‹ Charles d'Ellival et Alphonsine de Florentino (volume 3)Chapitre 7 sur 9 · CHAPITRE XXT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXT

\jHAKLES et Adélaïde s'éloienl empressés de se confier ce que leur avoienl dit leur père el leur mère au sujet des jumeaux. lis cljerchoient mutuellement à se consoler , à soutenir leur espérance. Que n'allendoient-ils pas de la bonté de leurs parens, eldu résultat des recherches qu'on leur avoit promises ! Cependant les jours s'écouloienl. Ils savoient que leurs parens étoient allés à Santaigélo, que Dulac et le baron de Lisberg les avoieiit accompagnés; on n'avoit pas voulu qu'ils fussent du voyage ; ils ne douloient pas qu'on n'eût revu les jumeaux , qu'on ne les eût interrogés; on avoit paru, au retour^ avoir été très-ému , cl ils u'eulendoicnt

ET ALPIIONSINE DE FLOnEKTmO. I I ï

parler de rien. On ne leur faisoit aucune communication ; on ne leur oloit pas l'espérance qu'on leur avoit laissée; mais on ne leur disoit rien qui pût l'augmenter. On ne pronouçoit plus le nom de Jean , ni celui de Marguerite ; il sembloil même qu'on évitât tout ce qui pouvoit eu rappeler le souvenir. Cette précaution , cette réserve , ce silence donnoienl à Charles et à Adélaïde une bien grande inquiétude, et, quelque confiance qu'ils dussent avoir dans la tendresse de leurs parens , ils n'osoienl leur parler de leurs peines; cette tendresse même leur faisoit craindre que de nouvelles recherches n'eussent produit des découvertes bien peu conformes à leurs vœux.

Le comte et la comtesse d'Ellival les menèrent chez la princesse. A peine furent-ils auprès d'elle , que madame de Santangélo dit à la comtesse Caroline et à madame d' Amance, qui avoit acconqiagné sa fille , qu'elle alloil leur présenter deux

de SCS parens, un jeune homme el sa sœur^^ qui avoienl perdu leur père et leur mère , el qu'elle avoit vivement désiré d'avoir auprès d'elle. — « Mesdames, je vous deu mande vos bontés pour eux , ils feront c( tout pour les mériter; ce sont deux ju- (f meaux qui se ressemblent beaucoup. « — A ces mots de deux jumeaux, Charles et .Adélaïde furent étonnés; mais leur surprise fut bien plus grande encore, lorsqu'on annonça le baron Gustave el la baronne Victorine de Sanlangélo, el qu'ils virent entrer Jean et Marguerite , sous des habits bien difiérens de ceux qu'ils leur avoienl Aus dans les jardins du château de la princesse. Les quatre jeunes gens rougirent, et éprouvèrent un embarras extrême. Cependant l'accueil que fit la famille d'EHival à Victorine et à son frère, les rassura tous les quatre ; et , au milieu de la grande incertitude dans laquelle on les laissa, ils éprouvoieut une joie secrète qu'ils avoient i)iea de la peine à couleuir, et qui n'em-

ET ALPIIONSINE DE FLORENTINO. Il5

bellissoit pas peu leurs traits et leur physionomie. Ils s'entretinrent, sous les yeux de leurs protecteurs , avec bien de la reserve, mais avec un contentement d'autant plus vif, que rien ne paroissoit les empêcher d'espérer qu'ils pourroient se revoir souvent. Combien ils se félicitèrent intérieurement des heureuses circonstances qui avoient lié la famille d'EIlival à l'excellente princesse ! Charles s'assit à côté du jeune baron , et Adélaïde à côté d'AIphonsine. Mais ces Jeunes amans ii'avoient même pas besoin de se regarder pour s'entendre. On fit sentir bien aisément à Charles et à Adélaïde comliien leur discrétion éloit nécessaire à la sûreté des jumeaux, et combien il imporloil à cette même sûreté que tout le monde ignorât qu'ils avoient été élevés dans une forêt , qu'ils avoient porté le nom de Jean et de Marguerite , qu'ils avoient reçu des leçons d'un ermite , et qu'on les avoit vus dans le château de Sanlangélo. Quelle

I l4 CHARLES d'eLLIVAL

reserve ne promirent pas à ce sujet Charles et Adélaïde! Et, après Téducalion qu'ils avoient reçue , rien dans le monde n'auroit pu les faire manquer à une parole donnée.

ET ÀLPHONSINE DE FLORENTINO. 1 l5

LETTRE

De Léopoldine à mademoiselle

(( Ma chère amie , lu as loujours é\é la <( confidente de mes pensées les plus se- (( crèles. J'ai besoin plus que Jamais de « te les communiquer. Je crains que les c( conseils , les encouragemens , ou tes « consolations , ne me soient bientôt très- <( nécessaires. Je t'ai déjà parlé plusieurs « fois du comte Charles d'EUiTal. Tu l'as (( YU , et lu n'a pas été étonnée de l'amour <( qu'il m'a inspiré. Tu sais le grand et « diflicile projet que j'ai formé de me <( faire aimer de lui , et de l'amener à <( m'offrir sa main. Je ne négligerai rien (( pour y parvenir ; et plus j'éprouverai « de ditliciillés , et plus je réunirai d ef- (( forts. Ma tendresse , mon intérêt , mon « amour - propre , tout m'y porte avec

Il6 CHARLES d'elLIVAL

a force. Tu connois mon caraclcre et les « -vaines tentatives que j'ai faites dans « plusieurs circonstances pour en vaincre (( la violence. Malheur à la rivale qui blesi{ seroit mon orgueil et l'cmporlcroit sur a moi! Charles va très-peu chez ma mère, i< malgré notre parente. Mamèreme cou- « duit très - rarement chez la comtesse « d'EUival, et, avec quelque politesse que i< nous soyons reçus par la comtesse Ca- « roline , sa mère et son mari, il y a dans « leurs manières à notre e'gard, une sorte u de retenue qui ne peut qu'engager ma « mère à diminuer plutôt qu'à augmenter « le nombre de ses visiies. J'ai donc eu (( jusqu'ici très-peu d'occasions de voir (( le comte Charles , qui d'ailleurs sort « très-souvent de chez sa mère aux heures (( on elle reçoit. Mais voici le temps des « plaisiis cl des réunions extraordinaires. « Nous sommes incitées, ma mère et « moi , à un concert qui doit être Irès- « brillant , et où le comte Charles doit s<î

<c trouver. J'y chanterai , et j'espère n'être « pas moins applaudie qu'à l'ordinaire.

