Charles d'Ellival et Alphonsine de Florentino
ijA familie d'EIlival, la marquise d'Amance et Dulac passèreal quelque temps en Angleterre. Ils visitèrent ensuite les principales villes de l'Allemagne. Leur séjour à Paris fut plus long , et ce ne fut qu'après avoir parcouru les contrées les plus intéressantes de la Suisse, qu'ils arri- Tome H. I
2 CHARLES D ELUVAL
vèrenl en Italie. Pendant ce beau voyage, rien n'échappa à l'examen alleulif de Charles et d'Adélaïde , dont le cœur et l'esprit ëloienl prépares depuis long-temps à recevoir, avec le plus de fruit possible , les résultais de nouvelles études et de nouvelles observations, et dont Elli\al et Dulac savoient si bien faire naître et satisfaire la curiosité. Partout, d'ailleurs, oii des maîtres habiles pouvoient ajouter à leurs talens ou à leur instruction, d'Ellival s'empressoit de leur en procurer des leçons assidues. Celte nombreuse el si intéléressanle famille alla du Piémont dans le Milanais, à Venise, à Bologne, en Toscane, à Gènes, àNaples, et enfin à Rome qu'elle résolut d'habiter pendant longtemps. Partout, les monumens des arts et ceux de la nature furent les objets de leur admiration, et les hommes célèbres reçurent leurs hommages.
D'EIIival acheta, auprès de cette grande et belle ville de Rome, une maison de
ET ALl'IîONSIXE DEFLOREKTINO. 5
campagne, où sa femme et la marquise d'Amauce se plaisoient beaucoup; elle leur rappeloil les plaiues riantes des environs de Hyères, et la valJee romantique de Saint-Laurent, où madame d'Amauce et la comtesse eloient nées. D'EIlival la nomma la Villa Caroline', et, pour augmenter la douceur des souvenirs, et le plaisir de l'illusion, un ermitage qui fîguroit celui de la Vierge de Hj'ères,bâii sur un monticule, une grotte taillée dans des rochers couverts de pins, une chaumière environnée de saules et de peupliers, et élevée sur le bord d une johe rivière, une petite maison située au milieu d'une prairie , et semblable à celle où Germain et Charlotte étoicnt nés représentèrent bientôt aux yeux et au cœur de cette famille si bonne et si unie, des objets qui leur étoient bien chers. C'est dans celte paisible retraite que l'on célébroil, avec tant de bonheur , les jours de la naissance de tous ceux qui compo-
soient celte famille si aimante elles anniversaires de tout ce qu'ils avoienl éprouvé d'heureux. Pourquoi furent-ils troublés, ce calme si touchant et celle félicité si pure ?
LETTRE
De Caroline , comtesse d'Ellîi'al , à la princesse Charlotte.
<i Je vous ai déjà parlé, ma chère couce sine, de la charmanle maison de cam- « pagne que mon mari a acquise auprès « de Rome, et sur les bords du Tëve- « rone. Je ne puis pas en pronoucer le « nom , sans éprouver le plaisir de la « rcconnoissance. Il l'a nommée la T'ailla « Caroline. Vous vo^'ez, ma respeclable (( amie, que sa Caroline lui est toujours i( chère. Nous avons passé l'été et lau- (( tomne dans cet asile que uous aimons (( tant à habiter; nous nous croyions à « riyèrcs , ou daas la vallée de Saint- « Laurent.
<( Nous voilà maintenant à Rome.
