qui l'a mis par vos «< ordres. On a cru les jumeaux coa- « sûmes par les flammes ; vous leur avez « donné des larmes feintes ; vous avez a répandu de grands bienfaits sur la nouru rice et sa famille; vous votis êtes mise « en possession des biens des jumeaux *c que mademoiselle Julie a portés dans i( la chaumière voisine de Velletri, où ils « dévoient être élevés de manière que « leur naissance et leurs droits fussent à (( jamais ignorés. Un hasard extraordi- « naire ayant mis M. Valti à même de « voir les jumeaux portés par mademoi- « selle Julie, il s'est déguisé avec les trois « amis qui ont signé la déclaration ; et « ces quatre personnes, anciennement dé-

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(( vouées à la maison de Florenlino, ayant H enlevé les jnmeaux de la chaumière , (( M. Valli les a confiés , sous des noms u supposes, à la famille d'un bùchcroii (( d'une forél voisine des sources du Të- « verone. Ils y ont été élevés par un er- (( mile. Vous les y avez vus vous-même « dans un château ruiné qui avoil appar- « tenu à leurs aïeux; vous avez soupçonne (( leur naissance. Reconnus, après plu- « sieurs autres événemens, par la prin- « cesse de Santangélo et plusieurs de ses w amis , ils vivent, dans ce moment, dans t< son palais, sous sa protection , et sous le (( nom de deux de ses parens très-proches. » — La marquise , frappée comme par la foudre, resloit muette et immobile ; une rougeur subite succédoit à une pâleur mortelle; elle ouvroit la bouche, et ne pom oit parler. Le curé attendoit en silence que ce trouble extrême fût un peu calmé. Il ne savoit encore ni qnclio demaude faire, ni quel conseil donner, ni

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quelle exhorlation adresser. Il demandoit iiiterienreraenl à Dieu de lui inspirer ce qu'il devoil dire.

La marquise faisant enfin un grand effort ; et, après avoir balbutié quelques mots : -— M Hé bien ! monsieur, que pré- <i. tendez- vous faire? — Ce que mon de- (( voir me commande, madame : remettre « à madame de Sanlangélo l'acte dont je « A iens de vous donner une copie, et faire ({ pour vous d'ailleurs tout ce que m'ius- « pirera la charité chrétienne , tout ce que (( vous désirerez , madame , et que mon « ministère me permettra. »

La marquise est, pendant quelques momens, comme entièrement absorbée dans ses réflexions; et , se levant ensuite avec l'air de quelqu'un qui vientde prendre une grande détermination: — «Moi aussi, mon- (( sieur, je lerai mon devoir. Cette déclara- « tion contient des faits bien extraordinai- (( res;mais, je vous le répèle, monsieur, je î( ferai mon devoir. Je ne vous demande

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« qu'un service que VOUS ne'pouvez pas, je « crois, me refuser. Ne parlez à personne « de celte dëclaralion avant trois jours. <( Je vous reverrai avant que ces trois jours « n'expirent , et j'espère que vous serez u content. — Je vous le promets , ma- « dame , dit le cure'. )) — Et il se relira.

La marquise cependant resta enfermes pendant plusieurs heures dans son cabinet. Elle e'crivit plusieurs lettres, ordonna qu'elles fussent portées à l'instant , ne voulut voir personne, ne se coucha point, elpassa la nuit dans une sombre méditation.

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