« Nous verrons l'impression que je pro- « duirai sur le jeune philosophe. Je t'é- (.( crirai dès le lendemain. »

T. Î.3 CHARLES d'eLLIVAL

AUTRE LETTRE

De la même ci la même.

<( Le concert que je t'avois annoncé a avoil réuni une nombreuse assemblée.

« Le comte Charles y a accompagné ses a parens. Il est venu à moi a^ec sa po- « litesse ordinaire, mais ma bientôt quit- « lée pour aller saluer plusieurs dames « de sa connoissance. Jai chaulé deux K grands airs. Le premier renfermoit les c( passages les plus difficiles; j'ai lâché de (( développer toutes les resources de ma u voix , et de montrer que j'élois élève (( des plus grands maîtres; j'ai été ap- (( plaudie à plusieurs reprises, et le comte « Charles s'est réuni au grand nombre « d'amateurs qui se sont empressés de (( venir me faire leurs cômplimens. II « n'a pas tenu à moi que Charles n'ait vu

ET ALPIIONSINE DE FLORENTINO. 1 IQ

« combien je préférois son suffrage à ceux (( de tous les autres jeunes gens qui ni'en- « vironnoient. 11 a joué un concerto de « violon ; il l'a exécuté avec une perfec- « lion qui a ra^ i tous les auditeurs ; les da- « mes surtout paroissoienl enchantées; jai « cru qu'il faisoit une attention particu- (( lièreà la manière dont je l'ai félicité. Il « m'a beaucoup remerciée , en me parce lant de ce qu'il a appelé mon grand ta* (( lent. C'est après son concerto que j'ai « chanté mou second air. C'étoil la plainte <{ d'une amante abandonnée. Avec quelle « expression n'ai-je pas cherché à l'exé- (( cuterl Je n'ai pas été mécontente de moi- « même. J'élois profondément émue; j'a- {( vois donné à ma voix l'accent le plus « touchant ; j'ai vu couler des larmes ; on « a voulu que je recommençasse ce mor- « ceau pathétique que j'avois fait valoir « de mon mieux ; cette seconde fois je « me suis surpassée ; je me suis aban- « donnée au sentiment qui m'ealraîaoit;

I20- CHARLES D ELLIVAL

df j'ai pleuré moi-même , el Cliarles , ccc( danl à l'enthousiasme général , esl venu i( me parler de sou adiniralion , du Ion le (( plus pénétré. Tu vois, ma chère amie, (( que je ne pouvois pas espérer un plus (( heureux succès. >i

AUTRE LETTRE

De la même à la même»

« Avant-hier j'ai accompagné ma mère {< au spectacle. Nous étions seules dans « notre loge. Le comte Charles est venu « nous y joindre , et ne nous a quittées « qu'après nous avoir conduites jusqu'à « notre voiture. La pièce qui étoit très- (( intéressante , l'a beaucoup occupé. Il (( nous exprimoit, dans les entre-actes, ce (( que la pièce et les acteurs venoient de « lui faire éprouver, avec une sensibilité, « une éloquence, un goût qui charmoient (( ma mère. Attentive à tout ce qui paroisu soit le toucher le plus pendant la repré- « sentation , je m'empressois, lorsque la « loilû étoit baissée, de prévenir les obser- « vations qu'il alloit nous faire , de louer « ce qu'il allolt louer, de montrer com-« « bien j'étois affectée de ce qui l'avoil I9 Tome H. 6

« plus ému. Je suis parvenue à cacher « assez bien cet empressement. Je parlois u peu, mais toujours dans le sens que je (( prévoyois qu'il alloit suivre. J'espère que « même, sans s'en douter, il aura été assez (( content de Léopoldine. Il paroissoit u quelquefois étonné de mes réflexions , <i et surtout des marques de sensibilité u que j'avois l'air de laisser échapper (( comme malgré moi. Au reste , il a été K très-aimable; et lorsque ma mère et (( moi, nous avons été seules, elle ne ces- K soit de m'en parler ; j'écoulois ma mère (f avec bien du plaisir ; mais il faut cepen- « dant que je veille sur ma tête. J'en ai t( besoin pour le succès de mon projet. »

ET ALl'IIONSlNE DE FI-OriEr^TirsO. 123

AUTRE LETTRE

De la même à la même.

w Nous sommes allées , ma mère et « raiol, à un grand bal. Mon frère nous « y a accompagnées. L'espoir que j'avois « d'y voir le comle Charles n'a pas élë « irompé. J'ai beaucoup dansé. J'élois {( entourée d'adorateurs très -empressés.