« Nous y avons reçu beaucoup de visite les. Deux dames recommandables par
<t leur nom et leur fortune, ont paru, « particulièrement, vouloir se lier avec K nous ; l'une est la princesse de Sanu tangélo , et l'autre la marquise de Flo- (( rentino. La première m'a convenu tout « de suite; sa bonlë, son esprit, sa dou- «ceur, ses goùls, ses habitudes, tout <( m'a entraîne' vers elle. Nous avons u déjà l'une pour l'autre la même afl'ec- « tion et la même confia-nce , que si (( l'amitié nous unissoit depuis l'enfance. (( Notre allachement a été tout d'un « coup , et sans que nous nous en soyons i( doutées , l'effet heureux d'un pen- « chant mutuel , pour ainsi dire irrc.^is- « tible , et auquel nous aurions été bien H fâchées de chercher à nous soustraire ; <{ et comme je savois qu'aucune dame <f de Rome n'etoit plus aimée ni plus vête nérée qu'elle, celte sympathie a flatté u mon amour propre, autant qu'elle ma « touchée. D'Ellival , ma mère et ma « fille l'aiment déjà beaucoup , et nous
ET ALPHONSÏNE DE FLOREKTINO. 7
K. ne négligerons rien pour que noire (( société ne cesse jamais de lui être K agréable.
« Quant à madame de Florenlino, je i( l'ai vue avec plaisir; ses manières sont (( séduisantes ; elle s'exprime avec grâce , « parle de la manière la plus propre à « justifier la réputation dont elle jouit, (( de femme très - instruite et de beau- (( coup d'esprit, sourit à tout le monde,' « cherche à montrer de la bonté, de Tobli- « geance , de l'afieclion. Mais je ne sais « pourquoi sa société me plait moins u qu'elle ne devroit me plaire; je ne lui ai « jamais vu un mouvement d'abandon; le « sourire ne va pas jusqu'à ses yeux qui « observent beaucoup plus qu'ils ne pei- (f gnent le sentiment que sa bouche ex- <( prime ; et quand elle entre dans mon « salon, elle me paroît trop savoir d'à- « vance ce qu'elle y fera et ce qu'elle « dira. J'aurai de la peine, je crois, à " bannir la réserve, la froideur et la gêne
s CHARLES d'elLIVAL
« de noire société' ; et d'Ellival et ma « mère, qui sont si bons juges, m'ont paru ii. penser comme moi sur son compte.
(( Elle est venue chez moi avec sa * fille, mademoiselle de Salini, qu'elle « a eue d'un premier mariage. C'est une « belle demoiselle très - riche. Feu le u marquis de Florenlino l'avoit subsli- (( tue'e à deux jumeaux nés de sa pre- « micre femme, qui étoient très-jeunes « lorsqu'il est mort, et qui bientôt après (f ont péri chez leur nourrice, victimes « d'un incendie qui a consumé la maison. (( Madame de Florentino nous a déjà rate conté trois fois cet accident funeste, et If j'ai été bien éîonuée qu'ayant autant (( d'esprit , et parlant avec autant de faci- « iité , son récit ait toujours été répété «f presque avec les mêmes paroles et les « mêmes gestes.
(( Adélaïde a très-bien accueilli made- (■( moiselle de Salii'i , qui a répondu h « ses prévenances a^ ec beaucoup de po-
u lilesse , mais im peu froidement. J'ai « présenté mon fils à la mère et à la fille. « Madame de Florenlino lui a beaucoup « parlé, l'a beaucoup questionné sur ses « études , sur ses voyages, sur ses plai- « sirs ; et chacune de ces questions éloit « arrangée de manière à donner à Charles « la plus grande facilité de montrer, sans « paroître le vouloir, les heureux résul- « lats de son éducation. L'amour propre « démon fils auroil dû en é^re flatté; je (< ne sais cependant s'il s'est aperçu d'une a adresse ou d'une attention qui lui aura « déplu ; mais ses réponses onl été couru les, et ses manières très - réservées.' « Constance ( c'est le nom de mademoi- « selle de Salini ) a paru lui plaire davan- « lage. 11 s'est approché d'elle, et a causé (( long-temps. Elle le regardoit beaucoup,' u lorsqu'il n'avoit pas les yeux sur elle.' « S'il commence à l'aimer, Je serai sa K confidente. Il faut que je sache quel
« est le caractère de celle jeune Constance
u el celui de sa mère. La princesse de « Santangélo pourra m'être très - ulile à i< ce sujeî. Je compte déjà loul-à-fail sur (( son amilie'. Mais, mon Dieu ! est-ce que « je serois h la veille d'éprouver les grande des inquiétudes raalcrnelles ?
ET ALPIIONSINE DEFLORENTINO. II
AUTRE LETTRE
De la même à la même.
(( Le comle Godefroi d'Ellival, parent « de mon mari, et sa famille, sont établis « ici depuis bien des années; mais ce n'est « que depuisquelques jours que sa femme, <( son fils et lui, sont de retour d'un voyage « qu'ils ont fait dans leurs terres. Us sont « venus nous voir, et nous nous sommes « empresses de leur rendre la visite. Je c( crains que le comte Godefroi ne gé- « misse souvent de l'impossibilité où l'ont c( mis les affaires importantes dont il a « été chargé, de s'occuper de l'éducalioa « de son fils. Ce jeune homme reunit à « une belle figure un esprit agréable, assez « d'instruction, et beaucoup de talens ; (( mais on n'a pas besoin de s'entretenir t( long - temps avec lui pour remarquer (c combien les bons principes lui sont
<{ étrangers. On a déjà prévenu mon mari (f que ses mœurs éloient très-mauvaises, (( el nous avons cru devoir en informer (( Charles el Adélaïde, dont nous sommes (( d'ailleurs bien sûrs de la discrétion.
(f La comtesse Godefroi est fille de feu « le vicomte de Saint-Eime , dont vous « n'avez que trop su , ma chère cousine , « la fin tragique, el qui a fait tant de mal (( à mon excellente mère. Je la verrai u aussi peu que je le pourrai , el je crois « qu'elle ne sera pas très-fàchée de n'être « pas obligée de venir souvent chez moi. (( Elle ne se pluît qu'au milieu des fêles , H des plaisirs , des hommages rendus à la u beauté. Sa fortune éloit très-considéra- « ble ; mais les dépenses excessives dans « lesquelles ses goûts et ses fanlaisies l'ont (( entraînée, ont beaucoup diminué ses (( revenus. Je n'ai pas encore vu sa fille u Léopoldine, qu'on a laissée chez une H tante qui a désiré de l'avoir auprès d'elle «c pendant quelque temps; mais, d'après
« ce qu'on m'a dit , il y a grande appacf rence que j'engagerai Adélaïde à avoir (( 1res -peu de relations avec elle. Je ne « crois pasqueLéopoldiue soit un modèle u que je souhaite que ma fille ait souvent « sous les jeux. Toutce qui peut intéresser ({ mes enfans commence, ma chère couce sine, h me donner bien du soin. J'étois « bien plus tranquille à îlyères. Quepuis- « je craindre cependant avec le bon na- « turel de mes enfans, leurs principes re- « ligieux, leurs vertus, et la giande sa- « gesse de leur excellent père ?
« La marquise de Florenlino est très- « lice avec la comtesse Gode froi ; Cons- K lance est l'amie de Lcopoldine. Il faut « que je demande à la princesse de SjuI- « angélo ce que je dois penser de cette « double liaison qu'on dit très-inlinie. La « mère de deux enfans de l'âge de Charles K et d'A<lélaïde , ne doit neiiliiier aucune (( précaution ; mais , avant tout , j'en parce lerai à d'EUival. n
l4 CHARLES d'eLLIVAL
LETTRE
De Constance de Sallnl à Léopoîdlne d'Elliycd.
(f Combien ton absence me paroît lon- « gue , ma chère Léopoldine , et qu'il u me tarde de te revoir ! Je t'aurois « écrit plus lot, mais j'espérois , à chaque « instant j apprendre ton retour. Il n'y a (c pas long-temps que j'ai fait un voyage (f avec ma mère. Nous avons passé quel- « ques jours dans un village voisin des « sources du Téverone. Nous avons fait « de longues promenades dans de grandes « forêts. Ma mère a voulu visiter un châ- « teau ruiné, situé sur une montagne au « milieu de ces bois, et qui , d'après les « inscriptions et les armes que nous y « avons vues sur des lombes, doit avoir « appartenu à la famille de Florenlino.