<^ Charles est venu me prendre. 11 m'a lé- « moigné beaucoup d'égards; mais quelle « funeste découverte j'ai faite! Sa mère « étoit venue avec la princesse de Santan- • gélo,à qui on dit qu'elle est Irès-attachée. (( La princesse avoit avec elle deux parens u de son nom, un frère et une sœur qu'elle « aime comme ses enfans. La sœur, que <( l'on nommeViclorine, paroit avoir beau- « coup plu à Charles. U ne s'en est prèsu que jamais éloigné , a dansé plus d'une « fois avec elle, et même , en dansant avec

(( moi , il ne cessoit de chercher des yeux <( Vicloriue. En vain lui parlois-je avec (f raffeclion d'une cousine ; en vain cher- (f chois-jc à captiver son allenlion : il me u re'pondoit de la manière la plus propre (( à satisfaire n^ion amour-propre ; mais « des distractions involontaires le moa- « troient tout occupé de mademoiselle (c de Sanlangélo; et, quoiqu'il dansât à « merveille, on voyoil; bien que ce n'étoit « pas à la danse qu'il pensoit.

« Elle ne danse pas mal celte Victorine, u auprès de laquelle il paroissoit si con- <^ tenl. Mais ton amiealoujoursété admi- (( réecomme une des premières danseuses c( de Rome, el s'il m'a parlé de ma supé- (c riorité dans ce genre , avec beaucoup <i d'éloges, il m'en entrelenoilbienfroide- « ment. Je saurai ce que c'est que celte (( Victorine, et , si je dois redouter l'etrel (( de ses charmes , qu'elle tremble. Ils (c sauront l'un et l'aulre qu'on n'offense ce pas impunément Léopoldine. ^^

ET ALPHONSINlî t>E FLORÉNTINO. 12!^

AUTRE LETTRE

iDe la même à la même.

« Ma mère el taon père ont donne un « grand dîner à la campagne. La famille « dîElHval y avoil ëtc invile'e. Nous nous « sommes beaucoup promenés. Charles , « qui n'a voit pas sa Victorine, m'a donné u le bras. Il exprimoil avec bien du char- « me, loules les sensations que lui faîr( soient éprouver les paysages roraanli- « ques que nous parcourions. 11 a montré (( tant de connoissances , un si grand « amour de la belle nature , une âme si (f sensible, des affections si profondes, « que j'ai été entraînée malgré mes réso- « lulions. En vain me tenois-je sur mes «gardes, et voulois-je conserver mon « sang-froid, pour parvenir plus aisément « au but que je m'étois proposé : j'ai été

Ï26 CHARLES DELLIVAL

(( séduile, émue, allendrie. J'ai partagé (( tous ses seulimens ; une douce laua gueur s'est emparée de moi ; j'ai presii que éprouvé celte mélancolie si vantée « et que je counoissois si peu ; et j'ai joué i< avec tant de naturel le rôle que j'avois (( médité , que, par un effet que je n'au- « rois pas osé espérer, l'émotion si vive « qu'il me faisoit ressentir , a réag^i sur <( lui. 11 a paru très-touché de ce que je « lui disoisdu bonheur de goûter en paix-, « et avec un objet aussi aimé qu'estimé, {< les jouissances si pures que donne la <( nature champêtre, l'oubli d'un mondje u trompeur , le charme de la bienfai- (( sance et celui de l'amitié. J'ai cru , u d'abord, apercevoir un peu de surprise u dans ses regards; niais j'y ai bientôt <' vu de raltcndrissemenl; sa \oix est dc- « venue d'une douceur céleste ; son cœur « palpitoit; une douce rêverie s'est empa- « rée de lui ; un nouveau sentiment pa- « roissoit naître dans son âme ; il m'a

ce même semblé sentir son bras qui preste soit le mien; la rougeur qui a coloré (( mon visage n'a pas dû me nuire ; et « lorsque la compagnie s'est malheureu- (( sèment approchée de nous , je crois « que je n'avois plus riea à craindre de « Victoriae. ;>

AUTRE LETTRE

De la mémp à la même.

« Le hazard et mon allenlion constante a à profiler de toutes les circonstances la- « vorables âmes vues,m'avoient, je crois, (( assez bien servie. Je connois, mainteu nant , les véritables moyens d'arriver « au cœur de Charles. Dès le lendemain (( de notre promenade sentimentale, je « me suis plainte de ma santé; je n'ai mis « personne dans ma confidence; je n'ai (( pas même prévenu ma mère de mon « but, pour y atteindre plus sûrement.

<(. Tu vois, ma chère amie, combien je » compte sur toi; je ne puis pas douter « de ta discrétion , et tu brûleras toutes « mes lettres. J'ai afïeclé un air de lani( gueur; j'ai paru trisle , rêveuse, in- « quiète; je n'ai rien négligé pour qu'on

ET ALPIIONSINE DE FLOUÏÏNTINO. ÏSQ

« crût que je chercliois à cacher une peine (( secrète; on m'a témoigné des alarmes, (( on m'a questionnée; je n'ai réponda « qu'à demi, et d'une manière très-vague* « La famille d'Ellival est venue rendre « visite à ma mère; j'élois dans le saion « sur une chaise longue; ma mère a heau- (( coup parlé de ma soufiVance, et a fait (( agréer mes excuses ; on s'est appro- « ché de moi , on m'a témoigné beauté coup d'intérêt; Charles s'est assis auprès « de ma chaise longue; et, pendant qu'une « con\ersalion générale s'est établie , j'^t « trouvé le moyen de lui en faire comte mencer une plus particulière avec moi. <i Ma pâleur a paru le toucher; il m'a (( demandé, d'uu ton de voix très-doux, (( ce que j'avois; j'ai rougi, j'ai baissé les (( yeux , j'ai soupiré et j'ai gardé le silence^ « il a renouvelé sa demande ; je l'ai remer- « cié, j'ai souri mélancoliquemetit , et (( n'ai rien ajouté; il a insisté encore; j'ai « paru hésiter. —Vous seriez , lui ai-je dit

IJO CHARLES D ELLIVAL.