ET ALPIIONSINE DE FLORENTINO. l5
(( Nous y avons fait , ma chère Lëopol- (( diiie , une rencontre bien singulière; (( nous y avons vu deux jeunes jumeaux, « un garçon et une fîUe. Ils ont dit qu'ils « èloient les fils d'un bûcheron qui habile « dans la forêt. Ils ont clé élevés par un <c ermite qui a disparu, lisse ressemblent « beaucoup , et sotit beaux comme le « jour. Le garçon , qui se nomme Jean , « a une démarche si noble, qu'il m'éloit <{ impossible de me persuader qu'il ap- « partînt à une famille obscure. 11 parle « si bien , il s'exprime avec tant de grâce, <i il annonce une ân^e si sensible, que je i< ne pouvois m'empécher de le regarder. « Ma mère l'a beaucoup interrogé , et « je ne sais pourquoi elle a éprouvé , ea « lui parlant, un trouble, une inquiétude, « et même une colère qu'elle a eu bien (( de la peine à cacher. J'ai voulu lui faire « quelques questions à ce sujet , lorsque (( nous avons été de retour au village; mais a elle m'a imposé silence avec beaucoup
l6 CHAUDES d'eLLIVAL
« de sécheresse, el nrêmeavec une dureté « clotil je n'avois jamais été l'objet.
u Pendant que Jean répondoit à ma « mère, le son de sa voix m'enchantoit. (f 11 lenoit sa sœur embrassée. Il paroit (( l'aimer beaucoup. J'aurois voulu être <( sa soeur.
{( Depuis cette aventure, je ne m'endors « guère que je ne le voie devant moi , « beau, aimable, mais fier. Je lui parle, « il me repond ; mais le son de sa voix est K bien pi us doux lorsqu'il parle à sa sœur. « Esi-ce que je ne le reverrai réellement u jamais.'^ Mais, quand je devrois le revoir, <c serois - je plus h<mreuse? Le fils d'un « bûcheron. — Ri d'ailleurs il m'a bien « regardée , et même avec attention ; mais « aucun de ses regards ne m'a dit qu'il « me trouvât belle. Ah ! ma chère Lëou poidine, pourquoi n'est-il pas ton frère? « Je ne veux plus penser à lui. »
F,T ALPIIONSINE DE FLORENTINO. I7
AUTRE LETTRE
De la même à la même.
H Ma clière amîe, ce n'est plus de Jean « que je le parlerai. Combien je m'elois c( méprise sur l'iulerêt qu'il m'avoit ins- « pire ! J ai vu Ion parent le comte Charles; (( il ma long- temps entretenue, il m'a « parle avec une politesse extrême; côm- « bien sa voix me paroissoit affectueuse et « tendre ! Il me sembloil que ses yeux i< clierchoient à me dire combien il éloit « frappé de ce que les jeunes gens appelle lent ma beauté. C'est un des plus beaux « hommes et des plus aimables que Ton (( puisse voir. Ton frère a de bien grands (( lalens ; mais ceux de Charles sont encore « au-deSv'îus. Quelle grâce il avoit en dan- « sanl ! jNIa mère paroîl contente toutes (( les fois qu'il s'approche de moi. Hier
l8 CHAULES d'eLLIVAL
« malin, elle m'a fait pendant long-lemps « son éloge. — C'est un jeune homme i( accompli, m'a- 1- elle dit, d'un beau « nom , d'une grande fortune; une femme w sera bien heureuse avec lui. — El elle (( m'a embrassée. J'ai rougi , et ma mère ^ (( m'a embrassée encore.
(( Demain nous devons aller à un grand u bal où toute la famille de Charles doit i( se trouver. Je serai bien empressée de « l'écrire. »
ET ALI'IIOjN'SINE DE FLORENTINO. IQ
AUTRE LETTRE
De la même à la même.
« Que ma lettre va être différente , ma u chère Léopoldlne, de celle que j'espérois « l'adresser! Plains ton amie; conibien elle « s'étoil abuse'e ! Je croyois que Charles « m'aimoil ,- j'elois déjà bien heureuse. Il (( ne m'a témoigne' que de la politesse ; il <( n'a eu pour moi que celle prévenance « qu'un jeune homme , aussi bien élevé X que ton parent , témoigne h toutes les « femmes auprès desquelles il est admis, (( et à laquelle le bon ton des manières , (( la douceur de la voix , la sensibilité du (( caractère , peuvent donner une appa- (( rence affectueuse, trop semblable à l'ex- <i pression d'un sentiment que je croyois i< avoir fait naître. J'a^ ois pris celle poii- K tesse^ cette prévenance pour de l'amour.