« ensuile, la dernière personne à qui je « confîerois ce que j'éprouve. — II a eu <( l'air étonné, s'est plaint d'une excep- « lion aussi défavorable pour lui. — Mon ,(( cousin , ai-je répondu , si vous devi- « niez ce que je ressens, j'en serois vivece ment affligée; si je vous le faisois con- « noîlre, je serois bien plus affligée en- M core. — Il a été troublé ; je 1 ai regardé « de l'air le plus affectueux; et je nie suis (( détournée bien vite pour essuyer les « larmes qui dévoient paroilre couler bien f( malgré moi.

« Le comle et la comtesse d'Ellival se « sont rapprochés de nous , bientôt après (( sont sT)rlis avec Charles, sa sœur et <( madame d'Amance.

« Charles, en prenant congé , avoit l'air « embarrassé, préoccupé, ému; je crois <( qu'il étoit fâché de me quitter si vite , et «qu'il auroil désiré vivement une expliu cation.

« Je ne suis cependant pas tranquille.

<( ma chère amie; Charles voit presque « tous les jours cette Victoriae qu'on « vante tant ; cette rivale m'inquiète , <( m'effraye; mais, malheur à elle, si « mes alarmes augmentent! je recevrai c( la main de Charles, ou l'oQ counoilra (( Léopoldiae. »

1^2 CHARLES d'eLLIYAI

AUTJIE LETTRE

De la même à la même.

a Ce que j'ai appris des assiduités de « Charles auprès de Vicloriae, n'a cessé « de me tourmenter; elle payera cher ce « quelle m'a fait souflVir. Charles est venu «. savoir de mes nouvelles; ma mère ëloil «sortie; il s'est trouvé îèle-à-lête avec « moi. J'écrivois sur ma chaise longue, « lorsqu'il est entré dans le salon. Une « pièce de théâtre éloit ouverte devant {< moi. Il m'a demandé ce que je faisois; <( je lui ai dit que je copiois un rùle que « je devois jouer sur le petit théâtre de u ma mère, et que j'étois déjà très-fatii( guée de mon travail. 11 m'a oflbrt de » m'aider; j'ai accepté, et je lui ai donné i( à copier une portion du rôle qui cornac prenoil une lettre des plus tendres ;,

tT ALPIïONSlNE DE FLORENTINO. l5j

« adressée à l'héroïne delà pièce. J'ai ren- <( fermé dans mon écriloire celte lellrc « écrite de sa main, et je lui ai proposé « de lire la pièce avec moi. Lorsque nous )> sommes arrivés à la scène de la décla- « ration, il m'a semblé que le son de sa « voix s'alléroit, que son teint s'animoil , (( qu'il me regardoit avec une expression « plus vive; j'ai cru que le moment étoit « venu d'achever sa défaite; j'ai lu ou « plutôt j'ai fait ma déclaration avec l'accu cent de la sensibilité la plus profonde, ce et, comme m'apercevanl tout d'une oup i( que je venois de trahir mon secret j « j'ai laissé tomber mon livre, et, cachant « mon visage avec mes mains, j'ai fondu « en larmes.

«11 a pris ma main, l'a serrée, l'a portée « à ses lèvres; je triomphois; mais comi< bien je m'abusois , ma chère amie! 11 « m'a témoigné, par quelques mots en- « Irecoupés, toute l'affection d'un parent; « mais c'éloil de l'intérêt, et non pas de

i54 CHARLES d'ellival

M la tendresse; c'éloit du respect , et non « pas de l'abandon ; c'eloit de la pilié , et « non pas de l'amour. 11 ëloit embarrassé , (( il me plajgnoil intérieurement, il souf- <( froit ; mais son cœurrestoit libre. Au- (( cun de ses mouvemens ne m'a échappé. « II a fait semblant de se méprendre sur u la cause de ce que j'éprouvois ; il a tout « rapporté à ma mauvaise santé ; et lors- « que mon orgueil blessé m'a ramenée à « un calme apparent, il m'a traitée comme i< une soeur chérie dont il désiroil vive- « ment le rétablissement ; mais rien ne f( dévoiloit l'amant, mais rien ne s'adresu soit à l'amante.

«. Il a pris congé. Son départ m'éloit « nécessaire. J'élois furieuse, et je ne poui< vois plus me contenir. Peut-être dans (( ce moment , me suis-je dit, va-t-il aux « pieds de Victorine révéler ma honte, (( et se faire un mérite de ses mépris. Léo- « poldine outragée; non , rien ne pourra « les dérober à ma vengeance. Ou Charles

H me donnera la main , ou Viclorine (( éprouvera les terribles effcls d'une haine « implacable; elle connoîlra les fureurs (( de l'amour.

« Les traits dont j'ai voulu me servir (( contre Charles, sont retombés sur moi ; (( ils m'ont profondément blessée. Ce ne •( sont plus un goût léger, un caprice, un <( amour-propre exalté, une ambition for- « lement excitée , qui me font désirer de « ^ oir Charles me rendre les armes. Le (( dépit a allumé dans mon âme tous les « feux de l'amour. Si ma rivale l'em- « porte, elle est perdue. »

1 36 CHARLES d'elLÏTAL

LETTRE

Lettre du comte Rodolphe d'Kllival à Léopoldine sa sœur.

H Tous mes efforts ont été vaius, ms (( chère sœur : Adélaïde est très -belle c( et très-aimable; sa fortune sera d'ail- K leurs très-considérable; j'ai suivi tes « conseils, je n'ai rien négligé pour cherce cher à lui plaire. Elle m'a fort bien traité, (( pendant tout le temps où elle n'a vu , (( dans mon empressement aijpres d'elle, « que l'expression de l'amilit; d'un parent ; {(. mais, dès que j'ai voulu y joindre la dé- M claralion d'un sentiment plus tendre, (( elle m'a répondu en .«^i peiî de mois, et f( avec tantde froideur, quejen'ai dû con-» f( server aucune^spérance de succès.