StO CHAP.LES D ELLIVAL
(( Combien i'ai elé délrompée dans ce bai « où je devois le revoir ! Il a eu les mêmes « égards , la même a"c iition , la même « politesse pour tanl daulrcs femmes!
(( Oli ! je n'ai plus d'iliusioii ^ je n'ai plus « d'espérance. Il a dansé avec moi; mais « avec qui n'a - t - il pas dansé ? Tout le (( monde avoit les yeux sur lui ; les fem- « mes surtout n'oni cessé de le regarder ; (( dans tous les coins de la salle, on vanloit (( son air, sa grâce si simple , si noble et u si modeste , cette envie de plaire que « tempère, avec tant de charme, la crainte » d importuner, l'embarras aimable que (( paroit lui donner l'allenlion flatteuse (( qu'on lui témoigne , le désir qu'il vou- « droit en vain cacher, de chercher ce « qui peut cire le plus agréable à ceux « qui l'entourent. Je ne l'ai pas perdu un u moment de vue. J'ai cru un instant
« qu'il montroit pour mademoiselle
« une préférence particulière ; mais mes » soupçons à ce sujet ont été bientôt dis-
« sipës. Il revenoit souvent auprès de sa « sœur qu'il aime beaucoup. Nos Jeunes « gens s'empressoicnt autour d'elle; mais <( ce triomphe m'occnpoil peu, je ne voyois « que lui. Au moins son cœur est encore « libre; heureuse celle qui le touchera ! »
22 CHAULES D ELLIVAL
LETTRE
De Léopoldine d'EllUal à son frire le comte Rodolphe.
« J'espère te revoir bien lot mon cher a frère. Ma tante ne paroîl pas désirer de « me garder, plus que moi de rester au- « près d'elle. Tu dois avoir vu plusieurs ({ fois ion parent Je comte Charles. Cons- « lance m'a beaucoup écrit à son sujet. Il « paroît que le succès de ce beau cousin <{ a été complet dans toutes les sociétés « de Rome où il a paru. Quelle gloire f( pour celle à qui il rendra les armes ! « On dit que sa sœur est aussi fort belle « el fort aimable ; elle sera fort riche. « Tu devrois songer à lui plaire. Lie-toi H beaucoup avec Charles. Conduis-le sou- « vent chez ma mère. Je suis impatiente « de juger par moi-même de la rèputalioii
ET ALPIIONSINE DE FLOEEXTIA'O. 23
« dont il jouit déjà. Constance a cru un « moment lui avoir inspiré un sentiment " (( très-tendre; mais il n'aime encore peru sonne. Il faudra bien plus que la beauté « de Constance pour conquérir son cœur. (( Dès que je serai de retour h Pvome , enc( gage-le à venir voir sa cousine; mais u que je sois avertie plusieurs heures d'a- » vance. Mon frère , n'oublie pas de me (( faire prévenir plusieurs heures d'avance, « enteuds-lu ? »
LETTRE
De la comtesse cVEllival à la princesse Charlotte,
« Pendant que nous clions dans la « Tailla Caroline , Germain el Charlotte « ont fait connoissance avec un respecla- « ble cultivateur qui se nomme Valli, et « qui a été pendant long-temps attaché à « la maison de Florentino. Il a chez u lui un jeune homme , nommé Michel , « qui est son parent, et qui est le fils « de ce Frédéric qui avoit voulu m'é- (( pouser, lorsque n'ayant encore d'autre « nom que celui de Caroline Desormes, « je recevois auprès des bords du lac de « Neufchâlel , et de l'excellente famille u de Thérèse , une hospitalité si louc( chante. Thérèse avoit écrit à ses en- « fans d'aller voir Valli el Michel. J'a-
ET ALPilONSlINE DE FLOUENTINO. HJ
<( vois aussi reçu à ce sujet une lellre « de The'rèse, et je conduisis plusieurs a fois moi - môme Germain et Charloltc « chez le bon Valli. Michel , qui est aussi « un peu parent de Thérèse et de Charu lotte , est un très-beau gai çon , fort « sage , fort laborieux, habile , riche , et « que Valli traite comme son fils. Char- « lotte plut beaucoup à Michel , et « Michel h Charlotte. Thérèse l'avoit « prévu et dc'biré. J'en parlai à Valti , « ainsi qu'aux deux jeunes gens, et nous <( fûmes tous bientôt d'accord. Dans « quelques mois ils seront unis, et j'ar- « rangeai tout avec d'Eilival , pour que « le mariage de Charlotte ne privât pas ({ ma fille d'une compagne qu'elle aime (( tendrement, et dont elle ne pourrait « pas se passer ; Michel sera de la fa- « mille, comme Charlotte.