« Depuis ce inonienl , elle n évité avec « le plus i'rand soia du se trouver seula

ET ALI'IIONSINE DE FLORËNTINO. T i/

« avec moi; et , ce qui console un pea « mon amour-propre , c'est que l'on dit « qu'elle a déjà fait un choix. On prétend « que le jeune baron de Santangélo est K celui qu'elle préfère , et que le comte et « la comtesse Caroline d'Ellival voient « sans peine les assiduités du baron. J'ai « donc renoncé aux démarches que lu « m'avois engagé à entreprendre. J'en (( suis fâché pour tes projets; je les aurois « favorisés de mon mieux , si j'avois pu u avoir quelques succès auprès d'Adélaïde» u Mais je ne serai jamais assez amoureux « pour faire changer 1 inclination dune {( personne du caractère de ma cousine. « Puisse-tu être plus heureuse que moi , f( et ne pas rencontrer, comme ton frère , (( un cœur déjà asservi ! Je l'écris de la « campagne où je suis venu chasser pen- « dant quelques jours, et oublier, au mi- (( lieu des forêts , les charmes de la belle «Adélaïde. Je t'en demande pardon; « mais je suis bien plus coulent à la tête

l58 CHAULES d'eLLIVAL

» de mes chasseurs , qu'occupé , dans un « salon j à tâcher d'exprimer une feinle « tendresse à une femme qui ne daigne- « roitpasm'écouler. Tu sais que je n'aime « que les conquêtes faciles, w

AUTRE LETTRE

Du même à la même.

(( Ma chère sœur , tu vas être bien éton- « ûëe. Je crois que je suis vërilablement « amoureux. La princesse de Sautangélo « est venue , avec le baron Gustave el la « jeune baronne qu'elle traite comme ses i( enfans, passer quelques jours chez ma- K dame... , son amie, dont le château est « très-voisin du nôtre. Tu sais que je suis (( fort lié avec le fils de celle dame. Le (( hazard a fait que je suis allé hier au soir (( lui faire une visite , ainsi qu'à sa mère. « On éloit dans le jardin. J'ai vu madcu moiselle de Sanlangélo, et j'ai éprouvé u une émotion qui m'éloit encore in- (( connue. Elle est aussi belle qu'Adélaïde, « et chacun de ses regards, chacun de ses « gestes, chacune de ses paroles, ont porté

i40 CHARLES d'elLIVAL

« dans mon âme un trouble exlraordi- (( naire. Je n'ai pu lui parler qu'un rao- « ment; mais elle m'a repondu a'\ec une « grâce, une naïveté et une politesse qui K m'ont enchanté. On m'a invité à dîner (( pour aujourd'hui. Je vais partir; je se- <«• rois trop fâché de ne pas arriver à l'heure « où je puis espérer devoir mademoiselle « de Santangélo. Je l'écrirai plus au long <!>. demain malin.

ET ALPHONSINE DE FLORENTINO. ï/^l

AUTRE LETTRE

Du même à la imme.

«Ton frère n'est pasheureux, ma chère a sœur. A peine ai-je été arrivé chez ma-

« dame , que mademoiselle de SaïU-

u angélo esl venue dans le salon, où Ton « ëloit déjà réuni. Je me suis approche u d'elle. Elle a été Irès-gaie et très-polie « avec moi. On est allé à la promenade. « J'ai voulu proGler d'un moment où je « me suis trouvé auprès d'elle , et un peu « loin du reste de la compagnie, pour « lui faire connoîlre le pouvoir que sa « beauté avoil exercé sur moi , dès le preu mier moment où je lai vue. Combien H j'ai été puni de mon étourderie ! Elle « m'a regardé à l'instant, d'un air si étonné K et si calme, que j'en ai été confondu. (( Je ne comprends pas ce qu'est devenue

1^2 CHARLES DELLIVAL

<( tout d'un coup celle hardiesse que j'ai a eue auprès de laul de femmes, cl qui (( ne m'a pas loujours Irès-mal jeussi. Je f( suis resté plein d'embarras et de confuse sion ; elle a rejoint la princesse sans me « dire un seul mol, et, jusques à mon (( dépari , je n'ai pas eu un seul moment (( le courage de me rapprocher d elle. « Heureusement mes afl'eclions ne sont « pas aussi profondes, ni par conséquent (f aussi durables qu'elles sont vives. Je ne « sais pas ce qu'auroil pu devenir mou <{ inclinalion pour Victorine; mais m'en c( voilà, je crois, délivré. Aucune chaîne « ne peut convenir à ton frère; c'est le a plaisir seul qu'il doit chercher. Je re- « nonce à Victorine, comme à Adélaïde.

(f Je ne veux plus m'exposer à de nou- « veaux dangers. TMa mère avoit paru (( désirer que je Osse ma cour à ton amie « Conslauce de Salini. Elle est très-jolie, « et je ne l'ai jamais vue quavec un Irès- « grand plaisir. Peut-être même seroil-

ET ALPIIONSINE DE FLORENTINO. I^'ij

« elle moins dinicile que V ictoiine et « qu'Adélaïde. Il m'a semble quelquefois (( que je pourrois espérer de lui plaire ; « mais je ne veux aucun allachement sé- « rieux. Mon indépendance me devient « chaque jour plus chère , el sa conserva- « lion sera dorénavant l'objet de tous mes « vœux. »

ï44 CHARLES d'elLIVAL

LETTRE

De Saint-Marc, valet-de- chambre du comle Rodolphe , à son maître.

Monsieur le comte,

« J'exëculerai fidèlemeiil vos ordres.

« Celle jeune personne si jolie , que vous « m'avez montrée , et à laquelle M. le « comte veut tant de bien, se nomme « Pauline. Elle est fille d'un riche culli- « valeur nomme Valli. L'Iiahilalion de « son père n'est pas loin de Pvome. Je vais ik lâcher de la voir, de lui parler, et de f( l'engager à accepter les bienfaits de « M. le comte, n

AUTRE LETTRE

Du même au même.

u J'ai rencontré la belle Pauline seule, « dans une prairie voisine de l'habitatioa « de son père. Je lui ai parlé de vous, « de riionimage que vous rendiez à sa « beaulé , du vif désir que vous aviez de « lui prouver voire admiration et votre rt attachement, du projet que vous aviez (( formé de la faire jouir du sort le plus (( heureux , de partager avec elle votre « immense fortune. Je lui ai vanté \os (( bonnes qualités, je lui ai dit qu'elle a auroitpour adorateur le plus bel homme « des environs de Rome ; je n'ai rien né- (( gligé pour la séduire ; j'ai fait briller (( l'or à ses yeux ; je lui ai oilerl un de vos « diaraans. Eile a été long-temps sans me (( comprendre , ce qui m'a donné la faci- Tonie ir. 7

(( Irlc (le lui dire loul ce que je desirois « qu'elle sût. Mais à peine a-t-elle enif trevu le but de ma de'marche , que , (( rouge de colère , ne parlant de M. le « comte qu'avec indignation , et me Irai- « tant avec un grand mépris, elle s'est a empressée de me quitter , et , sans se (( retourner, s'est enfuie en courant vers (( la maison de son père. J'essaierai , si Je « le puis , une nouvelle tentative ; mais « je crains bien que tous mes efforts ne H soient vains , et même je n'espère pas « de pouvoir lui parler une seconde fois, v

ET ALI^UONSINE DE FLORENTINO. l.j'/

AUTRE LETTRE Du même au même.

Monsieur le comte , '

« Je suis allé bien des fois auprès de la « maison de Valu ; j'ai attendu longtemps « sur les diffërens chemins qui y aboutisu sent. Je n'ai jamais pu voir Pauline; et, « d'après ce que j'ai appris de son carac- « tère , je ne dois pas espérer d'être plus « heureux. D'ailleurs elle aime un beau « jeune homme qu'elle est sur le point '< d'épouser, w

l48* CHARLES d'eLLIVAL

AUTRE LETTRE

Du même au même.

^ (( Je vous obéirai , M. le comte ; mais « l'entreprise est périlleuse , et peut-être « serai - je long - temps sans pouvoir la (( tenter. N'importe , je ferai tout pour ({ mériter la continuation de la protection « de M. le comte. J'ai parlé aux deux « hommes qu'il m'a toujours été si facile « de gagner avec de l'argent. Ils sont de (( bonne volonté ; je compte sur leur zèle (f et sur leur discrétion, »

ET ALPUONSINE DE FLOUENTINO. l49

AUTRE LETTRE

Du même au même.

K L'entreprise a bien mal réussi. J'écris <( à M. le comte , de Civita-Vechia , où je « me suis réfugié avec les deux hommes « dévoués à la volonté de M. le comte. « Je viens de les payer, et chacun de nous « va se rendre h Rome, seul, déguisé, « et par des chemins détournés. Ils ont w fait leur devoir. J'ose assurer M. lé (( comte que j'ai fait le mien ; mais il a (( fallu céder à une force supérieure. Voici (( le résultat fidèle de ce qui s'est passé.

« J'élois parvenu à découvrir qu'il y a «trois jours, Pauline devoit aller seule « chez une malade de ses voisines , et « qu'elle n'en reviendroit qu'à l'entrée de <c la nuit. 11 n'y a pas loin de la maison de « celle femme chez Valli ; mais le chemin

lOO CHARLES D ELLIYAL

(( passe dans un petit enfoncement en- « touré d'arbres , et où plusieurs sentiers <( se croisent. C'est là que nous avions <( décidé de nous mettre en embuscade , {( avant la fin du jour. Nous nousy som- (( mes rendus séparément et de divers f( cùtés. Nous avons caché nos chevaux « derrière des buissons , et nous nous « sommes cachés nous-mêmes. Le soleil (( éloit couché depuis quelque momens , « lorsque j'ai entendu marcher vers nous; \( c'étoit Pauline : elle s'avançoit assez vîle. «. Je l ai laissée passer , et à l'instant je l'ai « saisie par derrière. Elle a jeté un grand « en; mais mes deux compagnons ont f( paru; ils sont très-forts; je tenois les </i bras de Pauline; ils sont parvenus aisé- (( ment à nouer autour de sa bouche un « mouchoir qui l'empêchoit de se faire (( entendre* à lier ses mains, et à l'attacher, <; malgré toute sa résistance, sur le devant i( de mon cheval. Nous n'avons vu per- « sonne autour de nous , et nous nous

ET Ar.l'îlONSîIVF, DE FLOKENTINO. l5r

t( sommes empresses de gagner, au grand « galop, un bois voisin , dans lequel nous (( avons résolu d'allendre que la nuit fût « devenue plus obscure. Nous allions en « conséquence nous enfoncer dans le plus (( épais de la forêt, nous félicitant de l'heu- « reux succès de notre entreprise, et ta- (( chant de calmer le désespoir de Pauline, (( qui ne ccssoit de protérer de sourds « gémissemens, lorsque, par un de ces « hasards qui déconcertent les projets ea « apparence les mieux combinés , qualrcî « hommes , qui traversoient le bois , se « sont montrés très- près de nous. J'ai « frémi , en reconnoissant parmi eux « Valli , qui , s'écriant, nia fille , a saisi (( avec la rapidité de l'éclair la bride de (( mon cheval , a levé sur ma lèle le lourd u bâton qu'il avoit à la main , et dont je « n'ai pu éviter le coup qu'en me jelant « par terre, a délié sa (îJle , l'a remise « dans les bras d'un grand jeune homme « qu'il a nommé Gennain, et dont la