« Peu de jours après que tout fut de- « cidé à la grande satisfaction des deux « amans , je lisois dans un bosquet de Tome II. 2
« la Fllla , lorsque je vis venir à moi u Germain avec l'air de désirer beaucoup f( et cependant de craindre de me parler. {( Je le fis approcher. Son embarras aug- « menta. Je crus même Aoir dans ses f< yeux une grande inquiétude. J'en fus « d'autant plus touchée qu'il ressemble à « Gervais, et que son émotion me rap- « pela des momens de ma jeunesse, dont « souvenir me sera toujours bien cher.
« — Qu'avezvous , mon enfant? lui dist( je en lui tendant la main et en vout( lant le faire asseoir auprès de moi. — (( 11 s'attendrit; et , au lieu de s'asseoir, <( il se jeta à mes genoux. — Madame la « comtesse , Thérèse est bien loin de « moi; vous m'avez toujours servi de « mère ; je ne puis m'adresser qu'à vous. « Pardonnez-moi la liberté que je prends; (f mais vous aimez tant Germain! il y va i( du bonheur de sa vie. — Je le relevai ; « je le rassurai de mon mieux. — Parlez (( mon enfant; parlez sans crainte; et si
ET ALPHONSirCE DE FLORENTINO. 27
« voire bonheur dépend de moi, vous « ne serez pas malheureux. — Il hësiloit « encore ; mais enfin , en rougissant et « en baissant les yeux , il se détermina à « parler. — Madame , je suis allé souvent « chez le bon M. Valti; vous nous y « avez conduits vous - même , madame « la comtesse ; j'y ai vu mademoiselle « Pauline; vous savez combien elle est « bonne , sage , vertueuse , attachée à « son père. Combien de fois elle m'a « parlé, en pleurant, de la mère qu'elle a « perdue, et qu'elle cherche à remplacer « auprès de Valti par les soins de la « meilleure des filles ! Elle sera une bien <k bonne femme; je n'ai pu la voir, sans f( croire voir Thérèse encore de son âge, « et à l'instant j'ai senti que je l'aimois « et que je l'aimerois toute ma vie. Je « ne puis être heureux qu'avec elle. Pau- « line doit être pour Germain, comme
w Thérèse pour Gervais Mais, elle
Cl sera bien riche, mademoiselle Pauline;
« elle sera peut-êlre trop riche pour Ger- « niaîii. Je n'ai pas ose parler de mon « amour à M. Valti. Je viens implorer c( votre amilié. El d'ailleurs The'rèse n'est <c pas ici; c'est vous qui êtes ma mère, t( c'est de vous que dépend mon sort , ou « plutôt ma vie. Avant de me repondre, « daii^nez penser à Thérèse et à Gervais. « — Et mon enfant , Pauline , sait-elle que « vous l'aimez? — Oui , madame. — Et « Pauline vous aime-l-elle? — Oui, ma- « dame; mais elle m'a dit qu'elle ne me (( permettroit de lui reparler de mon amour i< que lorsque j'aurois eu le consentement a de son père. — Tranquillisez-vous, mon (f enfant, j'espère que vous serez content, u — Il me remercia avec une effusion de ce cœur bien difficile à décrire , me baisa (( la main , et se retira transporté de joie, « et en me disant qu'il donneroit mil'e '( fois sa vie pour moi.
« J'en parlai à d'Ellival et à Valli , et « j'écrivis à Thérèse. Je viens de recevoir
ET ALPHCNSINE DE FLOREXTIXO. :i(j
(( la réponse de celle bonne mère. Elle » est enchanlée , ainsi q'ie Gervais , da (( mariage de son fils avec Pauline. Elle uc K désire plus que d'embrasser ses quatre « enfans. J'ai communiqué sa lettre à « d'Elli\ al , cl tous les deux nous sommes « ailes la porter à VaUi. Il nous a te'moi- (i gné la plus vive reconnoissancc , est n allé chercher sa fille, et m'a priée de (( mettre la main de Pauline dans celle de (( Germain. La belle Pauline, en rougis- (( sanl beaucoup , a sauté au cou de son « père; elle vouloit se jcler à nos genoux; u nous l'avons serrée dans nos bras, et H nous lui avons présenté Germain qui (( l'a embrassée, et paroissoit au comble « du bonheur.
(f 11 a été convenu que Germain épou- « seroil Pauline le môme jour où Charu lotte seroit unie avec Michel ; que « Germain ne quilteroit jamais Charles; f( que Pauline seroit toujours avec nous , « et nous nous sommes empressés, d'EI-
« lival et moi, d'aller informer nos enfaus « d'un nouvel arrangement qui devoit <( leur causer presque autant de salisfacu liou qu'aux enfans de Thérèse et à ceux « de Yalli. »
AUTRE LETTRE
De la même à la même.
« Nous venons de voir arriver à Rome >( le baron Adolphe de Lisberg. C'est un (( des plus anciens amis de mon mari, qui « a toujours eu pour lui beaucoup d'eslime (.( et un tendre allachement. Il a une trèsu grande affection pour mes eufans qui « déjà l'aiment beaucoup ; il ne veut plus « se séparer de nous , et nous en sommes u ravis.
(( Vous allez me gronder , ma chère « cousine , et trouver que je prévois les <( malheurs de bien loin ; mais il faut bien « cependant que je fasse part à mou exi( cellenle amie de tout ce qui peut ré- K pandre quelque nuage sur le bonheur i< dont je jouis. Adélaïde, celle enfant « si digne de toute ma tendresse , com- « mence à perdre de sa gaité; elle devien-t
u pensive ; elle me parle souvent du con- <( lentement de Charlolle et de celui de u Pauline, dans Tljeureuse attente où elles (f sont de leurs prochains mariages ; son <( âme est si sensible ; elle commence , je « le crains , à éprouver, sans s'en douter, <( le besoin d'aimer. Je suis et je serai lou- * i< jours sa confidente. Je suis sûre que ce u qu'elle ressent n'est encore qu'un sen- (( liment vague cl sans objet : son coeur « n'a encore distingué personne ; mais (( puisse-t-elle ne faire qu'un choix digne <( d'elle! Je la connois ; une erreur à ce " sujet pourroil la rendre bien malheu- « reuse. Et combien seroit à plaindre la 4< mère de celle bonne Adélaïde! J'en ai « parlé à son père; il l'aime autant que « moi ; mais il a plus de raison. Il ne m'a « pas paru partager mon inquiétude. Le (( caractère de ma fille , ses vertus , son « discernement , son atlachement pour « nous, ne lui permettent à cet égard «( aucune crainte. Qu'il me larde , ma
ET ALPHONSINE DE FLOKEiyTlNO. 53
f. chère cousine , que ce temps d'épreuve ff soit paFsé ! Il sera Lien long pour le (( cœur d'une mère. Les assiduités du f( comte Rodolphe me déplaisent; je ne « crois pas cependant que ma fille ail ence core la plus légère inclination pour lui. « Ma chère Adélaïde, puisse-tu être aussi u heureuse que tu le mérites ! Vous voyez, (( ma chère cousine , combien je compte « sur votre amitié. »
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