l!j2 CHARLES D ELLIVAL

(( colère ëloit dans ce moment la fureur <{ d'un lion irrité , et a couru sur moi <i pour me faire ressentir les plus lert< ribles effets de sa veiiî/eance. Heu- « reusement mes deux compagnons, ar- « mes de leurs pistolets, sont parvenus à <'( me dégager. Je suis remonté sur mon a cheval -, mais ne pouvant pas espérer « d'enlever de nouveau Pauline, et craic( guant que si, en prolongeant une lutte (f inégale , nous étions pris par Valti , « Germain et leurs deux amis, dont une <( sorte de rage triploit les forces, M. le a comte ne fut compromis , nous nous (c sommes dérobés, par une prompte fuite, <( au terrible danger qui nous menaçoit. (( Pressant nos chevaux le plus possible , x( nous sommes sortis de la forêt ; et, nous '( détournant beaucoup ensuite, pour déu router ceux qui auroient voulu nous ff poursuivre , nous avons pris le. chemin « de Civita-Vecchia, où nous veuoi\s d'ai'ii river. »

ET ALPIIONSINE DE FLORENTIItO. l55

LETTRE

De Constance de Salini à Léopoldine d'EllU'aL

«Je suis bien heureuse, ma chère amie,n d'avoir pu résister au penchant qui m'en- (( traîaoit vers le comte Charles. Combien « j'eprouverois de tourmeiis, en apprenant « chaque jour la cour assidue qu'il fait i* <(. mademoiselle Viclorine de Santange'lo ! « Mais la raison seule ne m'auroil peul- « être pas sauvée. C'est un nouveau sen-^ (( liment qui m'a préservée de celui que, u sans le savoir, le comte Charles alloit f( m'inspirer. Tu vas peut-être croire que <f c'est ton frère que je préfère. Il est as- <k sûrement très-aimable, et quelquefois « j'aurois pu croire que je ne luidéplaisois (( pas. Mais son caractère est trop léger , « et ses atreclioas sont trop inconslanlcjgr

l54 CHARLES d'elLIVAL

(( J'aurois eu , à chaque iiislant , une nou- (( velle rivale à redouter; et, si ce qu'on dit (( de lui est fonde, combien de goûts pasce sagers et bien extraordinaires auroient (f rendue Constance mallieureuse ! C'est {( un autre objet qu'elle ps'efère en secret. « Mais quel est le sentiment que je n'au- <i. rai pas toujours besoin de confier à ton H amitié ?

(( Tu trouveras peut-être ce que je vais «f t'avouer bien extraordinaire; mais je « ne te veux rien cacher.

« Te souviens-tu de ce que je l'ai e'crif, c( il y a quelque temps, au sujet d'un « vojage que j avois fait avec ma mère , « d'une course dans une vaste forêt, d'un f( grand château ruine que nous avions « visité , d'un jeune bûcheron nommé « Jean, dont la figure, la démarche , la u manière de s'exprimer, étoienl si re- <( marquables. J'ai cru le voir la semaine a dernière dans une nombreuse réunion ; « il a été aanoncé sous le nom de baron

ET ALI'IIONSIIVE DE FLOREXTINO. lOJ

f( Gustave de Sanlaiigélo ; j'ai cru rccoa- « noîlre ses traits , sa physionomie , sa « taille; et, lorsque me trouvant auprès (v (le lui , je l'ai entendu parler, le son de ({ sa voix m'a paru le même que celui « de la voix du jeune bûcheron. J'ai bicn- (( tôt cependant rejeté une idée qui ne « pouvoit avoir aucun fondement; el^ (' d'ailleurs, en l'écoulant plus long-temps « et en l'examinant avec plus d'attention , « j'ai trouvé aisément que la ressemblance « de Jean et du baron n'étoit pas aussi <( grande qu'elle me l'avoit paru au pre- « miercoupd'œil. Lebarouestplusgrand; u son teint est plus blanc, ses traits sont « plus délicats, ses mouvcmens ont plus « de grâce, sa conversation annonce une (( instruction que Jean ne peut pas avoir, « et Ton disoit autour de lui qu'il éloit (( arrivé très-récemment du royaume de « Naples où il avoit été élevé. Mais co « sentiment que Jean avoit fait naître dans « mon âme , lorsque je l'avois rencontré

l56 CnAP.LE5 d'elLIVAL

(( au milieu des ruines de la forêt, s'est (( ranime ^ dès le premier moment où j'ai (( vu , en quelque sorte , son portrait \i- « vaut dans la personne de M. de Sanlan- « géîo. Ce charme, que la présence de (( Jean m'avoit fait éprouver, je l'ai res- - senti en voyant le baron ; l'expression « de ses regards m'a loucbée ; le son de <f sa voix , l'élégance de. ses manières c( m'ont enchantée, et je me suis abani( donnée au doux penchant qui m'cnlraî- « noil, avec d'autant moins de résistance « que tout le monde fait l'éloge du carac- « tère et des belles qualités du baron. Si « rattachement que j'avois commencé de « ressentir pour Jean , ne s'éloit pas dis- (( sipé , j'aurois été obligée de le comu battre ; toutes les convenances favori- « sent au contraire celui que j'ai pour « Gustave. Mais cependant , ma chère « amie, ne trouveras-tu pas que je suis «< imprudente? M. de Santangélo est en- « core bien jeune; mais n'auroit-il pas

ET ALPHOXSINE DE FI.ORENTINO. iSj

« déjà fait un clioix ? Me dislinguera-l-il ? (( M'aimera -t- il ? La princesse qui lui (( serl de mère consentira- t-elle à mon « union avec lui? Je serai peut-cire bien (( malheureuse. Je n'ai encore vu leharon « qu'une fois. Personne ne me la préce sente. 11 ne m'a point parle. Peut-être 4i avant peu le renconlrerai-je de nou- « veau. Ne renonçons pas trop tôt à l'es- « përance. Combien je désire d'avoir « bientôt à l'annoncer quelque chose (( d'heureux pour Ion amie ! ^)

i5H ciiAur.Es d'ëllival

AUTRE LETTRE

De la mcme à la même.

« Madame a donne un grand bal.

« J'y ai accompagne ma mère. On jouoit f( dans les pièces voisines du salon où l'on « dansoit. Ma mère a commence une (( partie. Je suis restée dans le salon de « danse. Le baron de Sanlangélo j est « venu. Il a conduit, auprès de Tcndroit « où j'ëlois, une demoiselle avec qui il « venoit de danser. Une place est restée « vide entre celte demoiselle et moi. 11 vv s'y est assis, en me faisant une profonde « révérence ; mais à peine a-t-il eu jeté « les yeux sur moi , qu'il a paru frappé ; K il a eu bien de la peine à cacter le trou- (( ble qu'il éprouvoil ; je l'ai partagé , et H je dois l'avouer qu'il s'y est mêlé une '< joie bien douce ; il sembloit vouloir et

ET ALPIIONSINE DE FLOF.ENTINO. l5c)

(( ne pas oser m'exprimer ce qu'il res- « sentoit; sa pliysionomic eloit Irès-gra- « cieuse , mais animée; une sorte d'enit< barras le rclenoit; il m'a adresse quel- « ques questions très-vagues et très-res- « pectueuses ; mais combien il m'étoit « aisé de voir que ce qu'il me disoil n'éloit « pas ce qu'il vouloit me dire î Tout me « paroissoit piouver que l'amour a enoit « de le blesser, et ton amie éloit si heu- « reuse, qu'elle n'avoit plus d'autre crainte « que celle de trop montrer son bonheur. « Une dame s'est approchée de moi , m'a « nommée , m'a demandé des nouvelles « de ma mère. Le trouble du baron s'est f( augmenté. 11 est devenu très-rouge , {< hésitoit à chaque mol qu'il vouloit me « dire ; le désordre de ses pensées étoit <( dans ses paroles. Combien j'étois con- « tente î II avoit donc commencé de m'ai- « mer, avant de connoitre ma famille et « mon rang. Il lui avoit sufli de me voir; v< un seul de mes regards avoit touché son

iGo CHARLES u'eLLITA^

« cœur. Toutes mes espérances n'etoien^ « elles pas surpassées ? Je lui ai parlé de « la princesse, du voyage qu'il venoit de « faire , du pays d'où il arrivoit. Insensi- « bîement sa conversation a été d'autant « plus agréable , qu'il vouloit paroître (( chercher à faire oublier ce qu'il n'avoit (( pas pu cacher de sa première agitation. « On auroit dit qu'il craignoil que ce qu'il " venoit d'éprouver ne m'eût déplu. Ah ! (( s'il avoil lu dans mon coeur, combien « il auroit été rassuré l Nous avons dansé <i ensemble. Jamais je n'ai dansé avec plus. a de plaisir. Mais à peine m'avoit-il rame« u née à ma place , que ma mère m'a fait u dire d'aller la joindre , parce qu'elle « alloit partir. Puisse le baron se plaire a autant que moi à rappeler celle soirée !»

ET ALPIIONSINE DE FLORENTINO. lC> i

AUTRE LETTRE

De la nicme à la même.

« Je vicus, ma chère amie, d'échapper « à UQ bien grand danger. Mais combien <( je bénis l'issue dôrévénemenlqui auroit u pu m'êlre si funeste ! Ma mère m'avoit H permis d'aller me promener à chevî^l « avec deux dames de sa connoissance.

« Nous étions à une assez petite distance de (f Rome. Le cheval qu'on m'avoit donne'^ c( et qu'on avoit, sans le vouloir, bien « mal choisijpour ton amie, s'est effi-ayé , « s'est emporté , a pris le mors aux dents, « a résisté à tous les efi'orts que j'ai tails {< pour le retenir , et alloit me jeter dans « un marais qui bordoit la roule , lors- « qu'un cavalier qui venoit à nous, suivi « de deux domestiques, s'est précipité de « dessus son cheval , a sauté avec audace

u à la bride du mieu , la arrêté , et m'a « sauvé la vie.

H Juoe de ma reconnoissance et de ma « joie, lorsque j'ai reconnu dans mou « sauveur le baron de Santangélo. On s'est « empressé autour de moi. On a cherché « à dissiper mon effroi. On y est parvenu <{ bien aisément. Ma satisfaction étoit trop « vive, pour que je pusse conserver auu cune autre impression. Coml)ien j'ai (( lâché de témoigner ma gratitude au « baron ! Ce que je disois l'auroit mal e\- « primée. Mais mon émotion , l'accent de « ma voix , mes regards , tout lui montrolt « combien j'étois heureuse de lui devoir <( la conservation de mes jours, et peul- « être plus encore que ma vie. Il a voulu « que je montasse sur son cheval qui est « fort doux ; il a pris celui d'un de ses « gens, et, ne cessant pas un seul instant (( d'être auprès de moi , de veiller sur (( tous les raouvemens de mon cheval , et « de les modérer , il m'a accompagnée

ET ALPHONSINE DE FLORENTIN O. l63

« jusque chez ma mère , el ne m'a qulltce « que lorsque les dames avec qui j'etois « sortie et moi , nous avons été dans le « vestibule , el que je l'ai eu lout-à-fait « tranquillisé surles suites d'un événement (( qui auroitpu être aussi malheureux pour « ton amie , qu'elle le trouve heureux. « J'aurois bien voulu engager le baron à (c venir recevoir les remcrcimens de ma K mère ; mais je le désirois trop , pour le H lui proposer. »

l64 CHARLES DELLÎVAL

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